Réactualiser la démocratie

Réactualiser la démocratie

Pascal Montfort

À propos de Matthieu de Nanteuil, La démocratie insensible, Économie et politique à l’épreuve du corps, éd. Érès, coll. « Sociologie économique », 2009, 291 pages.

Pour penser la démocratie, Matthieu de Nanteuil relit ses principaux philosophes contemporains, reprenant et analysant tour à tour Arendt, Agamben, Fukuyama, en passant par Merleau Ponty, Bobbio, Lefort ou Honneth. L’itinéraire intellectuel proposé est riche et vise à répondre à l’épineuse question de savoir pourquoi la démocratie, modèle des modèles politiques, met actuellement en péril ses principes par des pratiques économiques, juridiques ou politiques qui font primer la rationalité causale et la science sur le sens, le subjectif et la chair. En somme, l’auteur cherche à savoir pourquoi et comment le corps de la démocratie doit s’exprimer pour garantir l’émancipation et l’humanité de l’individu.
Pour aborder cet ambitieux programme, il souligne la nécessité d’une lecture substantielle de la démocratie qui soit soucieuse de lier « la sensibilité et l’intellectualité, la chair et ses formes, le sujet et l’objet ». Originale car revendiquant ses paradoxes, la pensée de ce sociologue belge se fonde sur des exemples concrets dans le champ politique et économique tirés de ses expériences intellectuelle et militante dans les mouvements sociaux et dans l’aide humanitaire en Colombie.
L’auteur aboutit au constat que l’affaiblissement du sens moral dans les relations professionnelles et la banalisation du mépris ont permis l’immixtion dans le quotidien d’une violence radicale désormais acceptée comme normale. Cette violence, qui revêt des attributs totalitaires, est présente dans les relations sociales, notamment dans les relations salariales.
Or, les experts de la démocratie qui sont au chevet du vivre ensemble, qu’ils soient politiques, juristes et économistes, se fondent exclusivement sur les registres habituels de la démocratie, à savoir la responsabilité technique et la raison instrumentale. L’auteur démontre qu’en procédant ainsi, ils ne s’adressent qu’à une vision désincarnée de la démocratie, et empêchent tout discours effectif de transformation sociale. Pour sortir de cette impasse du corps de la démocratie et pour permettre l’émancipation sensible des individus, l’auteur estime que la transformation sociale ne passe pas simplement par la critique sociale de la violence telle que le présuppose la critique marxiste, mais passe aussi par l’identification des limites et des contradictions des formes qui composent le monde objectif et qui empêchent humanité et dignité de s’exprimer.
Ainsi, pour l’auteur, le droit produit essentiel de nos démocraties ne peut être véritable et contribuer à l’effort démocratique que quand il devient sensibilité, s’arrache à son tropisme pour la forme et se nie lui-même comme forme. Le vivre-ensemble n’est alors rendu possible que si la démocratie procède à un travail de redéfinition normative des champs existentiels majeurs qui visent à en finir avec la violence des abstractions habituelles. Il en va ainsi du sexisme, de la disqualification sociale. En somme, l’ouvrage de Matthieu de Nanteuil, en tant qu’analyse et prescription, est une invitation épistémologique à repenser la démocratie.