Loin de la politique spectacle, la gestion concrète des affaires

Loin de la politique spectacle, la gestion concrète des affaires

Eugène Berg

À propos de Michel Rocard, « Si ça vous amuse ». Chronique des mes faits et méfaits, Flammarion, 2010, 578 pages.

« Si ça vous amuse », nous révèle Michel Rocard est une expression que François Mitterrand lui a lâchée un jour, à l’issue de leur entretien traditionnel, en tête à tête à la veille du Conseil des ministres du mercredi matin, lorsqu’il lui avait suggéré, bien que cela relevât du « secteur réservé » présidentiel, une réforme des services secrets. Avouant qu’il y avait là un problème réel et qu’il n’avait pas su y remédier, le chef de l’État lui délégua la tâche. Mais en fait, cette expression devint plus courante que cela et s’appliqua à d’autres reprises. « Si ça vous amuse, comme si être à Matignon, avoue Michel Rocard, moderniser et faire progresser le pays ; améliorer la vie de ses habitants, multiplier les réformes nécessaires, relevait d’un simple jeu ». Pourtant, poursuit-il, « cette formule résume, en un sens, mon parcours politique, fort riche, car il dure depuis près de soixante ans, ayant débuté, lors de mon adhésion, en 1957, à la Fédération nationale des étudiants socialistes, ce au moment où la SFIO entamait sa descente ». Michel Rocard, contrairement, à bien de ses pairs, a toujours conçu la vie publique plus comme un service à la collectivité que comme une dignité, plus comme un devoir civique que comme une source de privilèges, plus comme une mission que comme une ambition. En un sens, il ressemble un peu à Michel Jobert. Ayant côtoyé les deux hommes, situés différemment sur l’échiquier politique, je leur trouve quelques traits semblables, hormis leur taille et de la vivacité de leur esprit, leur sens aigu de l’humour, cette façon de ne pas tomber dans la componction. Leur parcours n’est pas si opposé qu’il y paraît, Michel Jobert ayant fait partie du cabinet de Pierre Mendés France avant de rejoindre celui de Georges Pompidou. C’est d’ailleurs une des grandes occasions manquées de notre vie politique que les deux hommes ne se soient pas rejoints, comme de Gaulle et Mendés France ne purent rester ensemble après la Libération. On en vient là au caractère qui me paraît l’un des plus importants de Michel Rocard et qui va au-delà de sa religion protestante et de son scoutisme qu’il a pratiqué pendant quinze années. C’est un homme de parti, mais non d’appareil, un homme de conviction et de fidélité et non un manœuvrier. Son parcours politique qu’il décrit dans ce témoignage l’illustre abondamment. Michel Rocard, comme PMF, est un partisan du parler vrai, du « gouverner c’est choisir ». Les deux hommes sont de profonds connaisseurs des réalités économiques. Michel Rocard, contrairement à beaucoup de jeunes gens de sa génération, n’a jamais succombé aux sirènes communistes. D’emblée, il a été séduit par la social-démocratie à la nordique, vœu secret de bien des Français Georges Pompidou n’a-t-il pas dit un jour que le rêve des Français était le modèle suédois plus le soleil ?
Il faut lire avec attention son livre qui nous livre, de manière plaisante, la physiologie d’un homme public. Il met d’emblée le doigt sur le double caractère du métier politique. La face extérieure, la seule à peu près visible, celle du combat, de la compétition acharnée, de l’arène que la télévision, comme la presse écrite, se délecte de rapporter, de grossir, sinon de caricaturer. Ah ! cette manie des petites phrases, des citations tronquées, des prises de position tirées de leur contexte ! Mais la face cachée, celle de la gestion quotidienne, de l’exécution, de l’administration, peu d’attention lui est portée, sauf bien sûr quand les choses vont mal. Michel Rocard l’avoue tout net : « Sur la longue tendance, cette évolution rend de plus en plus impossible la gestion à peu près sérieuse des activités collectives, qui est la responsabilité directe des élus politiques. […] Il y a là un processus que je trouve analogue à celui du déclin de l’empire romain, notamment parce qu’on ne voit guère comment les choses pourraient éviter de s’aggraver ». Beau sujet de réflexion, de dissertation, sinon de thèse ! Le témoignage de Michel Rocard fourmille de mille et une données, savoureuses, instructives, stimulantes.
Le rapport au père est fondamental, sinon décisif. Scientifique de renom, celui-ci n’aimait pas les politiques, « des bavards » qui freinent le travail de l’autre. Yves Rocard, déçu que son fils n’ait pas choisi la filière scientifique, lui coupa les vivres et l’obligea à travailler dans le sous-sol de son laboratoire. Il lui doit un attachement viscéral au respect des faits et des données et la rigueur de la raison « parfaitement essentiels en politique plus qu’ailleurs ». L’Algérie a changé sa vie : à la suite de son séjour, il rédigea un rapport pour le Comité socialiste d’études et d’Action pour la paix en Algérie qui lui valut d’être le mouton noir de l’Inspection générale des Finances qu’il intégra à la sortie de l’ENA. Très vite, sous le pseudonyme de George Servet (par hommage à Michel Servet, hérétique et martyr protestant que Calvin fit condamner au bûcher), il se lance dans l’action politique, adhère au Parti socialiste autonome, ancêtre du PSU