Siegfried, le dernier humaniste ?

Siegfried, le dernier humaniste ?

Philippe Boulanger

À propos d’André-Louis Sanguin, André Siegfried. Un visionnaire humaniste entre géographie et politique, L’Harmattan, coll. « Logiques Politiques », 2010.

Économiste, géographe, essayiste, grand voyageur, André Siegfried aura occupé une place à part dans la vie intellectuelle française et internationale. En ces temps de spécialisation à outrance, André-Louis Sanguin consacre une biographie intellectuelle à ce politologue généraliste, attaché à une méthode inductive, au respect des faits, à l’enquête de terrain.
Né en 1875 avec la IIIe République et décédé en 1959 avec la IVe République, enfant heureux du Havre obligé de suivre à Paris son père élu à l’Assemblée nationale, issu d’une famille protestante, André Siegfried est le second des quatre fils de Jules Siegfried et de Julie Puaux. Jules évolue dans le commerce du coton entre les États-Unis et l’Inde avant de se lancer avec succès dans une carrière politique, à laquelle le jeune André, délivré de tout souci matériel, envisage de se consacrer à son tour : il est le candidat de Défense républicaine à quatre élections (1902, 1903, 1906, 1910), auxquelles il échoue à chaque fois. Il est vrai que celui qu’on considère comme le père de la géographie électorale avait toutes les raisons de s’intéresser aux affaires publiques : son père, Jules, fut aussi maire du Havre, député, sénateur de la IIIe République.
Conscient de lacunes qui lui interdisent d’accéder à l’arène politique, qui sont autant d’atouts pour l’intellectuel (réflexion, capacité d’analyse impartiale), Siegfried se consacre à la recherche et à l’enquête. Il sera professeur dans deux établissements français de renommée mondiale : à Sciences Po (1910-1947) et au Collège de France (1933-1946). Deux guerres mondiales (il est officier de liaison auprès de l’armée canadienne lors de la Grande Guerre) ne freinent nullement sa trajectoire intellectuelle, qui se déroule à l’ombre des deux prestigieuses maisons qui abritent ses enseignements : c’est le 22 avril 1933, année ô combien sombre, qu’il prononce sa leçon inaugurale au Collège de France. Après la Seconde Guerre mondiale, il plaide auprès du général de Gaulle en faveur de Sciences Po, bastion de la Résistance à Paris menacé de représailles par l’administration revancharde.
Siegfried demeure mondialement célèbre pour ses travaux scientifiques dans trois domaines : la géographie électorale française, les démocraties anglo-saxonnes et les affaires internationales. Son nom reste, encore aujourd’hui, presque exclusivement associé à un seul livre : le Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République. Or, comme le rappelle André-Louis Sanguin, un certain malentendu entoure ce livre pionnier. D’abord, le Tableau, considéré aujourd’hui comme une référence de la science politique française, fut alors un cuisant échec éditorial. Ensuite, dans la bibliographie siegfriedienne, on ne trouve que quatre essais consacrés à la France, dont celui-là, auquel il envisageait de consacrer une suite complète (Nord, Est, Sud, Centre). S’il restera toujours attentif au déroulement de la politique française, le champ d’investigation qui lui apportera la consécration internationale est celui des démocraties anglo-saxonnes.
En 1903, André Siegfried soutient sa première thèse consacrée à La démocratie en Nouvelle-Zélande, puis, en 1904, sa seconde thèse qui porte sur Edward Gibbon Wakefield et sa doctrine de la colonisation systématique. Les deux travaux sont salués comme étant réellement novateurs par l’establishment universitaire, auquel Siegfried n’appartiendra jamais complètement. La reconnaissance mondiale lui vient néanmoins d’essais qu’il consacre à deux démocraties anglo-saxonnes, les États-Unis et le Canada. Les États-Unis aujourd’hui, paru en 1927, lui apporte un premier succès international : toujours soucieux des faits, Siegfried s’est préalablement rendu sur le terrain afin d’écrire en connaissance de cause. D’une construction simple, combinant les qualités du géographe, du politologue, de l’historien et de l’économiste, Le Canada, puissance internationale, publié en 1937, après Le Canada, les deux races en 1906, obtient lui aussi un écho certain et range son auteur parmi les savants français dont l’audience dépasse très largement les frontières de l’Hexagone. En 1931, la publication de La crise britannique au XXe siècle rencontre elle aussi un puissant intérêt outre-Manche. En quelques mois, plus de 20 000 exemplaires sont vendus et les critiques de Siegfried émeuvent la presse britannique.
Observateur attentif de la scène internationale, grand voyageur, Siegfried étudie, dans un troisième pilier de son œuvre, les grands dossiers internationaux. Il publie des études de référence sur les échanges économiques mondiaux, les routes maritimes, la Méditerranée, la Suisse, l’Amérique latine (notamment la Colombie et le Brésil). Entre 1934 et 1958, André Siegfried consacre pas moins de dix ouvrages aux affaires internationales. À chaque fois, la rédaction du livre, souvent effectuée directement à la machine à écrire, est précédée de voyages sur le terrain. Cette passion du voyage anime celui qui, entre 1898 et 1900, a déjà accompli un tour du monde en vingt-trois mois. Siegfried se rend aux États-Unis, en Grande-Bretagne, au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Amérique latine, en Afrique, en Inde. Ainsi, il saisit, avec une sorte de fulgurance, les implications de l’arrivée au pouvoir en 1948 du Parti nationaliste en Afrique du Sud : l’apartheid n’est plus très loin.
Quelle est la pérennité de l’œuvre d’André Siegfried au XXIe siècle ? Son écho serait-il possible aujourd’hui ? Il est peu probable, estime André-Louis Sanguin, qu’une telle œuvre puisse aujourd’hui connaître une consécration internationale : à son époque, l’écrit prime l’audiovisuel ; le petit sérail des savants et des universitaires n’est pas concurrencé par la radio, la télévision ou Internet. Les controverses que suscitent les livres et les articles de Siegfried n’en sont pas moins vives, avec Pierre Mendès France (sur le bilan de sa politique), avec l’Église catholique (le Havrais protestant a rudoyé le catholicisme dans son premier livre sur le Canada), avec le sérail universitaire à propos de sa psychologie des peuples, avec ses détracteurs qui pointent son inclination munichoise en 1938 et son positionnement contre l’Égypte lors de l’affaire du canal de Suez en 1956.
Enfin, Sanguin s’interroge, peut-être trop tardivement dans l’ouvrage, sur le « mystère Siegfried » : « comment se fait-il que ce voyageur humaniste à l’écoute du monde, ce psychologue des peuples et cet explorateur des affaires internationales ait complètement ignoré dans ses études les deux grands espaces totalitaires du XXe siècle, à savoir, d’un côté, l’URSS, la Chine, les pays communistes et, de l’autre, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste ? » Cette carence dans l’œuvre de Siegfried provient sans doute de la difficulté d’y mener les enquêtes de terrain qu’il affectionnait et de la perception qu’il en avait, c’est-à-dire des monstruosités échappant à ses concepts d’homme rationnel et humaniste forgés antérieurement au surgissement du siècle des extrêmes.