Religions et histoire des religions (28)

Religions et histoire des religions

Daisetz Teitaro SUZUKI, Derniers écrits au bord du vide, Albin Michel, 2010, 232 pages.

Grand maître du Zen, dont il fut certainement le plus célèbre passeur en Occident, Daisetz Teitaro Suzuki, (1870-1966), retrace dans un langage direct son parcours spirituel effectué auprès des plus grands maîtres. Outre sa connaissance des héritages spirituels de l’Orient, il possède une connaissance approfondie des penseurs occidentaux de l’âme, au premier rang desquels C.G. Jung, son presque contemporain. Après ses célèbres Essais sur le bouddhisme zen, ses derniers écrits tranchent par leur simplicité apparente. Mais ils révèlent une analyse profonde, celle des plus grands mystiques, celle d’un Maître Eckhart. Se livrant à un jeu subtil de questions et de réponses, il montre que « la réponse est au cœur même de la question que vous posez ». Le désir que vous convoitiez n’est pas dehors, il est en vous. D’où cette phrase inspirée de l’islam : « J’étais un Trésor caché, J’ai désiré être connu. J’ai créé le monde ». L’acte de création n’est pas un acte d’autorité ou un choix arbitraire de Dieu. Quand Dieu dit « Que la lumière soit ! », ce n’est pas un impératif catégorique, il ne parle pas comme un autocrate. C’est la réponse à une question qui se mouvait dans son esprit.
Suzuki puise aussi dans le christianisme et la philosophie occidentale, reprenant à son compte les trois questions de Kant : « Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? » Ses formules sont parfois frappantes : « Le chemin d’une vie humaine ne mesure que trente centimètres, de la tête au cœur ». L’éveil du moi implique l’étincelle qui vient du choc des antagonismes. D’où le fameux fragment 53 d’Héraclite : « La guerre est père de toutes choses ». Le soi, l’être, est unique alors que la conscience est duelle. C’est cela la Chute, le péché originel. La conscience est ainsi faite qu’au commencement elle était dans un état d’inconnaissance parfaite. L’éveil de la conscience signifie notre rejet du jardin d’Eden. Voir les choses comme elles sont, c’est les voir avec l’œil de Dieu. L’homme est l’œil du monde. Le monde est le reflet de Dieu. Dieu lui-même est la lumière de cet œil. L’homme est l’œil qui regarde dans le miroir. Exemple de ces questions de plus en plus difficiles qu’un maître pose à ses disciples : « Qu’est ce que mon esprit ? » Réponse : « Qui le demande ? ». La sagesse n’est pas une abstention même momentanée mais elle réside dans notre aptitude à rechercher et à découvrir, à libérer dans l’ordinaire de la vie, dans les choses quotidiennes, dans ce qui se passe partout et toujours et qui occupe les hommes, quelques étincelles. Cela peut être du divin ou toute autre chose.


Cyrille J.-D. JAVARY, Les trois sagesses chinoises. Taoïsme, confucianisme, bouddhisme, Albin Michel, 2010, 244 pages.

