À travers les revues (28)

À travers les revues

ADEN, Paul Nizan et les années 30, Revue du GIEN (Groupe interdisciplinaire d’Études nizaniennes), « Anticolonialistes des années 30 et leurs héritages », n° 8, octobre 2009.

Rares sont les revues universitaires (et les revues tout court, avouons-le) à présenter des numéros intéressants de bout en bout. Ce numéro d’ADEN est d’une haute tenue et apportera beaucoup d’informations à ceux qui étudient cette période charnière, où l’Empire colonial commence à se déliter, alors même que les investissements publics et le thème de « la plus grande France » se développent. Les contributeurs évoquent des personnalités connues telles que Daniel Guérin, Magdeleine Paz, Habib Bourguiba, Pierre Sémard, Jean Guéhenno et Andrée Viollis ; ils s’attachent à expliquer le réformisme socialiste dans les colonies, qui paraît aujourd’hui si tiède ou peu courageux à tant d’esprits spécialistes de la prévision du passé, par la méfiance vis-à-vis du nationalisme et de l’islamisme (dont les anarchistes soulignent très clairement le danger), par la conviction que le schéma de la lutte des classes est transférable tel quel et que les problèmes sont les mêmes exactement qu’en métropole.
Ce numéro a également le mérite d’attirer notre attention sur des écrivains ayant travaillé à lutter contre les clichés colonialistes dans leurs œuvres pour enfants et adolescents : Édy-Legrand, Claude Aveline, Blaise Cendrars, Léopold Chauveau.
Signalons enfin un entretien très riche avec l’historien Benjamin Stora, la publication de nombreux textes retrouvés, d’André Philip, de Claude Morgan, de Montherlant (« Une statue au vaincu »), et un remarquable texte de Jean Leunois, « Les causes du malaise indigène », paru dans La Révolution prolétarienne du 10 juillet 1935.


« Vivre libre ou mourir », Annales historiques de la Révolution française, janvier-mars 2010, n° 359, Armand Colin.

Cette revue savante est publiée par la Société des études robespierristes. Des études très denses et documentées privilégient des approches régionale ou locale (manifestations des ouvriers, évolution politique des grands négociants, à Nantes, révolte des « Masques armés » dans les Cévennes à la veille de la Révolution), ou encore économique (débat sur les rentes foncières, réseaux de crédit en Languedoc), sociale (évolution des professions médicales), à côté d’études plus générales sur la perception de l’Empire par les Français en fonction des guerres comme du système de reconnaissance d’une nouvelle aristocratie (impuissant à fonder une véritable fidélité), sur les loyautés professionnelles, régionales, la militarisation de la société et la persistance parallèle d’un fort mouvement de contestation hérité d’une révolution qui n’est pas oubliée.
Les comptes rendus, très précis et critiques (dans le bon sens du terme), permettent aussi de se rendre compte de la vitalité de la production des spécialistes : retour sur la pensée des Lumières et l’esclavage, l’évolution comparée des mouvements abolitionnistes en France, au Portugal et en Suisse, Charlotte Corday, le théâtre sous la Révolution, l’administration napoléonienne en Europe ; ils mettent aussi en valeur le dynamisme des recherches qui continuent d’avoir lieu dans les universités russes ou anglo-saxonnes. Signalons dans leurs dernières publications une relecture intéressante du texte de Dickens, A Tale of Two Cities, « souvent considéré en France comme un roman francophobe, chauvin, et inspiré par l’historiographie britannique la plus réactionnaire dans sa représentation de la violence populaire pendant la Révolution française ». Le roman représenterait en fait « moins une célébration complaisante de la prétendue supériorité politique d’une sage Angleterre opposée à une France rebellionnaire qu’un appel pressant à un réveil des classes dirigeantes anglaises face à la montée de la misère du peuple ».


David MCNEILL, « Reading History in Japan », The Chronicle of Higher Education, February 19, 2010.

