Brèves (28)

Brèves

Alain BAUER, Dictionnaire amoureux de la Franc-maçonnerie, Plon, 2010, 486 pages.

Criminologue né en 1962, auteur de nombreux ouvrages sur les violences urbaines et le terrorisme, Alain Bauer a été initié, indique-t-il, le jour même où François Mitterrand est entré au Panthéon, pour célébrer son arrivée à l’Élysée. Il gravit vite les échelons et occupa les fonctions de Grand Maître entre 2000 et 2003, devenant ainsi le plus jeune de l’histoire du Grand Orient de France qui remonte à 1728. Puis à la suite de crises multiples et d’affrontements, se voyant interdit de parole lors d’un Convent, fait qu’il juge sans précédent, il donne sa démission de l’obédience tout en restant fidèle à l’esprit de la franc-maçonnerie qu’il restitue avec passion et érudition. Car celle-ci reste encore trop entourée de mystère. Xavier Bertrand, qui s’est mis en congé d’elle, lorsqu’il devint pour la première fois ministre, ne fut-il pas l’un des très rares hommes politiques à dévoiler son appartenance ? Car si l’on connait assez bien les célèbres francs-maçons d’hier et d’avant-hier de Mozart à Goethe, de Fleming, le père de la pénicilline, à Littré, de Pouchkine à Mark Twain, on sait beaucoup moins de choses sur l’engagement maçonnique des responsables d’aujourd’hui. Pierre Mendès France, initié en 1921, en sortit en 1945. Manuel Valls y est entré. Au-delà de ce dictionnaire biographique des maçons célèbres, Alain Bauer dresse bien l’histoire des différentes obédiences françaises et des principales questions qui agitent les loges, comme l’admission des femmes. Une forte partie documentaire, de près de 100 pages, clôt ce dictionnaire. Il y développe ses vues sur les moyens de ranimer le débat et de rendre la parole aux Frères. Il reprend à son compte le mot de Newton, l’inventeur de la franc-maçonnerie « Platon est mon ami, Aristote est mon ami, mais ma plus grande amie est la vérité ».


Carmen BERNARD, Les Incas, peuple du Soleil, Gallimard, Découvertes, 2010, 192 pages.

Les navigateurs espagnols, au premier chef Vasco Núñez de Balboa, le découvreur du Pacifique, furent attirés, en 1511, par les rumeurs indiquant l’existence au sud de l’isthme, à quelques jours de navigation, d’un pays fabuleux, aux richesses inouïes. Paradoxalement, c’est donc dans l’océan Pacifique qu’eut lieu la première rencontre des Espagnols avec les habitants de la cordillère des Andes. Pour les Espagnols, la rapidité avec laquelle les Incas avaient pu se constituer un vaste empire est restée une énigme. Au-delà des premières rencontres, les Espagnols étant alors un petit nombre, guère menaçants, le malheur arriva sous la forme d’une maladie inconnue, la variole qui décima des dizaines de vies dont celle de l’Inca. Puis Pizarro, en 1532, revint au Pérou avec 63 cavaliers et 200 fantassins. La conquête commença. Les Espagnols rentrent dans Cuzco et saccagent le temple du Soleil. Les conquistadors instaurent l’encomienda, institution qui se révèle une catastrophe économique et sociale et qui commence par déclencher de sanglants conflits entre les colons et la couronne d’Espagne. Celle-ci s’efforce de briser les rites et croyances des Indiens, coupant les dynasties incas de leurs racines ancestrales, créant une irrémédiable fracture entre les temps anciens et la société coloniale. Le monde andin plonge dans une profonde misère, écrasé de tributs et exaspéré par l’arrogance des Espagnols. Vers le milieu du XVIIIe siècle éclatent dans toute l’aire andine, de l’Équateur jusqu’en Argentine, des rébellions contre l’oppression espagnole, qui sont sauvagement réprimées. Ne Reto ! Ce cri de l’Inca s’avéra un mythe resté mobilisateur. Au XIXe, aventuriers et explorateurs chercheurs d’or arpentent le Pérou à la recherche d’antiquités. Il revint à Hiram Bingham, historien américain, d’avoir eu le privilège de découvrir l’antique cité de Machu Picchu, qui l’émerveilla par la beauté et la perfection de l’architecture. Cette découverte marqua l’apogée de l’engouement néo-inca qui gagna les milieux intellectuels péruviens au début du XXe siècle. Que reste-t-il aujourd’hui des traditions ? Les Incas ne sont pas un peuple fossile : en témoigne la vitalité de leur image au sein des paysanneries contemporaines exclues de toute décision politique.


Alain BORER, Le ciel et la terre. Carnet de voyage dans les mers du Sud à bord de La Boudeuse, Seuil, 2010, 416 pages.

