Juin 1940, Londres, De Gaulle, et la France libre

Juin 1940, Londres, De Gaulle, et la France libre

Eugène Berg

À propos de Jacques Pessis (prés.), Les Français parlent aux Français. Tome 1. 18 juin 1940-18 juin 1941, Avec la Bataille de Radio Londres, préf. de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Omnibus, 2010, 1138 pages ; Roland de Margerie, Journal 1939-1940, Grasset, 2010 408 pages ; Charles de Gaulle, Traits d’esprit, choisis par Marcel Jullian, Le Cherche Midi, 2010, 230 pages ; François Mauriac, De Gaulle, Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », 2010, 272 pages et Alain Larcan, De Gaulle inventaire, La culture, l’esprit, la foi, Bartillat, 2010, 980 pages.

Dans la mémoire collective, reste profondément gravé le souvenir de la célèbre émission de la BBC « Les Français parlent aux Français ». Cette guerre des ondes constitua une des activités essentielles de la France libre. Jacques Pessis et Jean-Louis Crémieux-Brilhac ont fait donc œuvre utile en entreprenant la tâche de réunir tous ces textes qui durant quatre années, ont contribué à éclairer les Français, à dissiper leurs illusions et surtout leur donner des motifs d’espoir. Une poignée de réfractaires de Radio Londres lanceront ces messages d’espoir et de combat pour le peuple français dominé par les nazis. Ces voix, dont bon nombre deviendront familières plus tard, celles de Maurice Schumann, de René Cassin, de Jacques Duchesne, voisinent avec celles de célébrités ou maîtres de conscience comme Georges Bernanos et Jules Romains. Le journaliste Yves Morvan, qui connut la célébrité sous le nom de Jean Marin et fut le fondateur de l’AFP qu’il dirigea de longues années, fut le premier, dès le 19 juin, à ouvrir le feu : « Vous savez maintenant qu’en restant fidèles à notre rendez-vous quotidien, vous vous trouverez chaque soir en France. Dans une France libre de parler clair, de parler haut. » Jean Marin était présent au siège de la BBC lorsque le général de Gaulle lança son appel historique. Maurice Schumann, lui, arriva quelques jours plus tard. Jeune journaliste avant guerre, il comptait parmi le petit nombre de ceux qui avaient pressenti la véritable nature du national-socialisme et sa radicalité. On retrouve cette lucidité dans ses interventions, dont la première d’entre elles consacrée à la « défense de l’amitié franco-anglaise » quelques jours après le drame de Mers el-Kébir. Exilé au Brésil, l’auteur du Journal d’un curé de campagne a envoyé dès l’automne 1940 des messages de sympathie qui frappent par leur lucidité et leur force. « La voix de Vichy ne nous parle que d’expier nos fautes, elle désigne même les victimes expiatoires. Si elle n’a pas encore osé accuser les démocraties sanguinaires d’avoir contraint l’“innocente Allemagne” à la guerre, elle l’osera demain ».
Le ton est vite donné, le rythme quotidien maintenu et la grâce se mêle à l’information, le léger au grave et pathétique, l’essentiel étant de sauvegarder l’espoir et de donner courage aux Français et aussi et surtout de leur dire la vérité. Beaucoup commencent par des mots simples, directs, concrets. Ils ne sont jamais très longs : tout au plus deux ou trois pages de texte. Parfois les messages sont ciblés, aux prisonniers, aux marins, aux anciens de l’X, aux éducateurs des enfants, aux ouvriers, aux paysans. Les slogans sont directs : « N’ayez pas honte », « Écoutez-nous », « Soyez femmes, soyez fermes ! » On célèbre les fêtes, on marque les dates des anniversaires. Comme l’écrit Jean-Louis Crémieux-Brilhac : « Les émissions en français de la BBC ont marqué l’inconscient collectif. Le fait est unique dans l’histoire des medias. Pendant quatre ans, des milliers, puis plus tard des centaines de milliers, enfin plusieurs millions d’hommes et de femmes ont eu rendez-vous chaque soir avec leurs alliés, ou plutôt avec les voix familières qui leur assuraient que ces alliés poursuivaient le bon combat ».
