Histoire (28)

Histoire

Roland DE PURY, Lettres d’Europe. Un jeune intellectuel dans l’entre-deux-guerres 1931-1934, Genève, Labor et Fides, 2010, 306 pages.

De cette centaine de lettres, qui précèdent celles envoyées de Moncoutant (Deux-Sèvres) plus tard, mais déjà éditées en 2001, il est possible de faire plusieurs lectures, une fois surmontée la difficulté d’entrer dans un système de références, une culture, un langage, étrangers à beaucoup.
Roland de Pury, mort en 1979, a été l’un des grands pasteurs et théologiens du protestantisme francophone au XXe siècle, et son existence illustre les liens très intimes existant entre les protestantismes français et suisse. Sa correspondance avec son ami, Eric de Montmollin, alors en Chine, intéressera d’abord les historiens du protestantisme, puisqu’il évoque les milieux de théologiens des années trente, en termes très critiques, leur reprochant en général leur médiocrité et leur manque de mysticisme, de conviction profonde, leur soumission à la laïcité triomphante et sectaire, faisant une exception pour Auguste Lecerf. La rencontre avec Karl Bath représente pour Pury une libération spirituelle, en affermissant sa foi protestante. Il est aussi question dans ces pages de Foi et Vie, comme de l’émergence de la revue Esprit.
Politiquement, Roland de Pury, qui appartient à un milieu fortuné, éprouve de la sympathie pour l’Action Française (récit extasié du mariage du Comte de Paris, Dauphin de France, à Palerme, en avril 1931 : « La plus belle journée française que j’aie jamais vécue »). Sympathie, dont on sent qu’elle est provoquée en partie par le dégoût de la IIIe République finissante, partagé par beaucoup de ses contemporains et qui inspirera des engagements politiques si divers : « Faut-il préférer le marécage français actuel, cette toute petite bêtise qui s’agite dans le parlement : on pense et on dit ce qu’on veut en France. Mais à quoi cela sert-il, si l’on ne pense rien, si le rationalisme demeure sur toutes choses ? ».
Rapidement, il en vient au refus très clair du nazisme : Montmollin, de Chine, peut bien admirer Hitler, qui est si loin, mais Pury séjourne à l’université de Bonn en 1933, et, passé l’émerveillement premier de se trouver « dans une vraie ancienne petite ville allemande, un lieu hors du monde, adonné à l’intellect, où les professeurs de théologie sont les seigneurs de l’endroit », il est le témoin de la nazification de la société allemande, dont les élites intellectuelles se ruent dans la servitude, de la mainmise des nazis sur l’Église.
Si Paris n’a pas été le lieu de formation intellectuelle et théologique auquel il aspirait, son séjour dans cette ville, dont il aime la douceur et la beauté, lui permet de connaître Bernanos, Berdiaeff, qui ouvrent d’autres horizons à cet amoureux de la cathédrale de Chartres, d’y rencontrer Denis de Rougemont. Il se rend aussi à Port-Cros, où il entend Supervielle lire ses poèmes lors d’une soirée à La Vigie. Il lit Giono avec passion. En Suisse, il s’entretient avec Charles-Ferdinand Ramuz. Tous deux lui inspirent une réflexion sur la défense de la vraie patrie, qui doit passer dans un premier temps par un froid antipatriotisme.
Cette correspondance peut aussi se lire comme le récit d’un itinéraire spirituel, politique et moral, même social – ses remplacements de pasteur pendant l’été dans les Deux-Sèvres le mettent aussi au contact de la France paysanne –, dont la suite, connue de nous, l’engagement dans la Résistance, éclaire les différentes étapes.


Michel PASTOUREAU, Bleu. Histoire d’une couleur, Seuil, 2006 (coll. « Points »), 1re éd. 2000, 216 pages.