Cette revue américaine est une source d’informations très riche sur le paysage de l’enseignement supérieur aux États-Unis. Elle publie régulièrement des réflexions de spécialistes sur leur métier. L’article de McNeill, Irlandais ayant enseigné en Grande-Bretagne, en Chine, au Japon, traite de la difficulté pour un professeur étranger, à la fois protégé et suspect, d’aborder les brûlures de l’histoire propre à chaque pays.
À l’université chinoise de Guangdong, où son contrat exclut toute discussion de nature politique, sexuelle ou religieuse, avec les étudiants, où se trouve dans chaque classe un témoin chargé de faire un rapport au chef du département le cas échéant, le massacre de Nankin, les « exploits » de l’unité japonaise 731, spécialisée dans la guerre biologique, sont des thèmes récurrents. Mais la présentation de textes de dissidents chinois, la seule évocation de Taïwan ou du Tibet, une critique de Mao, provoquent la fureur de certains étudiants.
Un comité d’experts chinois et japonais, après quatre ans de travaux, a échoué à livrer une perception commune de l’histoire des deux pays.
À l’université Sophia de Tokyo, son auditoire peine à croire que des savants japonais ont pu pratiquer des vivisections sur des prisonniers de guerre, empoisonner massivement des villages chinois, et échapper à la justice après la guerre, grâce aux États-Unis qui ont souhaité récupérer les résultats des études scientifiques alors menées. Avant que ces savants ne mènent de brillantes carrières. Un jour, l’un de ses étudiants lui demande ce qu’il pense de Yoshinori Kabayashi, auteur de mangas révisionniste, aux yeux de qui le massacre de Nankin est un mensonge communiste, le Japon ayant sauvé l’Asie du colonialisme européen. Kabayashi exercerait une énorme influence dans un pays « qui n’a toujours pas digéré le désastre de 1933-1945, conclu par le bombardement radical de 67 villes et la réduction en cendres d’Hiroshima et de Nagasaki ».
McNeill dit aussi son étonnement en Grande-Bretagne de constater que beaucoup d’étudiants ignoraient l’histoire de l’Irlande, la famine de 1840 et le Bloody Sunday du 30 janvier 1972, estime que la France et les États-Unis peuvent encore travailler à améliorer la connaissance de la guerre d’Algérie ou de la guerre du Vietnam transmise par les livres d’histoire des lycées.
L’expérience décrite ici est commune à beaucoup de professeurs amenés par leur discipline à évoquer ce « passé qui ne passe pas ». On se rappelle l’embarras du tout jeune professeur Michel Winock devant l’un de ses élèves de lycée, qui lui affirme, au début d’un cours sur l’Affaire Dreyfus, que le capitaine était bien coupable, que toute sa famille partage cette conviction. McNeill a la chance d’enseigner à l’université. Il insiste sur la nécessité de ne pas rompre tout dialogue avec l’étudiant, de faire l’effort d’examiner dans le détail ses références, pour l’amener progressivement à les confronter avec d’autres. La méthode, qui ne marche pas toujours, s’impose certainement.


Deux mille cinquante, La revue de la Fondation pour l’innovation politique, n° 9, octobre 2008, Presses Universitaires de France.