Né en 1899, à Copenhague où son père était ambassadeur, marié en 1921 à Jenny Fabre-Luce, petite fille d’Henri Germain et sœur d’Alfred Fabre-Luce, le fameux éditorialiste, Roland de Margerie appartient à cette lignée de grands serviteurs de l’État qui, pendant des générations, lui rendirent son dû. Son journal exceptionnel par sa lucidité, son ton libre, la profondeur de ses vues, comme par l’excellence de son style très « vieux Quai d’Orsay », mérite bien de figurer, comme l’indique Éric Roussel dans sa préface, comme le dernier grand témoignage sur ces deux années charnières, de 1939-1940, précédant la défaite.
Au fil des pages, on saisit de l’intérieur, comment les élites politiques chancèlent, la République vacille, la Nation chavire. Tout ceci est perçu par les yeux d’un spectateur lucide, mais effaré qui se trouve placé par destin, au cœur de l’appareil d’État. Un moment affecté, pendant six mois au 152e régiment de ligne de Colmar, il dut à sa parfaite connaissance de l’anglais, d’être affecté ensuite comme officier de liaison avant d’être promu chef du cabinet diplomatique de Paul Reynaud du 20 mars au 16 juin 1940. C’est lui qui présenta le tout nouveau sous-secrétaire d’État à la guerre Charles de Gaulle à Winston Churchill, le 9 juin 1940, soit deux jours avant la conférence de Briare durant laquelle se joua la décision du maintien de la France dans la guerre. Ce 11 juin, de Gaulle, Margerie, Mandel et Churchill plaident en faveur de ce maintien en prévoyant que ce conflit serait bientôt mondial et revêtirait vite des dimensions insoupçonnées. Pétain et Weygand s’y opposèrent, exigeant en particulier que la RAF se lançât de toutes ses forces dans la « bataille de la France », ce à quoi Churchill ne put consentir, peu désireux de laisser les îles Britanniques dégarnies en prévision d`une tentative d’invasion de l’Allemagne. Bien des hypothèses furent échafaudées, comme celle du réduit breton suggéré par de Gaulle, faisant ainsi de Paris une proie, l’objet de bombardements intensifs comme Varsovie. Sur l’homme et les acteurs principaux de cette époque, Roland de Margerie porte un jugement aigu mais toujours lucide. Il égratigne à plusieurs reprises la nuisible maîtresse de Paul Reynaud, Hélène de Portès, a peu de respect pour le général Weygand, comme pour Pétain et Laval.
Cette période cruciale avait déjà fait l’objet de témoignages issus de témoins directs. Mais le Journal d’une défaite, paru il y a plus de 35 ans chez Fayard, témoignage posthume du colonel de Villelume, conseiller militaire de Reynaud, reste partial, ce denier ayant été partisan de l’armistice. Quant à La rupture de 1940 paru également chez Fayard, de Dominique Leca, inspecteur des Finances, également membre du cabinet de Paul Reynaud, il n’embrasse pas autant le champ diplomatique que celui de Roland de Margerie. Jugement sûr et droit, sens de l’État, indépendance, hauteur de vues naturelle de ce grand diplomate, à la liberté de plume, telles apparaissent les qualités essentielles de ce beau témoignage. Au sein de cette comédie humaine, de Gaulle seul échappe à la critique. Pourquoi, alors que tout le prédestinait à rejoindre l’homme du 18 juin, Roland de Margerie ne le fît pas ? De passage à Londres juste avant de rejoindre son poste de consul à Shanghai, Roland de Margerie rencontra le chef de la France libre. Sans doute attendait-il de lui des propositions précises, qui ne vinrent pas. De Gaulle « seul juge de l’intérêt national », attendait de ceux qui venaient à Londres un « engagement sans réserve ». Churchill aussi qui ne considérait au début la France libre que comme une organisation purement militaire, lui avait conseillé de rejoindre son poste diplomatique car les Français de Chine auraient besoin de lui. Roland de Margerie échappa ainsi à l’épuration du Quai d’Orsay en 1947. En 1963, ambassadeur à Bonn, il participa activement à la signature du Traité d’amitié franco-allemand du 22 janvier qui scella la réconciliation franco-allemande avant de terminer sa carrière comme ambassadeur près le Saint-Siège.