Poète, critique d’art, essayiste, romancier dramaturge et de surcroît écrivain- voyageur, Alain Borer s’est embarqué sur le trois-mâts La Boudeuse, qu’il dénomme dans son livre La Gerbeuse, commandé par Pascal Franceschi, président de la société des explorateurs français, à la rencontre des peuples de la mer. Lui a eu la chance d’effectuer son périple marin à Tahiti et dans les mers du Sud, tant chantées de Bougainville à Robert Louis Stevenson. Mais Alain Borer n’a guère le pied marin et ne cache pas les souffrances qui lui ont été infligées durant ce voyage. Calé dans sa cabine, il nous livre un parfait traité du mal de mer, avec toutes ses gammes. Il n’est pas du genre à exalter le cocotier, les plages ravissantes, la splendeur des lagons, le corps cuivré des vahinés avec leurs airs d’ukulélé. Il effectue son voyage dans sa chambre, comme Xavier de Maistre, mais en déplaçant la cabine pour de bon, une chambre en déplacement constant, en vibration, sauts et bonds. Une grande partie de la saveur du voyage est dans l’avant, l’espérance qu’il prénomme du bon nom de « départure », mélange de partance et d’aventure. Le reste est dans la lecture qui féconde l’imagination : « Que serait le voyage sans le livre qui l’avive, et en prolonge la trace ? », se demande Michel Le Bris. Il est servi : Tahiti est une bibliothèque : « Les sentiers romantiques de l’île, je les avais arpentés depuis longtemps : Pierre Loti, R.L. Stevenson, Segalen, Jack London et Herman Melville ». Il se livre constamment à ce jeu des réminiscences, rencontres, croisements littéraires et artistiques. L’embarquement pour Cythère : Watteau et Bougainville. Tant que l’on se sent loin, on n’est pas arrivé. Le Pacifique est représenté par ce paradoxe d’être passé du statut éphémère de colonie française à celui, durable, d’espace littéraire. Aucune colonie française n’a su rassembler une telle pléiade d’auteurs. Le Mariage de Loti a été lu tant par Gauguin que par Van Gogh. Alain Borer multiplie les micro-impressions. Île Gambier, île trottoir, île debout. Le bleu du Grand Océan n’étant qu’une lumière est aussi une pensée. On peut se le représenter, mais on peut le rejoindre. À condition que la peinture pense, on peut dire que Matisse a rejoint le bleu en question. On retrouve des réflexions sur la solitude de Jonas, blotti dans le ventre de la baleine, le compensateur des vagues, suspendu à la ligne d’horizon. Il égrène les trois temps du voyage, un temps compté, un temps étiré, et le hors temps. Un voyage n’a aucun sens s’il s’agit d’aller au plus loin, il s’agit d’aller au plus près. Que vient faire la question atomique dans cette galère ? Est-ce donc un livre sur l’antivoyage, qu’il a tendance à contourner et à relativiser. Il se paye même le luxe de tourner en dérision la collection qui accueille son livre, en déclarant qu’il n’y pas les peuples de l’eau et les autres, mais ceux qui ont la télévision et ceux qui ne l’ont pas. Précisément bon nombre de ceux-ci se trouvent dans le Pacifique mais Alain Borer ne les a pas rencontrés, Kiribati et Tuvalu, entre autres. Dommage ! Il aurait fallu sonder leurs cœurs, directement et non au travers des yeux de Bougainville.


Alain DECAUX, Dictionnaire amoureux de Dumas, Plon, 2010, 636 pages.

« Comment se fait-il alors que l’œuvre de Dumas n’ait pas connu la postérité correspondante et surtout n’ait pas été jugée digne de figurer dans la haute littérature, alors que Hugo la compare à celle de Voltaire et de Molière ? » Alain Decaux, qui peut se prévaloir d’avoir présidé la Société des Amis d’Alexandre Dumas, nous aide à répondre à ces éternelles questions. Seul son fils, l’auteur de La Dame aux Camélias, a été élu à l’Académie française en 1874, alors que le père, à l’occasion du 200e anniversaire de sa naissance en 2002, a été panthéonisé. Alain Decaux qui a été guéri d’une appendicite en lisant d’un trait à l’hôpital les six volumes du Comte de Monte-Cristo se place aisément dans le sillage de Victor Hugo qui n’a pas ménagé ses éloges : « Aucune popularité en ce siècle n’a dépassé celle d’Alexandre Dumas ; ses succès sont mieux que des succès, ce sont des triomphes. Le nom d’Alexandre Dumas est plus que français, il est universel. » Les personnages de Dumas sont-ils oubliés ? D’Artagnan, le vrai et le faux, Monte-Cristo, les Trois Mousquetaires. Rarement un auteur s’est autant trompé sur lui-même. Aujourd’hui, on ne joue plus ses pièces pourtant Jean-Paul Sartre a adapté son Kean en 1952 , mais ses romans font toujours de lui le romancier le plus lu dans le monde. On connaît bien l’exubérance, la prolixité, son intense activité de journaliste, son immense talent et le solide appétit de vie et de gastronome de Dumas. Ses amours furent célèbres, et avec quelle grâce il en parla : « cette charmante lutte de l’amour qui demande sans cesse et qui ne se lasse pas d’un éternel refus ; cette conquête successive de petites faveurs, dont chacune, au moment où on l’obtient, vous remplit l’âme de joie, période matinale et fugitive d’une vie qui, pareille à l’aurore, plane au dessus du monde. » Il a ciselé des pensées et maximes, qui sans valoir celles de La Bruyère et de La Rochefoucauld, avaient sinon leur mérite, du moins leur originalité : « Les hommes admirent ce qu’ils aiment ; les femmes aiment ce qu’elles admirent ». « Une chose qui m’humilie profondément est de voir que le génie humain a des limites, quand la bêtise humaine n’en a pas ».


