Affaires internationales (28)

Affaires internationales

Luis MARTINEZ, Violence de la rente pétrolière. Algérie, Irak, Libye, Presses de Sciences Po, 2010, 232 pages.

Directeur de recherches au CERI-Sciences Po, Luis Martinez connaît bien le Grand Maghreb. Il est l’auteur de La Guerre civile en Algérie (1998) et de The Libyan Paradox (Hurst 2007). Dans ce livre-ci, il étend son investigation à l’Irak, qui présente certaines analogies avec les deux autres pays pétroliers. À l’issue de la crise pétrolière de 1973, qui a vu le cours du baril monter subitement de 2 à 11,65 dollars pour atteindre même 40 dollars au lendemain de la révolution iranienne, ces trois régimes, autoritaires, militaires et nationalistes, aux mains des hiérarques et des partis dominants nationalistes du Baath, FLN et de la Jamahiriya, pensaient que la capture de la rente leur confèrerait la puissance, imposerait leur suprématie économique et affirmerait leur hégémonie militaire à force de massifs achats d’armements en Occident ou plutôt auprès de l’URSS. L’Algérie était un « dragon en Méditerranée », la Libye un « émirat » et l’Irak « la puissance militaire montante » du monde arabe. En fait, conclut Luis Martinez au terme d’une étude minutieuse de leurs comptes publics, de leurs PIB et balances des paiements, il n’en a rien été. Leur niveau de développement, mesuré par l’indice de développement humain (IDH), mis au point par le PNUD au début des années 1980, n’avait rien à envier à ceux du Maroc ou de la Tunisie, de la Jordanie ou de la Syrie. Un pays comme la Libye a produit entre 1973 et 2002 la somme de 350 milliards de dollars, mais en 2002 son PIB est de 19 milliards de dollars contre 21 milliards pour la Tunisie. Quant à l’Algérie, si son PIB est supérieur à celui du Maroc, elle est classée à la 100e place sur 162 et le Maroc à la 112e pour l’IDH. La croissance annuelle du PIB algérien est négative entre 1975 et 2000 (-0,3 %) contre 4,4 % pour l’Indonésie.
Ces régimes se sont arrogé le monopole du pouvoir et ont exilé tous les opposants politiques, économiques et intellectuels. Certes, dotés d’abondants matelas de pétrodollars, ils ont su résister aux divers revers et crises qui n’ont pas manqué de les assaillir. Mais depuis l’effondrement de l’URSS et des pays de l’Est, ils ont dû se délester peu à peu de leurs éléments militaires sans pour autant renoncer au monopole du pouvoir. Le bilan n’est pas vraiment totalement négatif, car pris d’un certain réalisme depuis les contre-chocs pétroliers de 1986, et ayant investi dans les secteurs productifs et éducatifs, ces trois pays à des degrés divers ont vu leurs investissements commencer à porter leurs fruits. De manière paradoxale, c’est le contre-choc pétrolier qui a conduit les gouvernements à se montrer réalistes et à opérer les réformes nécessaires. En Algérie, ce fut la réconciliation nationale et le retour de l’État. La Libye a renoncé à ses prétentions révolutionnaires. Quant à l’Irak, et à son évolution entre les deux guerres du Golfe, elle a été trop exceptionnelle et trop dramatique pour que l’on s’y attarde davantage. Partout, les taux d’alphabétisation ont grimpé, l’espérance de vie a monté de 46 ans à 61 ans en Libye, de 48 ans à 65 ans en Irak et de 47 ans à 65 ans en Algérie, ce, dans les conditions normales. La chute des cours pétroliers a forcé les gouvernements à opérer des réformes d’orientation libérale et à réduire les coûts de l’État, principalement ceux des opérations extérieures. Mais malgré ces changements, la structure fondamentale des régimes n’a pas véritablement changé. Faut-il pourtant imputer à la seule rente pétrolière ces effets néfastes ? La possession de la rente pétrolière conduit-elle fatalement à l’autocratie et renforce-t-elle celle-ci ? Certes, l’exemple norvégien prouve abondamment le contraire, mais il est resté tellement éloigné des systèmes politiques et sociaux du Maghreb ou du Moyen-Orient. D’autres facteurs tant internes qu’externes ont influé sur l’évolution de ces régimes : montée de l’islamisme, embargos pour la Libye et l’Irak. Au final, aucun des ces trois pays n’est sorti du cycle infernal dans lequel il s’est lui-même enfermé. Faut-il en conclure pour autant qu’il y a incompatibilité entre rente pétrolière et démocratie ? Peut-on rêver au modèle malaisien ou montrer en exemple l’Indonésie de l’après Suharto ? Ces pays largement sous-industrialisés manquant de capital humain nécessaire, en proie à des violences et des mouvements sociaux, s’en sortiront-ils ?