Aperçus russes

Aperçus russes

Eugène Berg

À propos de Pierre Lorrain, Moscou et la naissance d’une nation, Bartillat, 2010, 340 pages ; Comte Serge Witte, Mémoires, Le Cherche Midi, Paris, 2010, 420 pages ; Hervé Bellec, Les Sirènes du transsibérien, Géorama, 2010, 272 pages ; Didier Labouche, Serge Vincenti, Russie, Au fil de l’eau et de l’histoire, Géorama, 2010, 120 pages illustrées et Dominique Bromberger, C’est ça la Russie, Actes Sud, 2010, 326 pages.

Journaliste et écrivain, ancien correspondant à Moscou, Pierre Lorrain a signé une demi-dizaine d’ouvrages sur la Russie, portant sur des époques différentes, dont La Fin tragique des Romanov (Bartillat) et La mystérieuse ascension de Vladimir Poutine (Le Rocher). Il s’attaque cette fois à un thème plus ample, plus neutre, en tout cas moins brûlant, à savoir comment, ce qui n’était encore, au XIIe siècle qu’un gros village sans importance, entouré d’une simple palissade de bois, est devenu non seulement la capitale de la Russie, mais aussi d’un vaste empire, puis, un moment, du camp socialiste. La Place rouge, en vérité la Belle Place, car en russe, rouge et beau sont synonymes, qui fait face aux remparts du Kremlin, n’est que le symbole le plus apparent de la capitale. S’y ajoute aussi le Kremlin, ses nombreuses dépendances, la place des cathédrales où tous les tsars furent couronnés. Pour les non-russophones, Pierre Lorrain fournit bien des points de repères linguistiques, esthétiques, religieux et politiques, ceux-là mêmes qui ont forgé la conscience nationale, et unifié la nation. L’histoire de Moscou, la mère Moscou, Matouchka Moskva, fut longtemps marquée par la foi orthodoxe. Dès le départ, son destin fut marqué par l’icône de Théotokos, la mère de Dieu qui, d’abord transportée par Iouri Dolgorouki dans sa principauté de Vladimir-Souzdal, le fut ensuite à Moscou, en 1395 où sa présence détourna les hordes timourides, qui s’apprêtaient à prendre d’assaut la ville. De ce moment se forgèrent des liens spéciaux entre Moscou, qui commençait à éclipser ses rivales, et les représentations de la mère de Dieu, qui, plus d’une fois, sauvèrent la capitale russe. Le dernier épisode eut lieu le 7 novembre 1941. Alors que les troupes allemandes étaient aux portes de la ville, Staline fit survoler l’icône de Notre-Dame de Vladimir au dessus de la ville et cette intercession permit miraculeusement aux troupes de repousser l’agresseur nazi. Moscou est donc une ville où la réalité et les mythes se mêlent pour créer des histoires plus belles et plus vraies que les vraies. Pierre Lorrain nous en conte l`histoire avec force détails depuis 1156, l’année où Iouri Dolgorouki (« Au bras long ») jugea utile de « fonder » Moscou en y faisant bâtir une forteresse. Ainsi ce qui n’était qu’une simple bourgade de quelques centaines d’habitants se développa à l’abri de ces remparts pour atteindre les 30 000 âmes dans la première moitié du XIVe siècle. Peu à peu, la principauté de Moscou s’émancipa de la Horde d’or et, pendant un temps, ne lui paya pas tribut. En 1448, le métropolite de Moscou devint le premier chef de l’Église orthodoxe autocéphale. Dans les faits, la métropole de Kiev et de « toute la Russie » avait vécu et celle de Moscou, et « toute la Russie », venait de naître. Cinq ans plus tard, Constantinople – Tsargrad tombait sous l’assaut des Turcs. Cet événement donna à Moscou, désormais le centre incontesté de l’orthodoxie russe, une mission divine. Elle devint la troisième Rome et il ne devait plus y en avoir de quatrième. En 1547, Ivan se fit couronner du titre de tsar, Moscou devint alors un royaume appelé « tsarat de Russie », nom qu’il conserva jusqu’à la proclamation de l’empire russe par Pierre le Grand en 1721. Celui-ci n’aimait pas sa capitale et décida d’en changer. Après la signature de l’humiliante paix de Brest-Litovsk, le 3 mars 1918, Moscou fut proclamée à nouveau capitale le 12 mars. Elle avait perdu son rôle religieux mais devint le phare de l’humanité progressiste. Heureusement, elle échappa à la destruction, Staline ayant un moment caressé l’idée de construire un gigantesque palais des soviets et bien d’autres édifices grandioses Qu’est devenue Moscou aujourd’hui près de vingt années après la chute du communisme ? Le centre, réhabilité, a perdu l’essentiel de sa pompe soviétique, pour redevenir cosmopolite. D’anciens bâtiments religieux, pour la plupart détruits par Staline, ont été reconstruits, comme la cathédrale de Notre-Dame de Kazan et celle du Christ Saint-Sauveur. Dans le même temps, on y a construit les tours d’habitation les plus hautes d’Europe, Triumph Palace, de 264 mètres et la tour Naberejnaïa (celle du Quai) de 268 mètres. Moscou hésite entre la fuite en avant vers un modernisme débridé et le retour vers un héritage multiséculaire que les bolcheviks avaient voulu effacer. Nul ne sait encore quel sera son visage demain, comme celui de la Russie, mais il est rare qu’elle n’ait pas choisi l’avenir, conclut prudemment Pierre Lorrain. Il est un peu dommage qu’il se soit trop étendu sur l’histoire compliquée de la ville, au détriment de l’époque moderne, celle couvrant les années 1800-2010.