Laurent DOUZOU, La Résistance. Une morale en action, Gallimard, coll. « Découvertes », 2010, 128 pages.

« Nous n’étions qu’une poignée en 1940, mais étions-nous déjà représentatifs d’une part importante de l’opinion française ? », se demandait Germaine Tillion qui appartint au premier des noyaux de résistants fondé au sein du musée de l’Homme. Très vite au temps des individualités, tels Jean Moulin et Edmond Michelet, succède l’organisation de la France libre autour de Charles de Gaulle. La France a souvent été en retard d’une guerre ; en 1942, elle fut en avance d’un après-guerre. Il ne s’avéra pas facile de regrouper, de fédérer et d’unir cette mosaïque d’organisations et de réseaux. C’est en 1943 que les diverses composantes de la Résistance scellent leur unification. Minoritaire tout au long des années noires, elle n’en reste pas pour autant marginale ; elle conquiert au sein du corps social une légitimité dont le régime de Vichy ne peut plus se prévaloir. Qu’en est-il pourtant de la mémoire de la Résistance ? Il y a loin du discours de Malraux lors de la panthéonisation de Jean Moulin au discours de Nicolas Sarkozy rendant hommage aux résistants fusillés du Bois de Boulogne.


Dominique FERNANDEZ, Prestige et Infamie. Caravage, Gian Gastone de Médicis, Winckelmann, Pasolini, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2010, 1300 pages.

« Pour qu’un personnage m’intéresse, il faut que je découvre une faille dans sa vie. » Et d’ajouter « Pourquoi, à un homme parvenu au faîte de sa carrière – tout lui a réussi, il occupe une place dominante dans la société , pourquoi, à ce vainqueur, vient-il, insidieusement ou tout a coup, le besoin de se détruire ? » Cette question l’a captivé très tôt, mais c’est sûrement en fouillant la triste destinée de son père, ce brillant essayiste, homme de lettres célébré dans le Tout Paris, qu’il a pu en démonter le mécanisme psychologique et social. Dans Le Dernier des Médicis, il a développé son idée de personnage romanesque en décrivant les cinq étapes de la déchéance cherchée de Gian Gastone, qui a terminé sa vie vautré dans son lit, entouré de malfrats et croupissant littéralement dans sa crasse. Or, la déchéance de son père, Ramon, a suivi le même processus en cinq phases, avec cette caractéristique commune que fut l’ivrognerie. Tous ses héros ont connu à peu près le même sort. Chacun d’entre eux, du faîte où ils sont parvenus par eux-mêmes, n’ont aspiré qu’à en descendre pour se plonger dans le gouffre. La peinture pour Michelangelo Caravage (1571-1610), l’érudition et l’archéologie pour Johann Joachim Winckelmann (1717-1768), la littérature et le cinéma pour Pier Paolo Pasolini (1922-1975), assassiné sur une plage d’Ostie par un gigolo de dix-sept ans qu’il avait dragué à la gare de Rome c’est le roman qu’il en tira qui valut à Dominique Fernandez son Goncourt en 1982. La Course à l’abîme retrace la vie de Michelangelo Caravage, auquel s’applique le vers de Corneille : « On sait qu’une longue éclipse a suivi sa mort. » « Ce grand peintre fut un scélérat », voilà tout ce que rendit Stendhal. Ce maître du clair-obscur, impliqué dans nombre de rixes, inculpé pour port d’arme, a tué son adversaire et fut condamné à mort par le pape. Romancier, mais non psychanalyste, Dominique Fernandez sait plonger dans les gouffres les plus sombres du destin humain.