Un bon historien joue un rôle social évident, non seulement parce qu’il nous rend plus prudents mais aussi parce qu’il nous rend plus attentifs à la vie qui nous entoure, augmente l’intensité de cette vie, dont les couleurs nous apparaissent mieux. La lecture est alors une opération qui transforme notre regard. Et M. Pastoureau opère avec beaucoup de talent.
Son histoire de la couleur bleue n’a rien d’un étalage gratuit d’érudition. L’érudition sert ici à poser des questions importantes, à faire entrevoir des chemins inattendus, alors que l’on constate la préférence pour le bleu dans les sociétés occidentales contemporaines.
Théologiquement, les couleurs suscitent des divergences entre les deux grands courants religieux du Moyen Âge. Ainsi des prélats chromophiles, tel Suger, qui rebâtit Saint-Denis, s’opposent à des prélats chromophobes, comme saint Bernard de Clairvaux, qui juge les couleurs, au même titre que les images, sources de tromperie (color viendrait de celare !). Mais le bleu, en devenant, très progressivement, la couleur de la Vierge, commence une ascension prodigieuse, à laquelle n’est pas étranger saint Louis, qui fait d’elle la protectrice du royaume de France. À la fin du Moyen Âge, le bleu est en Europe la couleur des rois, des princes, des nobles et patriciens. Le roman arthurien français du XIVe siècle est l’un des lieux où s’opère ce glissement du code des couleurs : le noir devient mauvais, le rouge perd son aspect péjoratif… et les chevaliers bleus y apparaissent courageux, fidèles, loyaux.
L’auteur évoque les enjeux idéologiques du système vestimentaire à la fin du Moyen Âge, où se multiplient les édits prescrivant et interdisant certaines couleurs, en fonction de la place que l’on occupe dans la société et dont on ne doit pas bouger.
M. Pastoureau souligne le progrès des techniques tinctoriales depuis 1200, qui permet la fabrication d’un bleu clair et lumineux : « Est-ce que l’offre précède la demande, est-ce que le chimique et le technique précèdent l’idéologique et le symbolique ? ou bien (…) est-ce le contraire ? » On peut poser cette question à propos des caméras plus mobiles et légères qui permettent à la Nouvelle Vague du cinéma de quitter les studios ou encore à propos du bouleversement dans la peinture que provoquent la photographie et les couleurs chimiques. Ces changements entraînent une évolution du sens de certains mots : si le mot « pers » évoque en ancien et moyen français un bleu relativement mat et sombre, dans la langue du XVIIIe siècle le même mot correspond à une nuance plus claire et chatoyante, tirant sur le gris ou sur le violet.
Les progrès techniques dans la transformation ne sont pas les seuls facteurs d’évolution ou de révolution : le choix des matières premières, leur système de récolte, les transports, sont des éléments déterminants ; et si la puissance publique peut retarder un changement, elle n’arrive jamais à l’empêcher. L’histoire de l’indigo, « culture esclavagiste, au prix moins élevé que le pastel européen, lequel est moins colorant », le montre bien. Plusieurs édits royaux punissent de mort son emploi comme teinture entre 1609 et 1642 ; une autorisation provisoire est donnée à Abbeville et à Sedan en 1672. En 1737, tout le royaume reçoit le droit de l’utiliser, ce qui enrichit Nantes, Bordeaux, Marseille, ruine Toulouse, capitale du pastel. La mise au point du bleu de Prusse remettra en cause quelques dizaines d’années plus tard cette nouvelle donne.
La littérature influence aussi notre goût : « Goethe dote [le jeune Werther] d’un habit bleu parce que le bleu est à la mode en Allemagne à l’horizon des années 1770 ; mais le succès de son livre renforce cette mode, l’étend à l’Europe entière et le fait même sortir du seul domaine vestimentaire pour l’étendre aux arts figurés (peinture, gravure, porcelaine). »
On connaît plus ou moins la symbolique du drapeau français, mais M. Pastoureau dans les dernières pages du livre étudie les couleurs nationales au moment où elles commencent à se fixer, lors de la Révolution française, période où toutes les couleurs, blanc, noir, vert, bleu et rouge, bleu et blanc, sont chargées de politique. L’union tricolore du bleu, blanc, rouge, aurait été aussi inspirée par les couleurs, très à la mode, de la Révolution américaine, laquelle se serait inspirée de celles du Royaume-Uni (bleu et blanc pour l’Écosse, blanc et rouge pour l’Angleterre depuis Jacques Stuart en 1602) en leur opposant un « contre-drapeau ».
Si le livre s’arrête à l’adoption, après bien des tergiversations et des morts, du « bleu horizon » pour les soldats de la Grande Guerre au printemps 1915, il invite chaque lecteur à ouvrir grands les yeux et à prolonger l’enquête.


Jacqueline DE ROMILLY, La grandeur de l’homme au siècle de Périclès, Éd. de Fallois, 2010, 116 pages.