Le scénariste, réalisateur, écrivain et éditeur, Marcel Jullian (1922-2004), a eu visiblement plaisir à rassembler les mots et traits d’esprit du Général qui fusèrent non seulement au cours des célèbres messes que furent ses conférences de presse à l’Élysée, mais aussi au cours de ses voyages en province ou lors de ses rencontres avec la presse ou les milieux les plus divers. Sur les diplomates, comme sur les journalistes et même les militaires, ses mots abondent : « Ils ne sont utiles que par beau temps » ; il interrompt Couve de Murville, qui fait une communication en Conseil des ministres par ces mots : « Que le ministre des Affaires étrangères cesse d’enfoncer des portes ouvertes en voulant nous faire croire que ce sont des arcs de triomphe ! » Lucide sur les gens comme sur lui-même, le Général s’exclame : « J’ai tout raté ». Interrogé sur le successeur de Khrouchtchev, il répondit, « Je n’en sais rien, il sera peut-être communiste, peut-être même un jour capitaliste, en tout cas il sera russe ». Accueillant Brigitte Bardot à l’Élysée, celle-ci ayant revêtu un costume Brandebourg, il lance : « Vous êtes en uniforme et je suis en civil, quel malheur de ne pas vous avoir eue dans mon régiment, nous aurions fait de grandes choses ensemble ! » Et que de traits saillants : « La pire calamité après un général bête… un général intelligent ». À ces diplomates qui voulaient se précipiter pour répondre à la demande d’établissement des relations diplomatiques émanant de la Jordanie, il rétorqua : « La France ne se précipite pas. C’est une grande dame qui ne fait pas la cour aux autres. Ce sont eux qui la lui font. » À ses ministres : « Quand on est ministre, on ne se plaint pas des journaux, on ne les lit même pas, on les écrit. » À un autre lui demandant : « Sur cette question quel est votre point de vue ? C’est le plus élevé, c’est le moins encombré. » À un groupe de jeunes officiers : « Foutez-moi la paix avec votre guerre subversive, on ne peut à la fois manier la mitraillette, monter en chaire et donner le biberon. » On le voit à la lumière de la situation actuelle de la France et du monde, ces traits d’esprit, hors du commun, dont on n’a relevé qu’un tout petit nombre, mesurent bien l’ampleur des changements intervenus dans nos mentalités et dans la position de la France dans le monde.
Le livre que consacra l’auteur du Baiser au lépreux au plus illustre des Français, devenu en 1958, chef de l’État et fondateur d’une nouvelle République, était fort attendu en son temps. Il sortit en 1964 à une période clef, deux années après l’adoption du suffrage universel direct pour l’élection du président de la République, un an avant le ballottage et quatre avant les événements de mai 1968. Le général était au sommet de sa gloire et dans l`apogée de son magistère moral. De son côté, l’auteur du célèbre Bloc-notes d’abord au Figaro puis à L’Express avait très tôt conçu une admiration profonde pour le chef de la France libre, qui le convia à déjeuner rue Saint-Dominique le 1er septembre 1944. Entre les deux hommes maintes connivences se manifestèrent. Catholiques fervents, critiques vis-à-vis du régime de la IIIe République, auquel ils reprochaient son hypertrophie du législatif, de Gaulle et Mauriac, chacun à sa façon, admirèrent le Maurice Barrès, qui se démarquait du courant maurrassien qui n’avait jamais admis la Révolution française. Tous deux, comme l’auteur des Diverses famille spirituelles de la France, considéraient qu’il fallait accepter l’histoire de France dans sa globalité et sa diversité. Le sondeur des âmes, tel que se qualifiait François Mauriac, trouva dans le Connétable un sujet à sa mesure et il en traça un portrait humain, mais surtout politique, culturel et social vivant, si vibrant, mais jamais totalement courtisan. Mauriac, tout au contraire, put déceler certaines faiblesses ou menues erreurs chez son modèle, même si celles-ci parurent vénielles aux critiques de son temps. Mais aujourd’hui avec le recul, on mesure la perspicacité des analyses du prix Nobel de littérature que le Général, n’en déplaise à André Malraux, jugeait le meilleur des hommes de lettres de son temps.