Samuele FURFARI, Dieu, l’homme et la nature. L’écologie nouvel opium du peuple ? Bourin, 2010, 208 pages.

Samuele Furfari, docteur en sciences appliquées, et ingénieur, est haut fonctionnaire à la Commission européenne où il est chargé des questions énergétiques et des questions du développement durable. Il a participé à maintes discussions internationales dans le cadre du protocole de Kyoto. À cette solide expérience « technocratique », il joint une riche expérience d’enseignement sur la géopolitique de l’énergie à l’Université libre de Bruxelles. Il a publié des ouvrages de référence aux éditions Technip, notamment Le Monde de l’énergie. Enjeux géopolitiques. Son point de vue doit être donc pris au sérieux. Dans ce livre, c’est aussi le chrétien engagé, président de l’Association des églises protestantes évangéliques de Belgique, qui s’exprime. Son message est direct et percutant. Il veut s’inscrire contre les prétendants du « tout va mal » et contre les partisans du retour à la nature, les pourfendeurs du progrès technologique. Il pèse ses mots et est indigné de voir des chrétiens devenus adeptes du Nouvel Âge qui, sans toujours le savoir, sont perméables à un discours reposant sur des idées païennes. Ceux-ci prennent le chemin inverse de l’ordre créationnel du Dieu des juifs et des chrétiens, mettant les animaux et la nature à un niveau équivalent à l’homme ou, pire, à un niveau supérieur. Il ne s’agit nullement de nier la légitime lutte de protection de la nature et d’œuvrer pour une meilleure qualité de vie, admet-il, mais de s’opposer à ceux qui se détournent de notre société deux fois millénaire héritée du modèle judéo-chrétien. Son appel est clair et net : il s’agit que la communauté des chrétiens se rende compte des dangers de cette « internationale verte ». S’il est légitime de protéger la Belle Bleue, il ne faut pas pour autant oublier de veiller au bien-être, à la dignité et à l’avenir de l’ensemble de l’humanité. Pour ce faire, il revisite tout le corpus doctrinaire lié au développement durable, tel qu’il a été élaboré par la communauté internationale au cours de ces quelque quarante années. Le principe de précaution, certes utile, ne doit pas mettre en danger le droit à l’expérience, mère de bien des inventions et du progrès. C’est l’ensemble de ces aspects qu’il aborde : attitude chrétienne vis-à-vis de la nature, origine du mouvement écologiste, progrès, questions du changement climatique, les chrétiens devant la vague verte, chose assez rare en ce temps où le triomphe de la technique est tant décrié. Croire que l’écologie, le développement durable et la lutte contre le changement climatique vont conduire à chasser le mal qui réside en chacun de nous est la énième illusion de l’homme sur lui-même. Gandhi ne disait-il pas déjà que « la plus grave des pollutions est la pauvreté » ? La croissance économique, l’innovation technologique et le génie humain sont les éléments indispensables pour vivre dans un environnement propre. En suivant ce chemin, le judéo-chrétien s’inscrit parfaitement dans le plan de Dieu, car il poursuit la création du monde tout en gardant le jardin. Le refus du progrès économique au nom de la stratégie de l’environnement est souvent tristement contre-productif, chose encore plus regrettable lorsque, par une forme de nostalgie du passé, nous pensons garder intact le jardin sans l’entretenir et le faire fructifier.


Xavière GAUTHIER, Pionnières. De 1900 à nos jours. Elles ont changé le monde, Flammarion, 2010, 256 pages.

Figure emblématique du féminisme en France, la journaliste, éditrice et universitaire Xavière Gauthier est l’auteur d’ouvrages retentissants, comme Surréalisme et sexualité, Les Parleuses (avec Marguerite Duras), de la monographie de Léonor Fini ou de la biographie de Louise Michel, La Vierge rouge. Elle dresse ici le portrait de 375 de ces femmes qui ont marqué leur siècle, qu’elles aient agi en politique, aient été des militantes ou des responsables d’État, de Golda Meir à Michelle Bachelet en passant par Margaret Thatcher ou Aung San Suu Kyi, des journalistes comme Louise Weiss. Comment oublier Frida Kahlo, Björk, Valentina Terechkova ou Cathy Freeman ? Une iconographie originale et des textes suggestifs font de ce livre une référence.


Marek HALTER, Histoires du peuple juif, Arthaud, 2010, 224 pages grand format et Agenda des fêtes juives An 5771, Arthaud, 2010, 144 pages.