dont il deviendra le secrétaire général en 1969. Auteur du Contre-Plan, il participe au débat politique. C’est ensuite Mai 68, Charlety, sa candidature aux présidentielles de 1969 où il recueille 3,61 % des voix contre seulement 5 % pour Gaston Defferre, allié à Pierre Mendès France. Ce sera la période de l’économie sociale, de l’autogestion, idées qu’il met en pratique lorsqu’il devient maire de Conflans-Sainte-Honorine où il a gagné les élections législatives devant Couve de Murville. Cette terre d’expérimentation lui fait connaître les voies navigables de France, les problèmes de l’eau, le rôle de l’EDF, toutes choses, après un intermède au Plan et à l’Aménagement du territoire, dont il tire profit durant deux années au ministère de l’Agriculture, période qu’il qualifie de plus belles années de sa vie professionnelle. « Mieux que président, Premier ministre », intitule-t-il son passage à Matignon, qui dura près de trois années et demie. Les directives de l’activité gouvernementale qu’il rédige alors n’ont rien perdu de leur pertinence : respect de l’État de droit, du législateur, de la société civile, de la cohérence de l’activité gouvernementale, moralisation de la vie publique, du financement des campagnes électorales. Bilan de son passage à Matignon : dénouement du drame de la Nouvelle-Calédonie, création du RMI, instauration de la CSG, sauvetage d’Air France, soutien de Renault, modernisation de La Poste et de France Télécom. Dans son parcours politique, Michel Rocard a beaucoup agi comme élu, maire, ministre, Premier ministre, membre du Parlement européen ; il a pris part à bien des débats de société ou internationaux majeurs. Chaque fois cela a donné lieu à des interventions, articles, interviews, ouvrages et rapports. Vaste corpus qui peut-être sera un jour regroupé, reclassé, jugé avec le recul du temps. En attendant, il nous en livre de larges extraits commentés par lui, toujours avec ce souci pédagogique du détail percutant. Une copieuse partie est consacrée à l’Europe, un de ses combats, une de ses passions, un de ses centres d’action constants. Il avoue sa perplexité. Celle-ci n’est plus l’objet d’un enthousiasme populaire. L’Europe est fragile, son bilan contrasté, chacun le sait. Il en analyse les blocages comme les réussites. Un autre de ses combats chers fut celui en faveur du Sud. Michel Rocard a toujours plaidé pour un dialogue équilibré.
Dans la quatrième partie, « Transversales », il aborde les sujets qui lui tiennent à cœur. Son engagement sur l’Afrique est connu. Il a rarement passé une année sans avoir visité un pays africain. De l’Afrique à l’immigration, le pas à franchir n’est pas grand. Lors de son élection à la mairie de Conflans-Sainte-Honorine, il y avait 17 % d’étrangers. On connaît sa phrase : « La France et l’Europe peuvent et doivent accueillir toute la part qui leur revient de la misère du monde ». Mais il s’en est tenu à sa règle constante : ne pas glorifier la répression. Que de sujets abordés sur lesquels il a laissé son empreinte : médias, plaidoyer pour la Turquie qui a fait l’objet d’un livre, nucléaire. Le réalisme ne le quitte pas : « Certes il convient de favoriser les énergies nouvelles, éolienne, solaire, hydraulique, géothermique, mais même développées un maximum, elles ne suffiront jamais à fournir l’énergie dont le pays a besoin Même dans l’utopie de la croissance zéro. Elles représentent bien sûr mieux que de belles idées et il faut leur laisser le droit de vivre mais sans occulter cette réalité : elles ne résoudront pas tout ». Dans la dernière étape de sa vie, il explique pourquoi il sert d’abord la France et non son seul président. Cela lui permet de continuer à agir dans des domaines qui lui sont chers : contribution dite « climat énergie », ambassadeur pour les pôles, grand emprunt qui porte mal son surnom. S’appuyant sur sa connaissance approfondie des conditions dans lesquelles a été adopté l’Édit de Nantes, il a préfacé un livre consacré au sujet ; et sur le compromis adopté sous son égide en Nouvelle-Calédonie, en 1988, il se livre à une série de réflexions que tout apprenti diplomate, mais aussi bien chef d’entreprise ou responsable syndical, aurait intérêt à méditer. Règles de bon sens, certes, de raison et de patience, mais qui font hélas encore largement défaut. Vouloir la paix est plus difficile que mener la guerre. Négocier fait trop souvent figure de faiblesse ; tout ceci exige patience, discrétion, bonne information, capacité de parler à chacun et surtout art de convaincre les siens. Le médiateur, négociateur, faiseur de paix, a largement payé son dû à la violence, de Lincoln à Rabin, en passant par Jaurès, Sadate ou Rathenau… Il en va de même du chapitre sur l’art de gouverner où il cherche à contredire la maxime de Saint-Just : « Tous les arts ont produit des merveilles. Seul l’art de gouverner n’a produit que des monstres ». « La société publique ou l’establishment politique doit avoir le souci constant d’intégrer de plus en plus la société civile, sa diversité, et sa complexité dans les processus de décision », précise Michel Rocard. L’art de gouverner traverse une crise, qui est particulièrement grave, avoue Michel Rocard, sans perdre cependant espoir. « Si ça vous amuse » nous donne bien des motifs d’espérer et de croire.