Mémoires australes

Mémoires australes

Philippe Boulanger

À propos d’André Brink, Mes bifurcations, trad. de l’anglais (Afrique du Sud) par Bernard Turle, Actes Sud, 2010, 535 pages.

Au cours de l’année scolaire 1989-1990, le professeur d’anglais de ma classe de seconde au lycée Jean-Zay d’Aulnay-sous-Bois nous fait étudier un article de presse qui porte sur un lointain pays africain et dont le personnage principal est un grand homme noir qui vient de quitter sa geôle de la prison Victor-Verster : le 11 février 1990, Nelson Rolihala Mandela retrouve la liberté, et André Brink regarde la scène à la télévision et pleure.
En achevant la lecture des Mémoires du grand écrivain sud-africain blanc, opposant au régime de l’apartheid, pourchassé par la police de son pays, cette anecdote personnelle m’est revenue en mémoire. Néanmoins, Mes Bifurcations d’André Brink ne se limitent pas à l’évocation de la fin du régime le plus honni d’Afrique. Passion pour le théâtre et pour Paris, amour fou pour Ingrid Jonker, lutte contre l’apartheid et la censure du régime sud-africain : la vie de Brink est, en effet, pleine de dérapages, de changements d’itinéraire, de bifurcations, qui le conduisent du Cap à l’Europe, de la religion à l’athéisme, de l’acceptation passive du régime raciste à la rébellion contre l’apartheid, de la solidarité avec les exilés de l’African National Congress (ANC) à la critique sévère du gouvernement sud-africain de Thabo Mbeki.
Une figure domine la jeunesse de Brink : celle du père. Enfant d’une famille aisée, Brink est d’abord subjugué par un père passionné de tennis, magistrat complaisant envers le régime sud-africain. La mère est, dans le récit, davantage effacée que le père. « Il était le magistrat. Seul Dieu était au-dessus de lui. Il connaissait le Bien et le Mal, le Juste et l’Injuste. » Pourtant, une dissonance entre Brink et son père, mort à quatre-vingt-huit ans, naît lorsqu’un Noir, roué de coups par son maître et la police, se réfugie dans leur propriété et affronte, sous les yeux du fils, l’indifférence du juge, qui lui conseille de se rendre au poste de police pour exposer son cas. De ce jour, André Brink ne voue plus à son père la même adoration.
Au-delà des enjeux politiques que relatent les Mémoires, la vie de l’écrivain fut aussi celle des passions. La première passion de Brink est, sans conteste, le théâtre. S’il a effectué ses premiers pas en littérature de manière classique, par la poésie, c’est bien le théâtre qui va animer sa vie durant plusieurs décennies. Il y consacre un long chapitre au début des Bifurcations. Le théâtre est d’ailleurs étroitement associé à sa découverte de la religion. Son baptême du feu au théâtre intervient à l’université : à vingt et un ans, il écrit sa première pièce de théâtre, Die Band om ons Harte (« Le Lien autour de nos cœurs »). Féru de littérature, le jeune Brink joue aussi au tennis, le sport de son père, et se passionne pour le rugby : il assistera aux deux victoires des Springboks en Coupe du monde, en 1995 et en 2007.
La grande inspiration culturelle du romancier sud-africain est la France et, surtout, Paris. Il y arrive à l’automne 1959, en pleine guerre d’Algérie et quelques mois avant la mort d’Albert Camus, sans doute l’écrivain étranger qui l’a le plus durablement influencé. Il y retournera en 1966 et surtout en 1968, rencontrant des exilés africains. Avec Esther, sa jeune épouse, il subit, dans la capitale française, un grand dépaysement et un choc durable : au Resto U de la rue de Vaugirard, il s’attable avec des étudiants noirs. Lui qui, jusqu’à présent, avait été sagement légitimiste prend conscience de l’injustice dont sont la cible les Noirs sud-africains et découvre l’égalité raciale. Au même moment, soixante-neuf Noirs sont massacrés à Sharpeville, en Afrique du Sud. Le choc reçu rue de Vaugirard (et ailleurs) occasionne un basculement intérieur, qui ne se limite pas au dégoût pour « les siens » : dès lors, le jeune Brink ne perçoit plus les soixante-neuf victimes comme des Noirs, mais simplement comme des êtres humains. Le soulèvement de Soweto en 1976 consolidera l’engagement de Brink contre le régime raciste de l’Afrique du Sud. Il lui en coûtera des relations plus tendues avec une de ses sœurs, un voile sur les discussions politiques avec son père.
