La révélation du derviche

La révélation du derviche

Philippe Boulanger

À propos d’Elif Shafak, Soufi, mon amour, traduit de l’anglais (Turquie) par Dominique Letellier, Phébus, 2010, 408 pages.

En découvrant les premières pages du dernier roman d’Elif Shafak, on pense à The Corrections (2001) et Freedom (2010) du romancier américain Jonathan Franzen, qui se plaît à décortiquer la vie ordinaire de familles nord-américaines, les Lamberts et les Burglen. La première impression se justifie à moitié à mesure que le lecteur progresse dans l’histoire que nous raconte la talentueuse romancière turque. Après une incursion dans la mémoire (La Bâtarde d’Istanbul), une étude entomologique de la vie quotidienne dans un immeuble d’Istanbul (Bonbon Palace) et une réflexion cruelle et humoristique sur la dépression postnatale (Lait noir), Elif Shafak livre un quatrième roman qui, à nouveau, se démarque du précédent.
Soufi, mon amour ausculte la vie d’Ella, épouse de David Rubinstein, paisible famille juive américaine qui s’est insérée dans le Massachusetts. Frappée de plein fouet par la crise de la quarantaine, indifférente aux infidélités de son époux, en conflit avec Jeannette, sa fille aînée, qui veut épouser un goy d’à peine vingt ans, Ella prend conscience de la vacuité de son existence. Attendri ou irrité par sa personnalité qui apparaît au début du roman quelque peu fade, le lecteur la suit pas à pas dans son émancipation de la cellule familiale.
Désireuse de prendre de la distance avec sa routine quotidienne, Ella se plonge dans la lecture d’un manuscrit au sujet duquel la maison d’édition où elle travaille depuis peu lui a confié une tâche : rédiger une note sur le roman d’Aziz Z. Zahara, un auteur inconnu qui narre la rencontre entre Shams de Tabriz, un derviche solitaire, excentrique et quelque peu caractériel, et le poète Mawlânâ Jalal al-Din Rûmi, un érudit de trente-huit ans qui vit à Konya. Sur un mode faulknérien, Soufi, mon amour articule deux histoires : celle d’Ella, qui s’éloigne irrésistiblement de sa famille, et celle de Shams, Rûmi et d’autres figures du XIIIe siècle – le maître Baba Zaman, son novice, fasciné par Shams, Hassan le mendiant, Rose du Désert la catin, Suleiman l’ivrogne, Baybars le guerrier. Samarcande, Bagdad, Konya sont les théâtres de cette histoire troublante et attachante qui a reçu un écho considérable en Turquie.
Les itinéraires d’Ella et de Rûmi suivent en effet des trajectoires parallèles et presque identiques : chacun s’éloigne irrésistiblement de sa famille, sous l’influence, l’une de Zahara, l’autre de Shams. Ella se lie d’abord d’amitié avec Zahara, né Craig Richardson dans les Highlands d’Écosse, via des courriels. Peu à peu, leurs échanges deviennent plus complices, plus intimes : la jeune femme trouve dans cette correspondance électronique une soupape à la médiocrité de son existence, tandis que sa famille – et, au premier chef, son mari – assiste à son éloignement progressif. Tombés amoureux l’un de l’autre, Aziz et Ella se rencontrent à Boston : la rencontre avec Aziz bouscule la vie d’Ella, qui bascule jusqu’à demander le divorce d’avec David. Elle part en voyage avec Aziz, qui, atteint d’un cancer, décède à Konya, comme Shams.
Parallèlement, l’arrivée de Shams bouleverse elle aussi la vie familiale du futur poète et inquiète sa famille, fâchée d’être négligée au profit d’un derviche hérétique. Sa deuxième femme, Kerra, ses fils Sultan Walad et Aladin, et sa fille adoptive, Kimya, qui se languit de son mentor paternel, éprouvent toutes les peines du monde à se situer par rapport à Shams, qui ne laisse guère indifférents les disciples de Rûmi et la population de Konya. Aladin laisse sa haine de Shams s’exprimer, Sultan Walad soutient son père et part à la recherche de Shams lorsque celui-ci quitte Rûmi, Kimya s’éprend de Shams, jusqu’à l’épouser pour lui permettre de rester aux côtés de Rûmi : mariage malheureux qui vide la jeune Kimya de son amour pour Shams, peu disposé à la camisole maritale. Le derviche à la fois sage et rebelle finit assassiné par Tête de Chacal, un soir de pluie, dans le jardin de Rûmi. Celui-ci, bien que déboussolé par la perte de son âme sœur, déclame de puissants poèmes que son fils couche sur le papier afin qu’ils traversent le temps : ils assureront la renommée de Rûmi bien au-delà de l’Orient.
La lecture des quatre cents pages de Soufi, mon amour est passionnante. Certes, le psychologisme féminin qui irrigue le livre est parfois pesant : que de questions existentielles traversent l’esprit d’une femme rangée encore jeune ! Les traces autobiographiques sourdent de la lecture du roman : ainsi, le chiffre quarante qui rythme le livre – la quarantaine d’Ella, les quarante règles de Shams – n’est sans doute pas étranger à la trajectoire personnelle d’Elif Shafak, née en 1971. Lait noir retrace à sa manière, romancée, les affres de la période postnatale qu’elle a sans doute elle-même traversées : la construction du roman est originale, le thème sérieux, l’histoire amusante. Soufi, mon amour cherche peut-être à délivrer, sous couvert de roman, un message politique de tolérance à son pays. Il flirte aussi avec les atermoiements de la romancière. Il est à coup sûr le meilleur roman d’Elif Shafak traduit à ce jour en français.