Ce numéro est consacré aux États-Unis, à la veille de l’élection du président Obama, dans laquelle la gauche et les médias français ont apparemment salué le triomphe de leurs idées, et comme l’anticipation d’une victoire sur le conservatisme (F. Salmon). Plusieurs auteurs dénoncent utilement le danger de ce type de projection : E. Sheppard restitue à Obama sa complexité américaine, montrant l’influence sur lui de la doctrine libérale de Milton Friedman et de sa foi religieuse, rappelant son acceptation de la peine de mort dans certaines circonstances, « malgré un positionnement bien à gauche sur certains enjeux (avortement, environnement, opposition à la guerre en Irak, augmentation des impôts pour les plus riches) ». A. Miller rappelle aussi que le Parti démocrate a été longtemps le parti des « petits blancs du Sud », favorables à l’esclavage, dont l’abolition est à mettre au crédit des Républicains, ce qui devrait inciter à plus de prudence nos analystes patentés… Autre rappel utile, celui du discours d’adieu de Washington, le 17 septembre 1796 : « Notre vraie politique consiste à éviter les alliances permanentes avec n’importe quel pays du globe. »
V. Chriqui (« L’économie américaine entre Microsoft et McDonald’s ») explique pourquoi « l’économie américaine est capable, bien plus que celle de la France ou de la plupart des autres pays européens, d’offrir du travail à la très grande majorité de ceux qui en cherchent, en particulier les moins qualifiés », dans un contexte d’inégalités de revenus qui serait jugé inacceptable dans nos sociétés, sans renoncer à des dépenses de recherche et de développement supérieures à celles de l’Europe et du Japon réunis.
La recherche fondamentale continue d’être considérée comme « la principale source des innovations qui nourrissent l’économie et assurent la sécurité du pays » et les étrangers résidant aux États-Unis représentent un quart des entreprises de haute technologie créées dans la décennie 1995-2005, plus d’un quart des demandes de brevets internationaux enregistrés sur place en 2006. Cette contribution étrangère a été reconnue par le gouvernement Bush : depuis avril 2008, le Department of Homeland Security a étendu de 12 à 29 mois la période d’autorisation de travail temporaire (Optional Practical Training) des étudiants étrangers diplômés sur place en sciences, technologie, ingénierie ou mathématiques. La transition a été aussi simplifiée entre le visa étudiant F1 et le visa de travail H1B. P. Delisle (« La puissance américaine en question ») indique aussi que depuis 2009 la National Science Foundation s’oriente vers le financement des collaborations scientifiques internationales, reconnaissant qu’il n’est plus possible d’envisager le leadership de façon unilatérale. Les universités, particulièrement celles qui sont les plus ouvertes aux étudiants étrangers, seraient devenues également plus ouvertes à des accords de collaboration avec leurs partenaires extérieurs au continent. J.-L. Gassée souligne le fonctionnement, plus ouvert, du système universitaire américain, où l’on trouve toujours une institution correspondant à son niveau, à ses espoirs de promotion. Indirectement, il critique notre rigidité française : « Ici, commencer par l’architecture pour décider, au bout de deux ans, de s’orienter vers la médecine, est non seulement possible, mais bien accueilli. En d’autres lieux […], on dirait que l’étudiant ne sait pas ce qu’il veut. »
Signalons pour finir un article très riche de C. Sellen, « L’avenir de la philanthropie. Une nouvelle forme de contribution au bien commun ». À partir d’une question philosophique : « Quand commence-t-on à rendre à la société ce qu’elle nous a donné ? Ces grands patrons qui se « convertissent » à la philanthropie invalident une partie des théories microéconomiques ayant contribué à bâtir leurs propres fortunes », il montre que la philanthropie transnationale va bouleverser une fois de plus notre vision du monde et nos moyens d’agir sur lui, alors même que la France manque de « référentiel national » dans ce domaine : « Les seules fondations privées américaines [vont constituer] un poids comparable aux principaux bailleurs de fonds publics : Union européenne, États-Unis. »


Foreign Affairs, mars-avril 2010.

Ce numéro s’ouvre sur un article inattendu, montrant ce qu’une étude approfondie de la politique de Louis XIV pourrait apprendre en vue de la construction d’un État afghan, « From the Sun King to Karzaï », de Sheri Berman.
Il est dominé par une étude très critique du mauvais bilan de la présidence Obama en matière de droits de l’Homme. Peut-être ne s’agit-il là que d’une expérience banale : la pratique du pouvoir impose des compromis et des compromissions, des calendriers, des priorités, que l’ancien opposant, drapé dans sa posture de pureté, affronte maintenant. Mais l’accusation portée contre lui est d’autant plus virulente qu’il a suscité d’excessifs espoirs (et obtenu le Prix Nobel de la Paix). Kenneth Roth, dans « Empty Promises ? Obama’s Hesitant Embrace of Human Rights », énumère les déceptions des défenseurs d’une politique étrangère « morale » : maintien des commissions militaires dont les juges ne sont pas indépendants, absence de procédures claires dans ces commissions, garantissant moins de droits à certains égards que les cours martiales ; complaisance de Washington à l’égard de l’Égypte (exigeant que l’aide économique américaine soit versée aux seules ONG dociles à l’égard du gouvernement Moubarak) ; silence sur les meurtres de journalistes et de défenseurs des Droits de l’Homme en Russie, comme sur le harcèlement dont font l’objet certaines ONG ; poursuite de l’aide militaire à la Colombie et au Mexique, où l’impunité des militaires responsables de meurtres collectifs n’est un secret pour personne. Le Courrier de Genève (20 février 2010, rep. par Le Monde diplomatique de mars 2010) rappelle aussi que « le pays présidé par le Prix Nobel de la paix n’a pas renoncé à utiliser les bombes à sous-munitions (BASM), se rangeant aux côtés de la Chine, de la Russie, d’Israël, alors que la convention internationale les bannissant va entrer en vigueur le 1er août 2010 ».


Foreign Affairs, mai-juin 2010.