L’ancienne doyenne des académiciens, première femme professeur au Collège de France, disparue en décembre 2010 à 97 ans, a consacré son premier livre à Thucydide en 1947. Elle y revient partiellement dans son dernier ouvrage qui vise à nous faire partager son amour de la Grèce « pour l’éternité ». Elle s’adresse à de jeunes touristes arrivés sur les lieux des dieux de l’Olympe, « prêts à s’émerveiller », mais qui n’ont aucune connaissance directe de la littérature grecque. Avec le père du récit historique, auteur de La Guerre du Péloponnèse ou encore des tragiques grecs qu’elle pratique depuis l’enfance, Eschyle, Sophocle et Euripide, elle traite de problèmes très actuels comme la démocratie, la vie politique, la place du héros et surtout la grandeur de l’homme, en ce qu’il transcende les lois de la nature, qu’il a appris à dompter ses instincts, en se donnant des buts élevés au service de la société, du sacré et de la patrie, que celle-ci se réduise à sa cité, sa terre ou, plus largement, à l’hellénité.
Cette théorie de la grandeur de l’homme apparaît pour la première fois à Athènes au cours du Ve siècle avant J.-C. C’est alors que les dieux, qui avaient jusqu’alors des têtes d’oiseaux ou d’animaux, ne sont plus des faucons, des béliers, des chiens, ou des vaches, ni des êtres impossibles aux attributs terrifiants, comme en Asie ou dans l’Amérique précolombienne, ni des divinités aux mille bras comme Shiva en Inde, mais deviennent simplement des humains, Achille, Hector… Les dieux sont descendus de l’Olympe et l’homme peut se hisser vers eux. Ce renversement de perspective serait-il à la source de la démocratie ? A-t-il été durable ? Toujours est-il que c’est à ce moment que l’homme s’émancipe de la pensée magique. De ce moment et avant même Protagoras, il devient la mesure de toute chose. De cette audace pourtant ne doit pas naître l’hubris, la démesure. Car le danger est vite arrivé : la dérive d’Athènes vers l’impérialisme, qui l’a conduite à sa perte, résume en quelque sorte toutes les dérives de puissance et éclaire en un sens toujours actuel les grandes guerres des XXe et XXIe siècles. Les analyses de Thucydide restent puissamment actuelles car, pour la première fois elles ont dépassé le stade du récit et ont visé des lois historiques permanentes et durables. Sa dénonciation de la lâcheté des hommes politiques qui ont succédé à Périclès annonce l’apparition du clientélisme si répandu dans le monde. Jacqueline de Romilly poursuit : « La lucidité n’est rien sans le secours d’une rigoureuse morale, d’une honnêteté parfaite pour guider les choix politiques. Et dès que ces deux qualités viennent à manquer, les conseils des hommes politiques, des démagogues perdent toute leur valeur, toute intelligence, toute prudence, puisqu’ils sont au service des caprices du peuple. Mais peut-on espérer la résurrection du héros tragique, comme Œdipe ou Héraclès qui nous offre une élévation dans un monde où tout est plus grand, plus exigeant, plus passionné ? »
À moitié aveugle, elle confesse avoir eu des difficultés à écrire son livre, vibrant appel à la jeunesse, à l’intelligence et à l’espoir. Cette immense dame nous laisse un trésor inestimable. Ceci rappelle ces paroles du simple gardien du site d’Olympe, auquel on demanda s’il ne lui arrivait pas de s’ennuyer en ces lieux isolés. Il regarda gentiment et répondit : « Comment pourrais-je m’ennuyer, entouré de tous ces dieux ? » Jacqueline de Romilly a passé une très grande partie de sa vie à les fréquenter et mieux encore à nous les faire connaître, respecter et aimer. C’est peut-être son plus grand message : le grec est éternel, car « le lumineux mérite de sa pensée est d’avoir eu le désir passionné de […] se vouer à un idéal supérieur qui serait quelque chose de durable et de beau ».


Raymond ARON, Mémoires, éd. intégrale inédite, préf. de Nicolas Baverez, avant-propos de Tzvetan Todorov, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2010, 1026 pages.