Conteur, mêlant souvenirs familiaux à érudition, Marek Halter descend d’une longue lignée d’imprimeurs et d’une poétesse yiddish, double filiation qui l’a accompagné toute sa vie. Que de pérégrinations effectua-t-il avant de s’installer à Paris en 1950 avec sa famille : évasion du ghetto de Varsovie à cinq ans, arrivée en Ukraine, envoi en Ouzbékistan, retour en Pologne en 1946, séjour en Israël en 1951 lorsqu’il travaille dans un kibboutz. C’est à Paris qu’il publia son premier livre Le Fou et les rois, qu’en 1976, à l’âge de 41 ans, il se consacra à la paix au Proche-Orient. Dans ce livre, il retrace, avec d’abondantes illustrations à l’appui, 4000 ans d’histoire du peuple juif qui, seul, a défié le temps, comme l’écrivait Élie Faure dans Découverte de l’Archipel. Charlemagne s’était entouré de plusieurs conseillers juifs, Luther fut l’auteur d’un pamphlet antisémite mémorable, Contre les Juifs et leurs mensonges, avant de tenter de les séduire en 1523 dans un livre intitulé Jésus-Christ est né juif. C’est à partir de la première croisade, en 1096 que les communautés juives se disséminèrent à travers l’Europe. L’histoire moderne des Juifs commence à la Révolution française qui assura leur émancipation au terme de deux années de débat. Le comte de Clermont-Tonnerre résuma le sentiment général : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus ». Marek Halter consacre la moitié de son livre à la période ultérieure. Le rôle des Juifs dans la révolution russe et le fait que Lénine ait eu un grand père maternel juif ont été longtemps dissimulés. Il nous rappelle que Life réalisa en 1989 un sondage sur les 100 Américains les plus célèbres du siècle : 16 d’entre eux sont des juifs. Un livre clair qui permet de se remémorer bien des faits et écrits célèbres, de Mendelssohn, le père des Lumières juives, à Nietzsche, qui montre toute l’importance du peuple juif : avec lui commence dans l’ordre moral la révolte des esclaves. L’agenda très personnel des fêtes juives complète l’histoire.


Michel LE BRIS, Dictionnaire amoureux des explorateurs, Plon 2010, 1024 pages.

Enfant, observant les allées et venues des cargos dans la baie de Morlaix, le petit Michel rêva plus d’une fois d’embarquer sur l’un d’eux pour découvrir le vaste monde. Frustré, il se réfugiait dans le grenier pour feuilleter les exemplaires du Journal des voyages. C’est cet amour de toujours pour les explorations et leurs héros qui forgèrent la vocation de Michel Le Bris, fondateur du festival Étonnants voyageurs. Écrivain, philosophe, éditeur, ses œuvres témoignent de cette passion : La Porte d’or, Les Flibustiers de la Sonore, La Beauté du monde. Spécialiste mondialement reconnu de Robert Louis Stevenson, il nous fait partager sa passion. Il s’appuie sur des exemples contemporains comme celui de Nicolas Bouvier dont le livre L’usage du monde lui apparaît un éclat diamantaire de la pure sensation. Mais les choix de Michel Le Bris sont évidemment marqués par l’éclectisme et le ludisme. À la même lettre B, Blake et Mortimer côtoient l’aquarelliste voyageur Karl Bodmer et saint Brendan (484-574), ce moine irlandais qui partit à la recherche du paradis terrestre. Il existe un désastre maritime français, la France n’ayant pas su exploiter son avantage d’avoir trois larges façades maritimes. Il évoque aussi les mers du Sud et l’imaginaire anglo-saxon, d’où sa prédilection pour les grands que sont Robert Louis Stevenson et Herman Melville, ce qui ne l’empêche pas de célébrer, de façon plus originale, Charles Dickens, Conan Doyle et Rider Haggard, auteur d’un grand succès, She. Une entrée pour Eugène Delacroix, une autre pour Alonso de Ercilla (1533-1594), le poète qui nous fait sentir, selon lui, l’appel des lointains dans les vers grondants de sauvagerie, de démesure, d’orgueil contenu, de son épopée La Araucana (1568-1587). De beaux passages sur les îles, un trop court pour James Cook, le grand démystificateur, pionnier de la cartographie, le premier utilisateur du chronomètre de John Harrison qui a permis de mesurer exactement les longitudes et conféré à la Grande-Bretagne la suprématie des mers. Aucun autre marin jamais n’avait sillonné tant de mers et découvert tant de pays. Le Norvégien Thor Heyerdahl, à la découverte du Pacifique sur le Kon-Tiki, l’océan stellaire, Ella Maillart, Jean Malaurie, mers du Sud, Gauguin, Loti, Segalen, London, Yermak. Pour Michel Le Bris, l’opuscule de Robert Louis Stevenson A Footnote to History reste le plus beau livre consacré aux Samoans, un modèle pour ce que nous appellerons plus tard l’ethno-histoire.


Jean-Clément MARTIN, La Terreur, part maudite de la Révolution, Découvertes Gallimard, 2010, 128 pages.