Écrivain et sinologue, Cyrille Javary s’est rendu une cinquantaine de fois en Chine et a écrit une quinzaine de livres à son sujet. Surtout remarqué pour sa traduction du Yi Jing, il a fondé en 1985 le Centre d’Études Djohi, association dédiée à son étude. Ce qui fait le plus souvent écran entre notre perception et la réalité chinoise, ce sont simplement les mots que nous employons pour rendre compte du terme chinois, sans équivalent dans notre langue, ou pour transposer des notions étrangères à la culture chinoise. Des dénominations comme « temple du Ciel », « temple à Confucius », « temple des Lamas », nous paraissent aller de soi, pourtant ces trois édifices sont désignés en chinois par trois idéogrammes différents dont aucun ne correspond à ce qu’en Occident on nomme « un temple ». Le temple du Ciel s’appelle littéralement « Autel pour le sacrifice rituel au Ciel ». De la même façon on entend parler d’un « dieu de la richesse » ou encore du « dieu de la longévité », il s’agit bien de dieux à condition que l’on emploie des minuscules. Il ne peut s’agir de Dieu, l’instance suprême des trois religions monothéistes, notion pour laquelle il n’existe aucun idéogramme. Voilà pourquoi l’auteur emploie le terme de sagesse plutôt que religion.
À la différence de religion « religere », qui se fonde sur un absolu sans compromission possible, la sagesse est un cheminement, un enseignement, une voie. De même, alors qu’en Occident ou en terre d’islam, églises, synagogues, temples et mosquées sont des endroits par nature séparés du monde profane et où l’on se rend à des moments spécifiques de la journée ou de la semaine, en Chine, les « temples » ne sont pas des endroits sacrés, mais des lieux spécifiques. Les Chinois n’y vont pas pour honorer collectivement une déité ; ils y viennent occasionnellement pour y négocier une affaire personnelle ou déposer une demande précise auprès d’entités spécialisées dans la résolution de telle ou telle difficulté. Autre différence essentielle s’agissant de l’enseignement : chez nous ce mot provient d’une vieille racine « sek », signifiant couper, sectionner, qui a donné notamment signe. « Enseigner », c’est donc d’abord signaler, faire connaître, donner une indication en la séparant des autres. En langue chinoise, le champ sémantique est différent. L’enseignement s’enracine dans l’idée de transmission. De là découle le fameux culte des ancêtres. Ce n’est que muni de ces notions, que l’auteur développe à l’aide d’idéogrammes les plus courants qu’il explique pas à pas et figure par figure, que l’on peut aborder l’étude des trois sagesses chinoises que sont le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme, lequel d’origine indienne s’est implanté, non sans mal, dans l’Empire du Milieu et a été sinisé. En effet, l’une des institutions cardinales du bouddhisme, le monachisme, était tout à fait opposée aux anciennes traditions chinoises. Non-violence, pauvreté, célibat s’opposent au culte familial et à la nécessité d’assurer sa descendance. On dit d’ailleurs en chinois non pas « entrer dans les ordres » mais « quitter sa famille ». Ce sont les moines bouddhistes venus d’Asie Centrale qui ont apporté le thé en Chine dont la consommation s’imposa au VIe siècle et le bouddhisme connut son apogée sous les Tang.
Sans pouvoir rentrer dans le détail d’aussi riches développements et explications, notons que le confucianisme se caractérise par l’importance accordée à la vie sociale, le taoïsme à la vie naturelle et le bouddhisme à la vie spirituelle. Le premier insiste sur la responsabilité politique, l’attitude envers les autres, l’importance de la hiérarchie et sa régulation, l’importance de l’éducation, de manière à pouvoir fonder son jugement et son action sur des bases raisonnables. Ceci n’allait pas de soi au moment où Confucius apparut, car l’éducation était réservée aux fils de nobles. Or, Confucius enseigna que la vraie noblesse, celle qui compte, est celle du cœur, pas du sang. Rappelons que son nom chinois est Kong Fu Zi (Grand Maître Kong) et que nul livre comme Lun Yun, Les Entretiens, n’a exercé durant une aussi longue période une influence profonde sur autant d’êtres humains. Ces dernières années, des filières de philosophie confucéenne ont été créées dans les universités et des sociétés savantes se forment et se réunissent en congrès annuels. Depuis 2004, des instituts Confucius se développent à un rythme soutenu ; il en existe plus de 500 en 2010. Qu’on est loin du slogan du 4 mai 1919 : « À