La psychanalyse contre l’égalité des sexes

La psychanalyse contre l’égalité des sexes

Anne Delaplace

À propos de Marie-Joseph Bertini, Ni d’Éve ni d’Adam, Défaire la différence des sexes, éd. Max Milo, coll. « L’Inconnu », 2009, 288 pages.

C’est sur l’échec de Ségolène Royal aux élections présidentielles françaises que s’ouvre cet essai : pourquoi est-il, en France, si difficile de penser ce que l’auteur nomme « l’autre sexe du pouvoir » ? À travers une approche pluridisciplinaire qui mêle philosophie, anthropologie, et sociologie, Marie-Joseph Bertini analyse le maintien, dans le corps social, d’un ordre prétendument symbolique qui justifie l’inégalité entre les sexes.

L’imposture de l’ordre symbolique
L’auteur fonde sa réflexion sur une remise en cause fondamentale de l’héritage de l’anthropologie structurale et de la psychanalyse lacanienne. En inscrivant l’échange des femmes dans sa définition de la société et de son « ordre symbolique », Lévi-Strauss réduit la femme au statut d’objet et réserve à l’homme la position de sujet. Marie-Joseph Bertini déplore cette vision anthropologique et son influence sur une certaine philosophie du Droit, qui a contribué à la construction d’un ordre social fondé sur la hiérarchisation des sexes. L’auteur n’hésite pas à dénoncer les héritiers de cette pensée, et condamne notamment la « fidélité éprouvante » de Françoise Héritier à Lévi-Strauss.
La toute-puissance de la psychanalyse, celle de Freud dans Totem et Tabou, mais surtout celle de Jacques Lacan dans Des Noms-du-Père, est également rejetée sans ambages. Construite sur la prévalence du Père, et la séparation d’avec la mère, la psychanalyse défendrait un modèle essentiellement patriarcal dirigé contre les mères, et plus largement contre les femmes.
L’anthropologie de Lévi-Strauss et la pensée de Lacan seraient donc coupables de réactualiser les mythes archaïques fondateurs de l’inégalité entre les sexes, et de justifier l’éviction des femmes de l’espace public. Et Marie-Jospeh Bertini de reprendre à son compte cette savoureuse interrogation de George Steiner : « Que se serait-il passé si le point de départ de la psychanalyse avait été Antigone et non pas Œdipe ? »

La fabrique du Genre
Contre Lacan et Levi-Strauss, l’auteur se tourne vers les penseurs de la déconstruction qui, à l’instar de Michel Foucault ou Gilles Deleuze, ont refusé les croyances sociales selon lesquelles on pourrait définir une essence féminine et une essence masculine. Pour penser l’égalité des sexes il faut alors repenser les moyens de définir ce qu’est l’identité sexuelle. Héritières de la French Theory, les Gender Studies anglo-saxonnes se sont ainsi employées à balayer le fatum biologique inscrit dans cette célèbre formule de Freud : « l’anatomie, c’est le destin ».
Forte des théories de Judith Butler, et des études féministes nord-américaines (Women Studies), Marie-Jospeh Bertini affirme donc avec conviction que « la différence entre les femmes et les hommes ne procède pas d’un fait biologique, mais d’une construction sociale et culturelle historiquement déterminée. » Le fondement inégalitaire de nos sociétés gît dans l’institution elle-même qui, de l’École à l’État, contribue à la fabrique du Genre.

Permanences du sacré
Cette différence des sexes, non seulement inscrite historiquement et culturellement dans le corps social, est d’autre part farouchement préservée par le pouvoir. Les débats suscités par le Pacs ont ainsi révélé le traditionalisme inquiétant du politique français et sa peur de voir une rupture des frontières entre les sexes, menace pour la société et pour sa cellule sacrée : la famille. Non sans provocation, Marie-Joseph Bertini renvoie dos à dos la droite et la gauche françaises, Christine Boutin et Élisabeth Guigou, lorsqu’elle rappelle que, à la tribune de l’Assemblée nationale en 1999, la garde des Sceaux déclarait : « Le politique est le garant de l’ordre symbolique ». Le droit français, par le biais des lois bioéthiques, défend également cet ordre symbolique et illustre le fonctionnement du bio-pouvoir conçu par Michel Foucault. Les polémiques suscitées actuellement par la question des nouvelles formes de parentalité ne font que confirmer la permanence d’une forme de sacralité dans le corps social.
Le constat posé par Marie-Joseph Bertini est accablant : notre société se construit tout entière sur un ordre symbolique qui exclut sciemment les femmes de l’espace politique et public. La France, dans son système de pensée même, a pris beaucoup de retard et a manqué ce Cultural Turn qui a favorisé aux États-Unis l’élection de Barack Obama. La « domination masculine », déjà dénoncée par Bourdieu en 1998, a, malheureusement pour les femmes, encore de beaux jours devant elle.