Dès sa première rencontre avec de Gaulle, François Mauriac donne le ton : « Je le regardais, je l’observais comme je n’allais plus cesser de le faire, à la fois déconcerté et intéressé, non plus sous le charme mais débarrassé du charme qu’exprime le premier des nôtres, mais pris dans le mouvement d’une pensée souveraine. Ce dont je pris conscience, au cours de cette première rencontre, ce ne fut pas du mépris que ses ennemis prêtent au général de Gaulle à l’égard de tous les hommes, mais de cette petite distance infranchissable entre nous et lui, non celle que crée l’orgueil de la grandeur consciente d’elle-même, mais celle que maintient cette tranquille certitude d’être l’État, et c’est trop peu dire, d’être la France. Ce que ces politiciens, ces militants ne comprenaient pas, c’est que cette distance entre de Gaulle et eux, il la maintenait entre Churchill et lui, entre Roosevelt et lui. Aucun sentiment d’une supériorité sociale, à leur égard, ou même personnelle, mais affirmation d’une autorité souveraine, d’une autonomie essentielle, non celle d’un homme mais celle de l’État, et plus que de l’État : celle de la nation ». C’est autour de cette contradiction que perçut vite Mauriac que se noua l’histoire du Général et lui-même en eut conscience comme l’attestent maints passages de ses Mémoires de guerre. Les politiciens professionnels perçurent que cet homme serait leur drame. Cette barre de fer ne plierait pas. Cet homme insupportable était un homme inévitable. Au long de sa vie publique, il ne tiendra compte que du réel, de ce qui est, d’où son expression quasi favorite : « Les choses étant ce qu’elles sont ». Une analyse qu’aucun préjugé ne vicie constitue sa force. Mais le réel, c’est son caractère à lui, Charles de Gaulle, dont les possibilités ne lui échappent pas plus que le reste : ce caractère qui nécessitera son destin. Son identification au peuple français, à la nation, c’est la part de mystique, c’est la part de folie dans ce personnage singulier, mais la folie ici rejoint la réalité.
Ce joueur joue à coup sûr parce que l’avenir est inscrit invisiblement dans ce qui se passe sous son regard, et le génie de Charles de Gaulle tient à ce qu’il déchiffre cette écriture invisible pour les autres, et qu’il n’a presque jamais commis d’erreur de déchiffrage. Oui, pour Mauriac, de Gaulle recèle bien des énigmes. L’une d’entre elles, est que cet homme indifférent à l’argent et méprisant l’argent s’accommode du régime capitaliste. C’est que, nous dit Mauriac, ce n’est pas sur ces choses-là qu’il a reçu le pouvoir d’agir. Ce vieux peuple est tout tourné vers le mieux-être, il aspire à un certain confort, et même à un certain luxe et d’abord à ses loisirs. Un de Gaulle ni ne s’indigne, ni le déplore : il le constate, il en tient compte. « De Gaulle croit à la mission de la France parmi les hommes. Son rôle à lui concerne la France qu’il doit maintenir à son rang et à la place d’où il lui sera possible d’aider les nations ».
Professeur émérite de l’Université Henri Poincaré de Nancy, membre et ancien président de l’Académie nationale de médecine, aussi docteur en philosophie et président du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle, auteur de plusieurs ouvrages sur les écrits militaires du fondateur de la France Libre et ses rapports à la médecine, Alain Lacan brosse une anthologie de l’énorme culture du Général, tel qu’il la perçoit au travers de ses écrits, notes, lettres ou discours. Le de Gaulle écrivain doit être perçu au travers de ses nourritures intellectuelles, de ses itinéraires spirituels, à différents moments de sa vie. Alain Lacan a cherché à savoir s’il ne pouvait être possible de le rattacher à différentes familles spirituelles ou de pensée. Tout un chacun savait bien que le colonel de Gaulle, dès ses fameux cours à l’École de guerre et ses premiers écrits, était un homme de plume autant que d’épée. On savait qu’il puisait chez Maurice Barrès, Charles Péguy et Henri Bergson, qu’il était un grand lecteur de maints poètes et écrivains. Tout ceci ne fera que se confirmer par la suite. Sait-on qu’à partir de juin 1940 il consacrait en moyenne deux heures par jour à l’écriture ? De Gaulle, lui-même écrivain, en a apprécié bon nombre, de Georges Duhamel à Maurice Druon, de François Mauriac à son fils Claude, de Maurice Clavel à Roger Stéphane, d’Alain Peyrefitte à Jean Dutourd. Maints ouvrages ont été consacrés aux rapports entre de Gaulle et Chateaubriand, de Gaulle et Claudel, etc. Chateaubriand, auteur admiré par de Gaulle, écrivait : « De même qu’un siècle influe sur un homme, un homme influe sur un siècle ».