bas la boutique de Confucius ! ». Le confucianisme met l’accent en premier lieu sur la rectitude considérée comme l’action juste au moment juste, ce qui correspond un peu à l’injonction de la Bagavaq Gîta : « Agis l’acte à agir ». Surtout, ce qui montre bien que le pouvoir chinois est bien d’inspiration néo-confucianiste est son insistance sur la notion de loyauté qui est le fondement de relations hiérarchiques à double sens. Les inférieurs doivent être fidèles à leurs supérieurs, mais ceux-ci doivent en retour protection et loyauté idéal d’exigence morale au service de l’État que Confucius a inculqué aux lettrés et qui va pendant deux mille ans, leur servir de noblesse.
Certes, le confucianisme met au premier plan la politique en tant qu’art consumé du savoir vivre en bonne entente, en harmonie avec les êtres humains. Mais il ne néglige pas vraiment la poésie et les arts en général, musique, peinture, jeux d’esprit et de table, considérés comme des moyens d’apaiser le cœur, mais non de sauver les âmes. Le taoïsme, lui, place en premier lieu le principe de responsabilité physique, d’où son attachement au corps et à la nature. Il magnifie la personne et sa réalisation. Pour ce faire, il insiste sur la pratique et l’exercice qui permettent d’accorder son corps à la nature. Il cherche à atteindre la pureté considérée comme un processus d’allégement des pesanteurs imposées par la vie physique et les règles sociales.
La voie du Tao vise à développer la sensibilité en tant que fondement de l’affinement de la perception, qui permet de mieux ressentir et d’affiner le souffle vital qui passe sans cesse du corps individuel à la nature entière et ainsi de mieux s’accorder aux saisons. On ne s’étonnera point que le Tao ait développé particulièrement l’alchimie interne et la médecine naturelle qui ont donné naissance à tous les arts physiques (tai ji, quan, qi gongf, etc.), considérés comme des moyens de mieux nourrir le vivre qui nous habite. Contrairement au confucianisme, qui s’appuie sur des mots pour affermir les attitudes, le taoïsme ressent une méfiance certaine envers le langage : « Voie qu’on énonce N’est pas la voie/Nom qu’on prononce N’est pas le Nom ». « La parole authentique n’est pas séduisante/La parole séduisante n’est pas authentique ». Une grande partie des enseignements du taoïsme est énoncée dans le Commentaire canonique du Yi jing, le Classique des changements sous une forme d’une exemplaire simplicité : un yin, un yang, cet ensemble (zhi) est appelé fonctionnement (dao), d’où l’école du dao que l’on a nommé Tao. Celui-ci développa des voies originales, agir par le non agir. Bien sûr, le taoïsme est une écologie, en tant qu’art du savoir-vivre en bonne harmonie avec son environnement naturel, et d’ailleurs les premiers sages taoïstes quittèrent les villes pour s’installer dans les campagnes sous les grottes.
Le bouddhisme, enfin, vise à développer la responsabilité individuelle, l’attitude envers la mort et le destin. D’origine indienne, donc indo-européenne, son mysticisme et sa métaphysique percent constamment. Il cherche à diminuer la souffrance et à atteindre la sérénité, considérée comme une progression vers la libération des souffrances (nirvana). Là aussi, la notion de karma, les états de l’exigence sous l’emprise de la souffrance, de l’attachement et de l’ignorance, sans doute à cause de la notion d’individualité qui lui est consubstantielle, était difficile à intégrer pour l’esprit chinois, culturellement porté à une conception collective. Alors que les deux autres sagesses insistent sur l’éducation et la pratique, il met l’accent sur la communauté et le réseau d’entraide mutuelle formés entre les laïcs et les moines. Le bouddhisme est douceur, en tant que fondement de la non-violence qui doit réguler les relations qui unissent les humains entre eux ainsi qu’à l’ensemble des forces vivantes. La prière et la méditation (le dhyâna indien a été traduit en chinois chan, autrefois connu sous xh’an, puis connu sous le nom japonais de zen) sont considérés comme le seul moyen de parvenir à l’éveil, à la perception de l’illusion, de la permanence de l’ego. Le bouddhisme est donc plutôt une psychologie en tant que fonctionnement de la conscience. Fang Dongmei, une philosophe contemporaine, a ainsi résumé l’approche éclectique ou enrichissante des Chinois actuels : « Je suis un confucéen par tradition familiale, un taoïste par tempérament, un bouddhiste par inspiration religieuse et aussi un Occidental par formation ».