Politique (28)

Politique

Doan BUI et Isabelle MONIN, Ils sont devenus français, J.-C. Lattès, 2010, 304 pages.

Chacun avait beau savoir le nombre des Français d’origine étrangère, nés ou non à l’étranger, et leur apport dans la culture, la politique, les arts de la France au cours des âges, on est comme ébahi par leur parcours « administratif » que retracent les deux journalistes au Nouvel Observateur qui ont enquêté aux Archives Nationales pendant un an. Si Picasso ne peut être classé comme français, c’est que la Préfecture de police de Paris s’y est opposée par deux fois : en 1903, où il est présenté comme « anarchiste », et quelques petites semaines avant l’armistice de juin 1940. Igor Stravinski fut un Français provisoire. L’ouvrage restitue la quasi-intégralité des dossiers des intéressés, de leur lettre manuscrite de demande avec leur motivation aux réponses plus ou moins circonstanciées de l’administration, des trésors qui plongent dans l’intimité ou les dessous de l’histoire. Car à côté de tant de célébrités « répertoriées » : Jacques Offenbach, Émile Zola, Pierre Lazareff, Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars, Joseph Kessel, on découvre les origines grand-parentales d’autres personnalités publiques. Le grand-père de Bernard Kouchner, à sa demande de naturalisation en 1915, qui s’appuyait sur la nouvelle loi du 5 août 1914 accordant la nationalité aux étrangers qui contractent un engagement volontaire durant toute la durée de la guerre, se vit rétorquer : « Services insuffisants, proposition d’ajourner »… Le grand-père de Nicolas Sarkozy motive ainsi sa demande de naturalisation en 1925 : « Afin de créer une famille française ».
Stupéfie la liste des nouveaux arrivants dans la nationalité française grâce à la loi libérale de 1927, qui permet le doublement du nombre de décrets promulgués chaque année la France avait besoin de bras. La loi du 22 juillet 1940, elle, crée une commission de révision des 500 000 naturalisations prononcées depuis 1927. 15 000 personnes, surtout des Juifs, furent dénaturalisées : Samuel Badinter et le futur garde des Sceaux, David Bienenfeld, George Perec, Chagall catalogué « Israélite russe, naturalisation sans intérêt national », Igor Plemiannikov, père de Roger Vadim, Mnacha Tenenbaum, père de Jean Ferrat, Giovanni Livi, père d’Yves Montand, Françoise Giroud, fille de Salih Gourdji, Adrien Bérégovoy, métallo, Charles Lustiger, le père du cardinal, Léon Zitrone…, Abraham Drucker – il faudrait « protéger les médecins français ». Avec la loi du 19 octobre 1945, un nouveau droit de la nationalité ouvre plus grandes les portes de la naturalisation : Georges Charpak, Joseph Minc, le résistant communiste, Mamigon Aznavourian, l’Arménien résistant, Nicolas de Staël, l’orphelin apatride, Serge Reggiani, Brassaï, Anna, veuve Mangel, mère du mime Marceau, Eugène Ionesco, Raymond Forni, Max Ernst. Quant à Julio Cortázar, géant des lettres latino-américaines, il dut attendre onze années de 1970 à 1981 pour obtenir sa naturalisation, trois jours avant sa mort !


Raphaelle BACQUÉ, Le dernier mort de Mitterrand, Grasset, 2010, 240 pages.

François de Grossouvre, grand veneur du président de la République François Mitterrand, s’est suicidé en avril 1994, dans son bureau de l’Élysée. R. Bacqué reconstitue de façon convaincante l’itinéraire de ce fidèle compagnon et les raisons possibles de cette mort. Elle explique les affinités qui ont pu associer étroitement les deux hommes au-delà d’une solidarité de génération : le maurrassisme, la Résistance, la détestation du général de Gaulle, un rapport ambigu à l’argent, « corrupteur » mais source d’influence et d’agréments personnels, indispensable en politique, l’amour du secret, cultivé comme un art de vivre et de gouverner, la passion du pouvoir et de ses hochets.
La descente aux enfers de Grossouvre commence quand il s’aperçoit qu’il n’est pas l’ami irremplaçable du président, mais seulement l’un de ses amis ou de ses pions, dont il se sert à un moment puis qui perdent leur utilité, parce que le jeu a changé, ou parce que ses règles ont changé. Son ressentiment (son désespoir) l’a-t-il poussé à punir l’homme par lequel il existait, en se donnant la mort à quelques mètres du bureau de Mitterrand ?
Difficile de l’affirmer et R. Bacqué s’attache surtout à démêler les fils d’une existence tortueuse, que l’on ne saurait enfermer dans une seule hypothèse. Son livre vaut surtout par sa description de l’atmosphère d’une fin de règne, ce qu’elle nous montre de la vie d’une petite cour, avec ses cruautés et ses rivalités. Il peut aussi inspirer quelque retenue à l’heure où la cour sarkozienne fait l’objet de tous les sarcasmes. Il invite une fois de plus à se demander si le pouvoir corrompt fatalement tous ceux qui l’approchent, si les politiques et ceux qui vivent à leurs côtés restent à jamais des enfants incapables de grandir. « Il n’y a pas de grandes personnes », se prend-on à murmurer après Malraux. L’idéal socialiste ? Il est bien loin ! Mais peut-être avez-vous voulu plaisanter…