Homme d’épée et de plume à l’instar de César ou de Napoléon, il peut certainement être considéré comme le plus grand des écrivains militaires français. Pour lui, comme pour Vauvenargues, les choses sérieuses se traitaient par l’écrit. Il aurait dit ce qu’il n’écrivait pas, il le reniait. Son œuvre écrite complète représente quelque 28 volumes, dont les 13 volumes de Lettres, notes et carnets publiés après sa mort. Bien sûr, sa culture est celle d’un homme du XIXe siècle plus que de la seconde moitié du XXe. Dans l’introduction du Fil de l’épée, il avoue s’être fait « envahir par le son lourd et profond dont nous ont bercés Vauvenargues et Vigny ». Alain Larcan note ainsi et développe dans le détail, mille et une citations à l’appui, l’influence des tragiques grecs, des historiens gréco-latins, des écrits vétéro et néo-testamentaires et de certains Pères de l’Église, des chroniqueurs du Moyen Âge. Nous retrouvons aussi les grands du XVIIe siècle français, surtout Corneille et Racine, La Rochefoucauld et La Bruyère, Bossuet et Pascal ; bien peu de représentants de l’âge dit des Lumières, à l’exception des moralistes dont Vauvenargues, Chamfort, Rivarol et Joubert. Il est très familier du XIXe siècle, mais surtout de Chateaubriand dont il a adopté le style ternaire, de Vigny, de Lacordaire, de Flaubert et de Verlaine. À la période d’intense formation intellectuelle et morale, celle de l’avant 1914, ses maîtres à penser sont Barrès, Péguy, Psichari, Boutroux et Bergson. Entre les deux guerres, ses auteurs préférés sont Bernanos, Mauriac et Malraux. Il convient de remonter à Périclès, stratège autocrate, et surtout à César et à Napoléon pour retrouver le génie militaire et politique joint aux talents de l’homme de plume. C’est selon Pline, un double don des dieux que celui de participer à la légende historique et de pouvoir l’écrire avec talent. Cette culture et cette pratique constante des grands esprits, il a su les utiliser dans l’art militaire comme dans la vie politique en sachant tirer la leçon des faits (Descartes-Comte), affronter les contingences (influence de Boutroux) avec pragmatisme (influence de W. James), mais aussi réfléchir en associant intelligence et intuition (influence de Bergson – agir en homme de pensée et penser en homme d’action). La difficulté est d’affronter l’événement et de décider lucidement et énergiquement (influence de Foch). Si sa culture est très approfondie, ses goûts le portent surtout vers certains genres et inévitablement d’autres comme les arts, l’opéra, le chant ou le cinéma, sont négligés. De Gaulle ciselait des maximes à l’égal des Romains : « Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours Aristote » et ne disait-il pas que « La véritable école du commandement est la culture générale » ?
Bien sûr, ce parcours ne saurait être exhaustif bien que déjà complet. De même, on pourra trouver un peu courtes certaines allusions comme à propos de l’ouvrage d’Ortega y Gasset La révolte des masses : « C’est à lire ». À côté, il s’agit de véritables articles consacrés à Machiavel, Chateaubriand, Barrès, Péguy ou Bergson. En outre, Alain Larcan dresse un tableau des traits du caractère de Charles de Gaulle tel qu’il se dégage de ses lectures, pensées et actions : « intelligence, logique, mesure et vérité, équilibre, mémoire, fermeté, intuition, volonté, jeu et risque, caractère et prestige, autorité, prescience », et énumère ses traits psychologiques : « pessimisme et espérance, angoisse, doute et force d’âme, indifférence pour un espoir, sincérité, vérité ou mensonge, sérénité, l’amour de son état, orgueil et humilité, morale et sens de la justice. » Nombre de ses réflexions sur l’histoire, les Grands hommes, l’État, la Nation, la patrie, la vocation de la France, la symbolique, le peuple, la République, la démocratie, les minorités, les foules, le monde moderne, les traditions, les mutations et la continuité, la crise de civilisation, la lutte des classes, le marxisme, le rassemblement, la participation restent sinon tout à fait actuelles, mais du moins suggestives et stimulantes.