La Russie s’ouvre. En attendant les récits des auteurs français partis l’été dernier sur les traces de Blaise Cendrars en empruntant le Transsibérien, suivons quelques nouveaux voyageurs toujours émerveillés par le pays de Michel Strogoff.
« De Brest à Vladivostok je n’ai mis que 15 jours », raconte Hervé Bellec dans son récit qui rend compte de son périple, en plein hiver, en Eurasie, au cœur de la taïga sibérienne de loin la plus grande forêt du monde. Elle couvre le tiers de la surface boisée du monde, elle est une des réserves d’oxygène et de biosphère, occupant en effet une bande de 1000 km de large sur 5000 km de long. Défilés sans fin de pins de haute taille, de mélèzes vert cendré, de cèdres centenaires et ces bouleaux, symboles de la Russie éternelle, toutes ces essences se succèdent inlassablement comme le code barre du monde, c’est à mourir d’ennui et bizarrement on n’en meurt pas. Où est passé le souffle des grands poètes russes de Essenine à Blok ? À lire Hervé Bellec on se rend compte combien la Russie intrigue, touche, émeut, le Français provincial qui trouve Omsk laide, Gorkine petite, se penche plus sur Irkoutsk, est content de se trouver chez les Bouriates, ou admire le lac Baïkal, plus grande réserve d’eau douce de la planète.
Le petit livre de Didier Labouche et Serge Vincenti, lui, n’a nullement la prétention de dresser un tableau complet de la Russie. Il se concentre sur le traditionnel voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou, en suivant la route historique des Varègues, ces fondateurs du premier État russe au IXe siècle. Saint-Pétersbourg, la cité de Pierre et de pierres, y figure en bonne place avec ses canaux, l’Ermitage et ses palais et châteaux cela est bien connu. Le parcours entre lacs et rivières l’est moins, lacs Onega et Ladoga et surtout Kiji, la perle de Carélie qui étalée sur 8 km² déploie ses somptueux édifices en bois. On emprunte alors le canal Volga-Baltique aux rives semées d’isbas, de baraques en bois aux couleurs multicolores et forêts de bouleaux. Le voyage sur la Volga, la mère des fleuves russes, s’impose pour connaître le pays dans ses tréfonds. La croisière est ponctuée d’arrêts dans de véritables ports comme ceux de Rybinsk et Kostroma. Le canal de Moscou, bâti dans les années 1930, reste majestueusement dans sa grandeur. On a oublié que grâce à lui la capitale est reliée aux cinq mers de Russie : Baltique, Blanche, au nord, Caspienne, Noire et d’Azov au sud.