Ezra SULEIMAN, Schizophrénies françaises, Grasset, 2008 (trad. de l’anglais par P. Guglielmina et P. Demarty), 308 pages.

L’auteur de cet essai a un point commun avec les psychanalystes : vous souscrivez à leur interprétation et ils vous rangent parmi leurs obligés, qui, grâce à eux, ont accédé à une meilleure connaissance d’eux-mêmes (et à une vie meilleure) ; vous la refusez ou la contestez en partie et ils se voient alors renforcés dans leur conviction d’avoir vu juste. Dans les deux cas, leur autorité sort renforcée.
Faut-il pour autant se dispenser de lire Schizophrénies françaises ? Si le livre ne bouleverse pas notre perception de la France actuelle, il est sans doute toujours utile d’écouter les critiques, même quand elles viennent de compagnons ambigus, dont les protestations d’amitié sont mêlées à des flèches empoisonnées.
La partie la plus intéressante et la plus personnelle de l’ouvrage évoque les origines familiales de Suleiman, né dans une famille de Juifs irakiens aisés, qui ont bien compris, malgré l’ancienneté de leur enracinement dans le pays, que leur avenir se trouvait ailleurs. Suleiman consacre de belles pages, sans attendrissement ni complaisance, à l’exil, à sa dureté (relative dans son cas). Sa volonté d’honnêteté, son refus de la nostalgie, parfois exploitée au service d’une cause politique (ou alimentant sans fin une œuvre dont elle devient l’unique thème), devenant une raison d’être et de vivre dans le monde, forcent le respect.
Professionnellement, Suleiman, qui enseigne les sciences politiques à Princeton, est un expert des élites politiques et des couches supérieures de l’administration française, dont il critique le recrutement étroit, presque sectaire, éloigné du pays réel. L’exaltation du concours et de la méritocratie républicaine ne représente à ses yeux que l’hypocrisie d’une aristocratie quasi héréditaire, faisant feu de tout bois pour défendre ses privilèges. Il conteste la règle voulant que la réussite à des épreuves très sélectives, passées très jeune, garantisse une carrière à un bon élève, s’estimant dispensé à vie de tout effort. Soit.
Sa fréquentation assidue de certaines élites ne l’empêche-t-elle pas de voir que la défense de la République peut signifier pour d’autres un combat, sinon totalement désintéressé – y-a-t-il des combats désintéressés ? –, du moins généreux, pour des valeurs respectables ? Qu’il préfère le modèle démocratique américain, nul ne le lui reprochera et l’auteur est bien plus convaincant quand il l’évoque que lorsqu’il se livre à d’abusives généralisations sur une France dont il connaît bien la capitale (surtout les quartiers où se concentre le pouvoir).
S’élever contre les simplifications françaises à propos du communautarisme américain, souligner que ce dernier coexiste avec un fort patriotisme, expliquer les nombreuses raisons de la faible influence exercée par la France aux États-Unis (absence d’une immigration importante, entre autres), s’interroger sur l’absence dans notre pays de « sens du service » (alors qu’il s’enorgueillit de services publics mieux organisés et financés, plus performants), sur le peu d’argent accordé à nos universités ouvertes à tous (en première année) quand les grandes écoles en reçoivent beaucoup pour une faible minorité, autant de sujets qui ne sont pas « nouveaux » mais méritent d’être abordés…
On le suit moins quand il parle d’une France arrogante, sans réellement se donner la peine de citer ses sources, ne mentionnant que quelques noms mais la plupart du temps parlant de notre pays comme d’« une connaissance », dont on sait les discours par cœur, qu’une longue intimité dispense en fait d’écouter. Et si « la France » ne se réduisait pas aux discours de quelques hommes politiques ? On le suit un peu moins encore quand il reprend le « marronnier » préféré du Wall Street Journal et de quelques autres journaux américains, le déclin de la culture française, percluse de subventions absurdes, dont chaque année la mort imminente est annoncée… Certes, Suleiman est en bonne compagnie puisqu’il s’appuie sur Marc Fumaroli, mais cette prestigieuse caution dispense-t-elle de toute réflexion personnelle et nuancée ? Ne peut-on observer que d’autres cultures – et c’est heureux – se font entendre et accroissent la diversité de l’offre et que cette diversité aussi ne doit pas se confondre avec une compétition économique où il n’y aurait que des perdants et des gagnants ? N’est-ce pas les États-Unis qui sont passés maîtres dans l’art de montrer que des évolutions ou des bouleversements peuvent susciter un nouveau type de relations « gagnant-gagnant » ? À en juger par le nombre de traductions dans notre langue, la France, au moins en matière de littérature, est un pays dont l’ouverture et la curiosité peuvent susciter quelque admiration.
Le livre, publié en 2008, se termine sur l’espoir que le président Sarkozy accomplira la « révolution culturelle dont la France avait besoin », pour « sortir de sa longue léthargie ». Ironiser sur cet espoir serait malvenu et trop facile, comme nous avons besoin d’un peu plus de temps et de distance pour mieux juger une présidence qui ne se résume pas aux « affaires » ; mais la hâte, la fragilité de la conclusion de Schizophrénies françaises, surprennent.