Brink poursuit sa maturation politique et son émancipation idéologique du régime raciste par sa rencontre avec H., une jeune aventurière de bonne famille anglaise avec qui il assiste en France à Mai 68 et vit « l’une des expériences les plus saines, gratifiantes et nécessaires de [son] existence. » Le séjour à Paris, la relation avec H. et l’appartenance au groupe de jeunes écrivains Stestigers contribuent à consolider son opposition au régime nationaliste. Le jeune auteur qui n’avait eu qu’un contact indirect avec le Publications Control Board doit, dans les années soixante-dix, affronter la censure : Au plus noir de la nuit, roman écrit en afrikaans et ouvertement opposé au régime de l’apartheid, met en scène la relation amoureuse entre un acteur noir et une femme blanche. Il heurte le pouvoir de Pretoria, qui cherche à discréditer l’écrivain et à le dépeindre sous les traits d’un « communiste » hostile à l’Afrique du Sud. Ses premiers livres rencontrent néanmoins un écho international. Dès lors, André Brink sera étroitement surveillé par la police politique sud-africaine, qui le suivra scrupuleusement dans ses voyages en Afrique du Sud et dans le monde.
Une autre passion qui traverse la vie du grand écrivain sud-africain est son amour irraisonné pour la poétesse Ingrid Jonker. Fille d’Abraham Jonker, un parlementaire de droite, Ingrid, femme enfant brisée et suicidaire, entretient, entre 1963 et 1965, une relation passionnée avec Brink, jeune écrivain alors marié. Entre Paris, Londres, l’Espagne et l’Afrique du Sud, les deux intellectuels s’aiment, se disputent, se réconcilient, se brouillent à nouveau. À peine âgée de la trentaine, Ingrid a déjà composé ses poèmes les plus merveilleux, comme L’Enfant tué par les soldats à Nyanga. En juillet 1965, le corps d’Ingrid est retrouvé sur la plage. Peu après sa libération, au Cap, Nelson Mandela lit son poème L’Enfant à l’inauguration du premier Parlement démocratiquement élu d’Afrique du Sud.
Est-ce que pour autant l’Afrique du Sud est tirée d’affaire ? Brink constate, dans ce livre passionnant auquel il manque un léger appareil de notes facilitant la compréhension de l’histoire sud-africaine, que depuis que l’ANC est parvenu au pouvoir et que Mandela a laissé la présidence à Thabo Mbeki le parti au pouvoir est devenu l’ennemi du peuple. « Dans la nouvelle Afrique du Sud, peut-il écrire sévèrement, l’ANC joue exactement le même rôle que le gouvernement nationaliste sous l’apartheid. » Corruption, incompétence, gabegie, criminalité et violence sont les fléaux qui gangrènent la société sud-africaine depuis les débuts de l’ère démocratique. « La violence est le lot de toutes les sociétés mais, en Afrique du Sud, elle semble presque invariablement doublée d’une exacerbation, d’un surplus imprévu de hargne », lâche avec dépit l’auteur d’Un turbulent silence.
Tâche sans répit pour l’écrivain critique : après l’opposition périlleuse au régime raciste de l’apartheid, Brink doit, à nouveau, élever la voix contre les dérives mafieuses du gouvernement de Thabo Mbeki (démissionnaire en septembre 2008) puis de Jacob Zuma, tous deux successeurs indignes de Mandela. Le pays le plus emblématique d’Afrique saura-t-il un jour tirer avantage de ses immenses richesses pour conduire l’Afrique sur le chemin de la démocratie libérale et du développement économique ?