Aucun accord n’existe ni sur sa durée, ni sur son ampleur, ni ses auteurs. Tous se rejoignent pour dire que la mort de Robespierre, le 10 thermidor an II (28 juillet 1794) en serait le terme, avec l’exécution de son principal responsable. Mais aurait-elle commencé en mars 1793, avec la naissance du tribunal révolutionnaire, en septembre 1792, avec les tueries, voire en juillet 1789, avec les premières têtes coupées ? Elle doit être appréhendée avant tout comme un système organisé de gouvernement visant à exercer des effets profonds sur la société politique de son temps. Voilà pourquoi la loi martiale du 21 octobre étendant les pouvoirs de police ne peut être considérée comme ayant institué la Terreur, ni même l’adoption de la guillotine, qui s’est voulue au début plutôt un moyen d’adoucissement des châtiments. C’est plutôt à partir de la révolution des Montagnards, en janvier-mars 1794, qu’elle s’instaure. Il est plus difficile encore d’en dresser un bilan chiffré. La guerre de Vendée a certainement coûté 170 000 vies, sans compter les soldats tués sur place, soit quatre fois le nombre des victimes militaires américaines lors des guerres de Corée et du Vietnam combinées ou encore les deux tiers des victimes algériennes de la guerre d’Algérie ayant duré huit ans ! Une estimation ancienne de la terreur judiciaire estimait qu’elle avait été responsable de 35 000 à 45 000 mises à mort, un demi-million de personnes ayant été jetées en prison entre 1792 et 1794. Si la postérité de la Terreur a été assurée par les Bolcheviks, sa mémoire en France, comme à l’étranger, reste contrastée.


Pascal MÉNORET, L’Arabie des routes de l’encens à l’ère du pétrole, Gallimard, Découvertes, 2010, 128 pages.

Du fait de sa position stratégique, situé à la charnière de trois continents, le long des routes de l’encens, le royaume caravanier d’avant l’islam disposait déjà d’une civilisation originale, trop longtemps ignorée sinon dissimulée. Voilà qu’elle apparaît au grand jour avec l’exposition du Louvre, qui fera date. Ces déserts de sable, ces plateaux arides, ces côtes battues par des vents brûlants, étaient la demeure d’une population que divers textes akkadiens et hébraïques du IXe siècle avant J.-C. nommaient « Aribi », « Arabu », « Arubu » et les Hébreux « Arab ». Les Perses eurent une certaine influence et l’armée de Xerxès comprenait un contingent arabe. En l’an 24 avant J.-C., Auguste envoya le préfet d’Égypte conquérir la région. Un moment l’Arabie dans ses franges les plus occidentales, devint romaine. Lors de la naissance de l’islam, outre le polythéisme arabe, le christianisme monophysite, le christianisme nestorien et le judaïsme étaient implantés dans la péninsule arabique. Mahomet parvint à unifier les tribus de la péninsule au sein du nouvel État musulman de Médine. Du XVIe au XIXe siècles, les côtes de l’Arabie, les ports de la mer Rouge et du golfe Persique devinrent des entrepôts où les commerçants musulmans, juifs et chrétiens se partagèrent le gâteau. Puis apparut le réformateur religieux rigoriste qui donna son nom à la dynastie actuelle, Muhammad bin ‘Abdelwahhab, avant que la découverte du pétrole en 1937, soit sept années après la création du royaume, n’en fasse une Arabie moderne richissime et importante.


Gilbert PONS, Dictionnaire des citations, Ellipses, 2010, 740 pages.

La plupart des ouvrages portant sur les citations les présentent de manière brève, sous forme de mot d’esprit ou de sentence. Celui-ci diffère par son esprit et son ampleur. Il contient plus de mille entrées et couvre tous les champs du savoir, de la culture, de l’art, de l’histoire et de la pensée. Mais surtout il ne s’en tient pas à une ou deux phrases, mais cite des paragraphes entiers qui replacent la citation dans son contexte. Citons le mot de Pasteur sur le hasard, « (qui) ne favorise que les esprits préparés ». Or il est précédé de : « Souvenez-vous que dans les champs de l’observation ». De même celui de Plaute : « L’homme est pour l’homme un loup », formule frappante atténuée par la suite de la phrase : « non un homme, quand on ne sait pas quel il est ». La longueur des citations dépend largement de leur auteur et du domaine sur lequel elles portent. Emmanuel Kant fait long, car il déploie un raisonnement philosophique alors que Nietzsche brille par ses aphorismes brefs. Ce qui ajoute à ce Dictionnaire est qu’il cite la provenance des citations en indiquant le titre du livre et de son édition la plus disponible. Quant à la liste des entrées de a priori à zoo, elle couvre huit pages. « Il est sot de demander aux dieux ce que l’on peut se procurer soi-même », disait Épicure. Certaines entrées comme guerre se déploient sur plus de 12 pages, ce qui étonnera quelque peu de la part d’un auteur, philosophe, critique d’art et photographe qui ne consacre que trois pages à art ! Ce Dictionnaire évite cette vaine érudition qui accumule machinalement des faits sans aspirer à les déduire les uns des autres, comme l’écrivait Auguste Comte dans son Discours sur l’esprit positif. « Chaque pensée est une exception la règle générale qui est de ne pas penser », concluait Paul Valéry.