Collectif, Raymond Barre. Un homme singulier dans la politique française, Éd. de Fallois, 2010, 282 pages.

Presque trois années après sa disparition, en 2006, s’est tenu à Paris un colloque consacré à Raymond Barre, organisé par l’Académie des sciences morales et politiques, dont il fut membre, la Fondation nationale des sciences politiques, où il a enseigné pendant trente ans, et Aspen France qu’il a présidé avant de céder sa place à Michel Pébereau. Bon nombre de ses anciens collaborateurs y sont intervenus à la suite de Michel Albert et ont rendu hommage au Premier ministre, à l’Européen, au professeur, auteur des deux fameux Thémis, à l’économiste, qualifié par Valéry Giscard d’Estaing, de « meilleur de France », au maire de Lyon, à l’homme, enfin dont on doit admirer le goût culinaire, ayant remporté le prix de l’homme politique connaissant le mieux les vins. L’Européen est salué par Mario Monti, ancien commissaire européen à la concurrence, l’économiste par Christian de Boissieu qui, comme tant d’autres, y compris Jean-Claude Casanova, cheville ouvrière du colloque, suivit son cours magistral de politique économique à Sciences Po. Bien d’autres témoignages, qui émanent de personnalités qui ont été à ses côtés, comme Jean-Claude Paye, durant plus d’une décennie secrétaire général de l’OCDE. L’action du commissaire européen, chargé des affaires économiques et monétaires de 1967 à 1975, est soulignée maintes fois. Il a posé les premiers jalons de l’Union économique et monétaire et a montré peu d’enthousiasme à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE.
Ayant hérité en août 1976, lorsqu’il succéda à Jacques Chirac, d’une situation, à ses yeux « préoccupante », forte inflation, monnaie affaiblie qui est sortie du Serpent monétaire européen, augmentation excessive des salaires, fort déficit du commerce extérieur, il s’est attaché à mettre en œuvre une stratégie à long terme pour rétablir les bases d’une croissance saine. Cette politique économique, indique Bruno Durieux, qui devint ministre du Commerce extérieur en 1988, fut marquée du sceau de la cohérence et de la globalité ; elle émanait d’une vision cohérente et volontariste. Michel Rocard, qui a connu les avatars liés au pouvoir, a dit « qu’il était le meilleur Premier ministre que la droite ait jamais eu », Françoise Giroud qu’il fut « un homme remarquable paralysé par Chirac », et Édith Cresson que « ce n’était pas un ectoplasme ». Dans son témoignage, Valéry Giscard d’Estaing met l’accent sur la confiance absolue qui régnait entre les deux hommes qui formaient un duo et non un duel. Il souligne sa puissance de travail « que je n’ai connue chez personne d’autre ».
Au-delà de l’homme public, plus homme d’État qu’homme politique on connaît la saillie de François Mitterrand : « il aurait été le meilleur président, à condition d’être nommé, pas élu » , c’est le rayonnement international de Raymond Barre que met en relief Raphaël Hadas-Lebel. Il avait en effet selon la formule de Louis Armand un « chromosome international ». Réunionnais, ouvert sur le grand large, il se sent peu d’attaches avec la France rurale et autarcique. D’où son départ pour enseigner à Tunis, son séjour bruxellois, son appartenance à des cercles d’influence où les Français étaient peu présents : la Trilatérale, Aspen et Davos, à la création duquel il a participé. Jean-Claude Casanova, qui le connut dès 1951 et devint son proche collaborateur et ami, conclut ce colloque en s’étendant sur les soupçons d’antisémitisme prêtés à Raymond Barre, après l’attentat de la rue Copernic en octobre 1980 soulignant que sa formulation ambiguë (« cet attentat visait des Juifs et a frappé des Français innocents ») devait être replacée dans son contexte.