Pourquoi lire aujourd’hui les Mémoires de Raymond Aron, commence d’emblée son disciple Nicolas Baverez ? Même privées du dénouement qui intervint en 1989, elles restent la meilleure introduction à l’histoire du XXe siècle. C’est qu’il s’est efforcé, comme nul autre, d’éclairer tous les secteurs de la société moderne : l’économie, les relations sociales, les relations de classe, les régimes politiques, les relations entre les nations et les discussions idéologiques (Le spectateur engagé, 1981). Né avant la Grande Guerre, mais trop jeune pour y participer, Raymond Aron a été confronté aux grandes questions politiques du XXe siècle : nazisme, communisme, colonialisme. À chaque fois, il a pris position avec fermeté. Il s’est engagé vis-à-vis de la question algérienne assez tard, mais dans une brochure qui fit l’effet d’une bombe, La Tragédie algérienne (1957), dans laquelle il plaida pour l’indépendance à la fois pour des raisons de principe égalité entre les hommes et respect de leur dignité et des motifs économiques, le coût du conflit étant supérieur au profit dégagé par le régime colonial. Ses Mémoires n’appartiennent pas au passé, au temps de la guerre froide, au monde bipolaire qu’il a caractérisé par une formule tant de fois citée (« paix impossible, guerre improbable »), car elles fournissent plus qu’une méthode et une maïeutique, de véritables visions d’avenir. Dès 1960, il avait, dans une conférence à Jérusalem, « L’aube de l’histoire universelle », perçu la naissance d’une société humaine vivant une seule et même histoire. Bandung, où le réveil des peuples colonisés et surtout l’indépendance de 17 colonies africaines françaises étaient annonçés, prélude à la mondialisation à venir. C’est cette conscience aiguë de la liberté des hommes, de la volatilité de l’histoire et non de sa fin, des limites de la connaissance, qui font la modernité d’Aron devant les crises et les chocs du XXIe siècle. Sa profonde originalité fut dans le couplage entre la réflexion et l’action, mais surtout son constant souci de rigueur, son strict respect des faits, sa volonté de ne pas se faire emporter par ses passions. Sa thèse sur la condition historique de l’homme a fait entrer, selon Jean Cavaillès, la philosophie de l’histoire dans l’histoire de la philosophie française. Mais c’est le fait qu’il se trouvait à Berlin dès la seconde moitié des années 1930 qui lui ouvrit les yeux. Il fut l’un des premiers, aux côtés d’Élie Halévy, à dresser une comparaison entre stalinisme et hitlérisme. On aurait tort de ne voir pourtant en Aron qu’un analyste, froid, détaché. « Un juif français qui mettait en garde ses compatriotes contre le péril hitlérien n’échappait pas au soupçon. Servait-il ses coreligionnaires ou sa patrie ? […] Je sortis enfin de mes doutes, je secouai ma peur de la page blanche. Les six années, entre août 1933 et août 1939, à l’ombre de la guerre redoutée et prévue, furent peut-être les plus fécondes de mon existence. Bonheur de l’homme, désespoir du citoyen ». Il resta fidèle à son credo initial : refuser la rupture entre vivre et penser, toujours « confronter les idées aux réalités qu’elles traduisent ou transfigurent ». « Je n’ai jamais justifié l’injustifiable par raison dialectique ».
Devant les bouleversements du monde en œuvre depuis 1989, six ans après sa mort, quels enseignements nous livre Raymond Aron ? se demande encore Nicolas Baverez. Le premier est que tout déterminisme historique est absurde car il nie la liberté des hommes ; l’histoire ne peut avoir de sens, ni de fin, elle dépend tout entière des hommes. À cet égard, les idées simples se révèlent le plus souvent fausses et dangereuses ; elles échouent à rendre compte de la complexité, de la volatilité, de l’incertitude qui caractérisent la période de tension que nous vivons. Nicolas Baverez esquisse un tableau du monde actuel aux prises avec la crise économique et financière, la montée du pluralisme, et de la multipolarité, avant d’en revenir au legs de la pensée aronienne. Celle-ci s’est toujours voulue au service d’une définition plurielle et ouverte de la liberté. D’où son penchant en faveur des régimes pluralistes et contre les totalitarismes. Il se situe dans la lignée du libéralisme politique français, de Montesquieu, Condorcet, Constant, Tocqueville et Élie Halévy. Mais le libéralisme d’Aron se distingue de l’utilitarisme ou du courant libertaire, car la liberté est d’abord politique