Gilles PUDLOWSKI, Dictionnaire amoureux de l’Alsace, Plon, 2010, 806 pages.

Du chroniqueur gastronomique et littéraire du Point, Bernard Frank disait qu’il avait inventé l’Alsace. De fait, Gilles Pudlowski s’est pris d’un réel et profond amour pour l’Alsace, dont il ne fut qu’un voisin de Moselle. Ce Lorrain, au nom à consonance polonaise, juif, donc membre d’aucune des deux grandes religions qui se partagent l’Alsace, nous livre un dictionnaire véritablement amoureux. Comme on peut l’être d’une autre région jalouse de sa différence. Car l’Alsace est bien un roman, une longue mélodie, une fable. Convoitée par les uns et envahie par les autres, elle fut tour à tour celte, germanique, laminée par les Suédois, ruinée par la guerre de Trente ans, repeuplée par les Suisses, avant de rejoindre le giron français. C’est un pays qui a été envahi des centaines de fois, et qui se trouve, à côté de l’Allemagne et de la Suisse, un endroit de passage, aujourd’hui des migrants et de la drogue. Sur cette terre abondent des synagogues abandonnées, ou des tavernes chères à l’Ami Fritz. Les entrées défilent avec quelle rapidité et quel ravissement : l’annexion, Hans Jean Arp, l’esprit associatif, Frédéric-Auguste Bartholdi, l’auteur de la statue de la liberté, né à Colmar, bière et bretzel, Frédérique, la fille du pasteur, l’amour éploré de Goethe, Edmont About, Bugatti, l’Italien qui construit aujourd’hui les voitures les plus rapides et les plus chères du monde, les clochers et les cigognes, Colmar, « Bruges en Alsace », dont une copie conforme a été reproduite grandeur nature en Malaisie, les Contes d’Erckmann-Chatrian, le graveur Gustave Doré, Alfred Dreyfus, bien sûr, l’obsession de Victor Hugo pour le Rhin, les vins alsaciens et les gourmandises, le judaïsme alsacien, les guerriers napoléoniens, Kléber et Kellermann, le Nobel Alfred Kastler, le drame des « malgré nous ». Pays de gourmets, frontalier, d’échanges et de contacts, l’Alsace est bien plus qu’un pays aux demeures à colombages, aux débordements de fleurs, avec son imagerie à la Hansi, et aux vignerons audacieux. Elle a une âme bien trempée. Gilles Pudlowski l’a trouvée.


Cornelius RYAN, Le Jour le plus long : 6 juin 1944, Taillandier, Coll. « Texto », 2010, 276 pages.

La réédition de ce livre classique fait le pendant des œuvres historiques portant sur la Seconde Guerre mondiale. Il n’a point vieilli. La préparation minutieuse du débarquement est décrite par le menu, comme l’est le raid canadien sur Dieppe qui servit de laboratoire en 1943 au débarquement allié de 1944 et se solda par près de 3 000 victimes. On apprend bien des choses comme le fait que deux divisions russes étaient stationnées sur le front allemand non loin des côtes françaises. Au vu des nos développements bureaucratiques actuels, on ne peut qu’être admiratif de la brièveté des instructions qu’avait reçues le général Eisenhower : « Vous débarquerez sur le continent européen, et en liaison avec les autres nations unies, engagerez des opérations pour atteindre le cœur de l’Allemagne et détruire ses forces armées ». Il était persuadé que cette guerre n’était pas une simple guerre classique, mais bien une croisade contre la barbarie. Quant à Erwin Rommel, le renard du désert, muté sur le front français en 1943, il fut persuadé que le débarquement allié se produirait en Normandie alors que Hitler était convaincu que celui-ci se produirait dans le Nord-Pas-de-Calais. Cornelius Ryan, qui a procédé à des centaines d’entretiens, restitue admirablement les étapes de cette journée historique, depuis l’ordre donné par Eisenhower, et lui seul, jusqu’au débarquement de la grande armada auquel, lors des jours suivants, l’état-major allemand ne crut toujours pas.


Maryvonne de SAINT PULGENT, L’opéra comique. Le gavroche de la musique, Découvertes Gallimard, 2010, 128 pages.