Dominique Bromberger, l’ancien présentateur du journal de 20 heures de TF 1 et chef du service étranger de l’information de la chaîne, avait déjà été à maintes reprises en URSS, surtout lors d’une virée familiale en automobile au cours de l’été 1966 qui le mena de Paris à Moscou et à Leningrad. Il y fit de nombreux reportages dans les années 1980 et 1990. Il y est retourné au printemps 2009 pour se plonger dans la Russie profonde de Saint-Pétersbourg à Sotchi en passant par Irkoutsk, et Groznyï. Pourquoi diable se référer sans cesse à Adolphe Custine lorsque l’on erre en Russie ? C’est comme si les voyageurs étrangers en France se fondaient sur les voyages de l’Anglais Young, d’avant la Révolution, pour décrire l’état actuel de la France ! Dominique Bromberger a choisi de voyager seul, passant parfois la nuit chez l’habitant, allant à la rencontre des Russes d’aujourd’hui sans trop parler leur langue d’ailleurs. Ceci serait digne d’un voyage ethnologique. Visitant au passage Kazan, Perm, Novossibirsk, Omsk, Saratov, Volgograd et le lac Baïkal, il y rencontre maints hommes politiques comme Boris Nemtsov ou Mikhail Piotrovsky, directeur de l’Ermitage. Outre Custine il prend comme guide de voyage, Alexandre Dumas, Théophile Gautier et de Staël, Il s’entretient avec le recteur de l’Université de Saint-Pétersbourg, Nikolaï Kropatche, professeur de droit de Poutine et Medvedev. « À la différence de Custine qui éprouve de l’acrimonie et du mépris pour le peuple russe, je ressens plutôt de la compassion et une sorte de tendresse pour les gens perdus dans leur histoire et qui ont le plus grand mal à s’extraire des “vérités” que les régimes tsaristes et communistes ainsi que l’Église orthodoxe ont concouru à leur enseigner depuis des siècles. Ce sont ces mêmes “vérités” auxquelles les dirigeants actuels s’accrochent afin de tenter de s’inscrire dans la continuité de l’histoire ». Doit-on prendre à la lettre sa citation finale ? « Dans un monde où tous les autres pays courent après le changement, la Russie sera-t-elle la seule à ne pas changer ? »
Le comte Serge Witte est l’un des rares hommes d’État russe du XIXe siècle qui traversera le temps. Ce libéral convaincu, père du réseau ferroviaire russe, auteur d’une audacieuse réforme monétaire qui stabilisa le rouble pour quelques décennies, a laissé des Mémoires captivants, écrits avec une rare honnêteté pour son époque. Ceux-ci avaient été publiés en français dans les années 1930, mais étaient devenus une curiosité de bibliophile. Aussi remercions les éditions du Cherche-Midi d’en avoir assuré une nouvelle traduction. L’homme et son œuvre ne nous sont pas indifférents. Né en 1849, dans un pays marqué par de pesantes divisions autocratiques, qu’il s’est efforcé d’amoindrir, il a été un des grands modernisateurs de la Russie de la fin du XIXe siècle. C’est à la tête du département des chemins de fer, à laquelle il fut porté en 1889, qu’il fut remarqué pour son énergique action par Alexandre III, qui le promut ministre des Finances en 1893, responsabilité qu’il assuma jusqu’en 1903, sous Nicolas II. Cette période fut l’une des plus brillantes dans l’histoire économique de la Russie. D’abord Witte s’efforça de jeter les bases d’une économie nationale autonome en stimulant le développement industriel et des investissements tant du secteur privé que de l’État. Il encouragea fortement l’apport du capital et des technologies étrangères ce furent les fameux emprunts russes. Fort de ces succès, il réalisa entre 1895 et 1897 d’audacieuses réformes monétaires, fondées sur une modernisation du système bancaire et l’introduction du rouble-or, ce qui contribua fortement à stabiliser son cours, maîtrisa la hausse des prix et rendit le pays plus attractif aux investissements étrangers. Cette période (1897-1914) fut la seule au cours de laquelle la Russie fut dotée d’une monnaie convertible, ce qui contribua à son insertion dans l’économie mondiale. Le modernisateur Witte entreprit également de rendre plus efficace et opérationnel le système éducatif en créant trois instituts polytechniques ainsi que 73 écoles commerciales qui formèrent les cadres économiques et techniques dont avait besoin l’empire. L’effort de modernisation de Witte préfigure par maints côtés ceux des réformateurs russes comme Kossyguine, Andropov, Gorbatchev, voire Dmitri Medvedev. Après la désastreuse campagne militaire de la Russie en Mandchourie, devant la puissance japonaise montante, qui se solda par la cinglante défaite navale de Tsushima en mai 1905, il revint au Premier ministre de Nicolas II, fonctions qu’il avait assumées en 1903, de sauver l’honneur. Il y réussit brillamment, avec l’aide du président Théodore Roosevelt, évitant à la Russie le paiement de toute réparation, la réduction de sa flotte de guerre en Extrême-Orient, la remise au Japon des navires ayant trouvé refuge dans les ports neutres, comme la cession de toute l’île Sakhaline, l’empire du Soleil Levant n’en ayant obtenu que la moitié. D’un style acéré et direct, pourvu d’un jugement hors pair, Witte retrace avec hauteur les drames qu’a traversés la Russie d’avant la tourmente révolutionnaire. Mais le père de l’emprunt qui sauva la Russie ne put vaincre les incertitudes de Nicolas II. Il devint la victime du dimanche sanglant de décembre 1905, « la révolution manquée », et fut obligé en avril 1906 de présenter sa démission. La Russie avait-elle perdu tout espoir de se réformer ? Resté membre du Conseil de l’Empire, encore influent, il mourut en 1915, après la tragédie d’août 1914, si bien décrite par Soljenitsyne, sans avoir pu faire évoluer le cours des choses. Cet homme d’État fut toujours lucide. Dès sa première rencontre avec Nicolas II, il confia, en 1897, à un des collègues, qui par esprit de cour lui avait dressé les louanges du jeune tsar : « Avec ce jeune tsar inexpérimenté et faible, la Russie est appelée à connaître les pires catastrophes ».