Un monde britannique disparu

Un monde britannique disparu

Michael Mills

À propos de Ian Jack, The Country Formerly Known as Great Britain (writings 1986-2009), Londres, Jonathan Cape, 2009, 325 pages.

L’auteur a d’abord travaillé pour des quotidiens et des hebdomadaires écossais dans les années soixante. Par la suite, il a été reporter, rédacteur, chroniqueur et correspondant à l’étranger pour le Sunday Times, de 1970 à 1986. En 1989, il a été le cofondateur de The Independent on Sunday et a dirigé la rédaction du journal de 1991 à 1995. De 1995 à 2007, il a été à la tête de Granta. À présent, il écrit souvent pour The Guardian. Il a publié Before the Oil Ran out : Britain in the Brutal Years et The Crash that Stopped Britain (2007).
Le titre de l’ouvrage laisse prévoir une chronique du déclin de la Grande-Bretagne pendant les années indiqués dans le sous-titre. Si Ian Jack n’est pas le premier à parcourir ce sentier battu, il n’y marche pas de façon banale et surprend souvent le lecteur qui s’engage à sa suite.
Ian Jack remonte aux souvenirs familiaux de la basse Écosse, aux récits de ses parents transmettant la mémoire du Lancashire et de ses filatures de coton, et à son propre départ vers le Sud de l’Angleterre. Tout son récit est empreint de la saveur que lui donne sa passion pour les chemins de fer et pour ceux qui les ont construits. Il a toujours le souci, quelles que soient les splendeurs des machines qu’il décrit, de s’attacher avec précision aux groupes humains qui ont assuré la transition entre telle et telle industries. Bien plus, sans se contenter de déplorer la disparition de l’univers industriel britannique, et plus particulièrement de celui du Nord de l’Angleterre, il s’en fait le chroniqueur.
Ses recherches ont été poussées loin et le livre pourra intéresser le public français pour au moins deux raisons : il fait l’éloge de la SNCF et d’autres sociétés nationalisées, préservées par les gouvernements français successifs, et pas seulement les socialistes, les opposant au mépris dont tous les gouvernements, conservateurs ou travaillistes, ont accablé leurs équivalents en Grande-Bretagne. Ensuite, il décrit la planification des villes à la manière d’Hiroshima et la façon dont, sous Thatcher, on a détruit l’urbanisme, ce qui rendait urbain et faisait le plaisir de vivre ensemble en ville.
Mais ce qui l’intéresse au premier chef, ce sont les machines et les révolutions sociales entraînées par les ingénieurs britanniques, d’abord dans leur pays puis au-delà, dans l’immense empire britannique, avant qu’ils ne s’attaquent au reste du monde.
Malgré cette perspective, son style n’a rien de sec ni de poussiéreux. S’il exalte Stephenson, Brunel et tant d’autres, il montre aussi que chaque progrès technique a suscité autant de changements prévisibles que de transformations imprévisibles dans le style de vie des Anglais et des autres pays. Il nous rafraîchit la mémoire en exposant les mutations du commerce de détail au Royaume-Uni et ce qu’elles ont modifié dans nos façons de vivre comme dans la langue dont nous nous servons.
Oui, il lui arrive d’être grognon, irritable, comme nous tous. Il n’en porte pas moins un regard très pénétrant et informé, d’une grande précision, sur la façon dont les espaces industriels, sociaux et économiques de son pays s’organisent. L’observateur ne peut pas être pris en défaut. Il a aussi le mérite de ne pas se complaire dans le regret de choses du passé auxquelles il tient encore. Ses qualités de journaliste au jugement aigu se déploient avec un grand souci de l’objectivité, qui ne l’empêche pas d’exprimer son avis. La part qui revient dans ses jugements à ses expériences ou à celles de sa famille donne au texte un ton original, convaincant, sans chercher à imposer un point de vue. Il sait à merveille passer du particulier, microscopique ou plus visible, au général, que ce soit pour établir une vérité permanente ou éphémère, ou encore pour reconnaître une question éternelle à laquelle nous n’aurons pas de réponse. Certains passages vous arrachent des larmes, d’autres vous inspirent de la rage. Beaucoup nous font simplement admirer la lucidité de l’auteur.