Apprendre la guerre par les poètes

Apprendre la guerre par les poètes

Michael Mills

À propos de The War Poets, An anthology.Gloucestershire, Pitkin, (1992) 2009, 141 pages.

La France a perdu un million et demi d’hommes en 1914-1918, la Grande-Bretagne environ un million. Ce fut le plus grand carnage que l’Europe eût jamais vu. Les pertes ennemies seraient encore mal connues. Aussi a-t-on souvent considéré au Royaume-Uni que cette période a représenté un tournant majeur entre un monde encore champêtre, où un certain bonheur de vivre allait de pair avec une bonne dose de complaisance, et un monde de bouleversements violents.
Les poètes de la Grande Guerre se dressent dans cet entre-deux, pendant lequel les valeurs traditionnelles sont mises en cause et apparaissent d’autres raisons de vivre ou de mourir.
Cette anthologie a beau être mince, elle saisit le changement des attitudes qui se produit alors, puis bien au-delà du retour à la paix de 1918. L’évolution des esprits s’accompagne de nouvelles façons de rendre le monde : on passe du romantisme fin de siècle, par le réalisme, à l’étalage de la brutalité la plus crue.
Beaucoup de ces poètes dont la disparition a suscité regrets et éloges étaient des nationalistes enragés : ils avaient la conviction qu’ils allaient faire rentrer dans leurs tanières les « Boches », ils défendaient un empire idéalisé. Pour leur malheur, ils ne tardèrent pas à se rendre compte que toute guerre ouverte signifiait une boucherie généralisée.
D’autres, qui avaient vécu l’horreur des tranchées, ont pu écrire des vers qui touchent encore aujourd’hui. Peu importe le conflit, car ils ont atteint une vérité humaine qui dépasse les camps en présence. Qu’il y ait eu des soldats, au cœur des batailles des Flandres et de Picardie capable d’écrire de la poésie, c’est évident. Beaucoup ont aussi aligné des banalités, que nous ne pouvons pas mépriser.
Ce recueil présente aussi cet intérêt de nous donner accès aussi bien à des poèmes écrits dans le feu (ou dans la glace) des combats qu’à des textes écrits plus tard. L’un des plus poignants parmi ces derniers est celui de Rudyard Kipling, dont le fils aîné, myope, fut tué au front le premier jour, cherchant désespérément ses lunettes dans la boue. Ce n’est pas sa qualité littéraire qui pousse à lire puis à relire ce petit livre, mais plutôt tout ce qu’il nous apprend sur cette « Der des Der ».