et non économique. La politique ne saurait se confondre avec la seule économie donc le marché. Aron reste un avocat déterminé de la raison post-kantienne et du progrès, notamment scientifique, dès lors qu’il est utilisé au service des hommes et non détourné au profit de leur asservissement. La conclusion de L’Opium des intellectuels selon laquelle : « La liberté est l’essence de la culture occidentale, le fondement de sa réussite, le secret de son étendue et de son influence » n’a rien perdu de sa valeur, bien que seul le volet économique de cette volonté libératrice soit partagé désormais à l’échelle planétaire. Autre enseignement : récuser tout système intellectuel clos, tout dogme rigide, toute prétention à faire école. Ce qu’il nous a légué de plus cher est son état d’esprit et sa méthode intellectuelle, qui permettent de comprendre et d’agir dans l’histoire au lieu de la subir. Sa démarche, résume Baverez, est à la fois réaliste, comparatiste, probabiliste et dialectique. « Catégorique sur les forces profondes, je me sens toujours partagé et incertain quand j’en viens à spéculer sur le cours des événements, prochains ou lointains. […] Ce n’est jamais la lutte du Bien contre le Mal, c’est le préférable contre le détestable ». Il a choisi résolument le camp de la responsabilité contre celui de l’utopie et de la violence. Patriote exigeant, européen convaincu, partisan décidé de l’Alliance atlantique, il fut pour cette raison même un critique impitoyable des faiblesses de la France, de l’Europe et de l’Occident. Il ne fournit aucune recette toute faite pour notre temps. C’est à chaque nation, à l’Europe, à l’Occident d’identifier ses difficultés et ses faiblesses, d’imaginer des solutions nouvelles et de mobiliser les citoyens pour les mettre en œuvre. Raymond Aron fut un « professeur d’hygiène intellectuelle des Français du XXe siècle », selon la formule de Claude Lévi-Strauss. Son message ultime est d’optimisme et d’espoir. Il n’y a aucune fatalité à ce que le dernier mot revienne à la haine et à la violence. Tout ceci a fait qu’Aron est toujours resté marginal par rapport au pouvoir politique, souligne Tzvetan Todorov, car il ne s’est jamais voulu conseiller du prince. Rejeté par la gauche, il n’a pas été accueilli à bras ouverts par la droite. Ce n’est donc pas un hasard si la reconnaissance institutionnelle lui est venue tardivement et non sans difficulté. Les Mémoires parus en 1983, quelques semaines avant sa mort, sont un livre double. D’une part, il y évoque les grands événements de l’histoire de France au XXe siècle et trace les portraits nuancés, mais en général magnanimes, de nombre de ses acteurs. La manière dont il décrit ses condisciples de Normal sup. Sartre, Nizan ou de l’agrégation de philosophie Emmanuel Mounier est toujours directe. Le Malraux des années 1930 ne cessa de lui manifester une extraordinaire sympathie. Il y insère les péripéties de sa propre existence, mais essentiellement celles qui ont trait à sa vie publique, ayant banni toute introspection du champ de ses investigations. Le versant intime et matériel de sa vie est à peine effleuré. Mais surtout il condense l’ensemble de ses écrits, l’argument essentiel se trouve résumé en quelques pages, avec les critiques reçues, les approbations ou ses propres commentaires rétrospectifs, merveilleux dialogue des plus enrichissant. Pourquoi n’a-t-il pas été le Kissinger français ? Il s’en expliqua simplement : « Prudent dans mes écrits, je contrôle mal mes propos. Je me laisse aller à des formules extrêmes, de circonstances ou d’humeur, qui n’expriment pas ma pensée profonde, et risquent de la discréditer. L’homme politique doit tenir sa langue autant que sa plume. Je suis incapable d’adopter mes paroles à mon interlocuteur, mais le langage diplomatique m’est pénible. […] Je n’ai rêvé ni d’un ministère, ni d’une ambassade, ni moins encore d’un fauteuil dans un conseil prestigieux. La question que je ne cesse de poser : mon enseignement eut-il quelque vertu pour les jeunes qui m’écoutèrent ? L’enseignement que contenaient mes articles a-t-il servi mon pays, la formation de mes lecteurs, la réputation du journalisme français au dehors ? Ai-je servi à quelque chose pendant une trentaine d’années durant lesquelles, vaille que vaille, j’ai écrit au moins un article par semaine ? » Qui aujourd’hui parmi les intellectuels médiatiques saurait faire preuve de tant d’humilité, non feinte ?