Anne Delaplace

À propos de Marie-Joseph Bertini, Ni d’Éve ni d’Adam, Défaire la différence des sexes, éd. Max Milo, coll. « L’Inconnu », 2009, 288 pages.

C’est sur l’échec de Ségolène Royal aux élections présidentielles françaises que s’ouvre cet essai : pourquoi est-il, en France, si difficile de penser ce que l’auteur nomme « l’autre sexe du pouvoir » ? À travers une approche pluridisciplinaire qui mêle philosophie, anthropologie, et sociologie, Marie-Joseph Bertini analyse le maintien, dans le corps social, d’un ordre prétendument symbolique qui justifie l’inégalité entre les sexes.

L’imposture de l’ordre symbolique

L’auteur fonde sa réflexion sur une remise en cause fondamentale de l’héritage de l’anthropologie structurale et de la psychanalyse lacanienne. En inscrivant l’échange des femmes dans sa définition de la société et de son « ordre symbolique », Lévi-Strauss réduit la femme au statut d’objet et réserve à l’homme la position de sujet. Marie-Joseph Bertini déplore cette vision anthropologique et son influence sur une certaine philosophie du Droit, qui a contribué à la construction d’un ordre social fondé sur la hiérarchisation des sexes. L’auteur n’hésite pas à dénoncer les héritiers de cette pensée, et condamne notamment la « fidélité éprouvante » de Françoise Héritier à Lévi-Strauss.
La toute-puissance de la psychanalyse, celle de Freud dans Totem et Tabou, mais surtout celle de Jacques Lacan dans Des Noms-du-Père, est également rejetée sans ambages. Construite sur la prévalence du Père, et la séparation d’avec la mère, la psychanalyse défendrait un modèle essentiellement patriarcal dirigé contre les mères, et plus largement contre les femmes.
L’anthropologie de Lévi-Strauss et la pensée de Lacan seraient donc coupables de réactualiser les mythes archaïques fondateurs de l’inégalité entre les sexes, et de justifier l’éviction des femmes de l’espace public. Et Marie-Jospeh Bertini de reprendre à son compte cette savoureuse interrogation de George Steiner : « Que se serait-il passé si le point de départ de la psychanalyse avait été Antigone et non pas Œdipe ? »

La fabrique du Genre

Contre Lacan et Levi-Strauss, l’auteur se tourne vers les penseurs de la déconstruction qui, à l’instar de Michel Foucault ou Gilles Deleuze, ont refusé les croyances sociales selon lesquelles on pourrait définir une essence féminine et une essence masculine. Pour penser l’égalité des sexes il faut alors repenser les moyens de définir ce qu’est l’identité sexuelle. Héritières de la French Theory, les Gender Studies anglo-saxonnes se sont ainsi employées à balayer le fatum biologique inscrit dans cette célèbre formule de Freud : « l’anatomie, c’est le destin ».
Forte des théories de Judith Butler, et des études féministes nord-américaines (Women Studies), Marie-Jospeh Bertini affirme donc avec conviction que « la différence entre les femmes et les hommes ne procède pas d’un fait biologique, mais d’une construction sociale et culturelle historiquement déterminée. » Le fondement inégalitaire de nos sociétés gît dans l’institution elle-même qui, de l’École à l’État, contribue à la fabrique du Genre.

Permanences du sacré

Cette différence des sexes, non seulement inscrite historiquement et culturellement dans le corps social, est d’autre part farouchement préservée par le pouvoir. Les débats suscités par le Pacs ont ainsi révélé le traditionalisme inquiétant du politique français et sa peur de voir une rupture des frontières entre les sexes, menace pour la société et pour sa cellule sacrée : la famille. Non sans provocation, Marie-Joseph Bertini renvoie dos à dos la droite et la gauche françaises, Christine Boutin et Élisabeth Guigou, lorsqu’elle rappelle que, à la tribune de l’Assemblée nationale en 1999, la garde des Sceaux déclarait : « Le politique est le garant de l’ordre symbolique ». Le droit français, par le biais des lois bioéthiques, défend également cet ordre symbolique et illustre le fonctionnement du bio-pouvoir conçu par Michel Foucault. Les polémiques suscitées actuellement par la question des nouvelles formes de parentalité ne font que confirmer la permanence d’une forme de sacralité dans le corps social.
Le constat posé par Marie-Joseph Bertini est accablant : notre société se construit tout entière sur un ordre symbolique qui exclut sciemment les femmes de l’espace politique et public. La France, dans son système de pensée même, a pris beaucoup de retard et a manqué ce Cultural Turn qui a favorisé aux États-Unis l’élection de Barack Obama. La « domination masculine », déjà dénoncée par Bourdieu en 1998, a, malheureusement pour les femmes, encore de beaux jours devant elle.