Comédie en musique qui s’oppose au genre sérieux de la tragédie lyrique créé par Lully à la fin du XVIIe siècle, né en dehors d’un système théâtral fondé sur les privilèges des troupes royales, l’opéra comique a dû batailler pour son existence légale qu’il obtint sous Louis XVI, mélangeant parler et chanter. Très vite, l’Opéra comique de Favart connait une fortune européenne qui en fait le principal rival de l’opéra italien. Durant le second Empire, il devint une succursale du grand Opéra. C’est Carmen, dont George Bizet ne vit pas le triomphe en 1875, qui marqua un tournant alors que Jacques Offenbach connaît un large succès malgré les critiques acerbes d’un Zola. Puis vint Massenet. L’Opéra comique connait son apogée sous le règne d’Albert Carré (1898- 1925). Quelle est la mission de l’Opéra comique aujourd’hui, qui coûte à l’État onze fois moins que l’Opéra et moitié moins que la Comédie française ? Alors que l’Opéra de Paris représente de manière exemplaire le répertoire lyrique et chorégraphique international avec sa compagnie permanente chœurs, orchestre et ballet dont il doit entretenir l’excellence, l’Opéra comique doit faire vivre l’opéra français du baroque à nos jours, jouéer partout, et si possible en commandant de nouvelles œuvres à des compositeurs.


Philippe THUREAU-DANGIN et Catherine ANDRÉ, Courrier International 1991-2011, une contre-histoire, Flammarion, 2010, 352 pages.

Il paraît étonnant qu’à première vue un hebdomadaire comme le Courrier International ne soit pas apparu dans le firmament éditorial français bien auparavant. Si, selon le mot célèbre de Kant, la lecture d’un journal est une fenêtre ouverte sur le monde, alors le lecteur français n’ouvrait pas très large sa fenêtre ! Lancé en novembre 1990, un an après la chute du Mur de Berlin, grâce à de généreux mécènes comme Pierre Bergé et Hervé de Carmoy (de la Générale de Belgique), le Courrier s’inscrit dans ce courant que l’on n’appelait pas encore véritablement de mondialisation. Les bouleversements de la scène internationale et la chute des barrières nécessitaient un nouveau regard élargi porté sur la planète, la Toile n’étant pas encore largement répandue. Or, le Courrier y a résisté. C’est donc qu’au-delà du seul papier et de présentation agréable, illustrée et documentée, celui-ci correspond à un besoin. C’est aussi qu’il a su capter, réfléchir et mettre en valeur à peu près toutes les tendances en œuvre dans le monde éclaté d’aujourd’hui : effets de la mondialisation des échanges, de la déréglementation financière, tensions sociales, montée des inégalités, bouleversement historiques, conflits et terrorismes, mais aussi dynamiques en œuvre dans le domaine écologique, de la société, des sciences, de la médecine et même de la gastronomie en fin de rubrique. Le titre un peu accrocheur de contre-histoire paraît excessif. Il s’agit bien de l’histoire, celle de l’humanité d’aujourd’hui, si ce terme n’est pas trop grandiloquent, qui s’exprime en mille voix, en mille lieux et en millions de quêtes, de combats, de tentatives et d’échecs, de victoires et réussites. Sept thèmes clefs structurent cet ouvrage qui reprend les principaux articles qui résument mieux leur époque : plus de liberté, plus de démocratie ; faire la paix ; une économie autre ; renaissances africaines ; nouvelle conscience pour la planète ; Internet et les cultures libres ; ralentir, penser, agir. En épluchant chaque semaine la presse internationale à travers 1300 publications « depuis le blog clandestin d’un Iranien ou d’un Cubain jusqu’à la revue intello ou au magazine branché » comme le souligne Philippe Thureau-Dangin, le Courrier, qui a rejoint le Groupe Le Monde en 2001, a souvent une longueur d’avance sur ses confrères.


Coll., Les 1001 sites historiques qu’il faut avoir vus dans sa vie, préf. de Franck Ferrand Flammarion, 2010, 960 pages.

Surtout historien du château de Versailles, Franck Ferrand, qui a consacré, notamment chez Flammarion, plusieurs ouvrages à des hauts-lieux du patrimoine mondial, de Bruges à Cawdor en Écosse, et qui a animé en 2008, dans le cadre de l’UNESCO, une série de tables rondes sur la gestion prospective des grands sites historiques, nous entraîne bien au-delà de ses lieux de prédilection puisque sa liste à l’anglo-saxonne va des studios Universal d’Hollywood aux maisons de Beethoven et de Goethe, en passant par les grottes d’Altamira et de Lascaux, sans compter le Taj Mahal, Petra, le Mont Saint-Michel, les baies de Rio de Janeiro, de Sydney et de San Francisco, les déserts du Namib ou de Gobi et tant d’autres lieux mythiques.