Rappelant que les Européens ont fourni environ un tiers des forces engagées en Afghanistan (et ont enregistre 40 % des pertes depuis 2001, ce que le grand public américain ignore), W. Drozdiak constate qu’ils préféreront toujours l’aide économique pour la reconstruction et les projets de développement. Parce qu’ils doutent de l’efficacité des interventions militaires. Il serait temps d’après lui que l’Union européenne et l’OTAN s’engagent dans une politique de coopération active avec les États-Unis, auxquels reviendraient les opérations militaires indispensables, au nom d’un intérêt commun bien compris (« The Brussels Wall »). Ce même OTAN, selon C. A. Kupchan, doit intégrer au plus vite la Russie (« NATO’s Final Frontier »). G. Haugen et V. Boutros soulignent, dans un essai très documenté, le plus intéressant de ce numéro, que l’aide au développement continuera d’être accaparée par les puissants, aussi longtemps que l’on n’aura pas mis en place un système juridique protégeant la population des pays pauvres des institutions les plus menaçantes pour eux : justice et police. 85 % de l’aide au développement actuelle n’arriverait pas jusqu’à ses bénéficiaires désignés selon la Banque Mondiale (« And Justice for All »). R. C. Levin, actuel président de Yale, décrit la montée en puissance des universités en Asie et, en particulier, l’efficace stratégie chinoise pour faire revenir au pays les chercheurs les meilleurs dans leur spécialité. Pour lui, ce mouvement ne doit pas inspirer la peur ; il favorise des partenariats gagnant-gagnant, tels ceux de l’université de Yale avec celle de Pékin ou l’université Fudan de Shanghai (« Top of the Class : The Rise of Asia’s Universities »). Autre point intéressant de son étude : l’intérêt chinois pour la culture générale au sens large et la mise en cause d’une spécialisation trop précoce, au moins dans certaines institutions d’élite en Chine, mais aussi en Corée et à Singapour, (Universités de Pékin, de Fudan, de Nankin, de Yonsei, université nationale de Singapour). Le modèle américain des liberal arts colleges en sort renforcé.


Le dogme de l’Europe, poudrière musulmane, Foreign Policy, Jan.-Feb. 2010, n° 177.

Justin Vaïsse, dans « Eurabian Follies » (pp. 86-88), étudie une série de livres parus aux États-Unis et en Grande-Bretagne, où ils se vendent bien, sur le thème d’une Europe islamisée. Il les range dans la catégorie de l’« Eurabian Canon ». Sous des formes plus ou moins raffinées, les auteurs présentent l’Europe, la France en particulier, comme incapables d’assimiler leurs immigrés, et en train de devenir le relais privilégié de l’hostilité aux États-Unis et de l’islamisme radical. Au point que les immigrés d’origine musulmane représentent une menace grave pour l’Amérique, comparable à celle des Nazis en 1940 : « Nous ne pouvons pas courir le risque de renoncer à l’Europe. » Une Europe présentée dans les mêmes termes que ceux utilisés au moment de la Guerre froide (repris contre la « vieille Europe » au moment de la seconde invasion de l’Irak), pacifiste par lâcheté, impuissante, féminine, irréligieuse, masochiste, naïve, décadente, ayant renoncé à faire l’Histoire…
J. Vaïsse montre la légèreté de l’accusation, sans pour autant nier les difficultés d’intégration économique que nous connaissons. Il s’appuie entre autres sur une étude du Pew Research Center, mettant en relief le caractère secondaire des revendications culturelles ou religieuses ; elles resteront des sources de tensions normales et durables, auxquelles de vieilles démocraties doivent pouvoir faire face sans tragédie majeure. Ce qui unit tous les auteurs de l’« Eurabian Canon », Caldwell, Bawer, Laqueur, Lewis, Thornton, Berlinski, Steyn, Blankley, Littman, c’est leur refus d’envisager que les Musulmans puissent devenir des Européens, leur inaptitude à ouvrir les yeux sur une réalité qui prend forme, certes difficilement. Un ouvrage prend utilement le contrepied des thèses de ces déclinologues catastrophistes, celui de John Bowen, Can Islam Be French ? Pluralism and Pragmatism in a Secularist State, Princeton University Press, 2009. Mais le sens du relatif, du temps long, des nuances, qui caractérisent la recherche universitaire, passent mal dans les médias : résumer une réflexion complexe prend du temps et n’attire pas beaucoup de lecteurs…


Gavroche, revue d’histoire populaire, juillet-septembre 2010, n° 163 ; octobre-décembre 2010, n° 164.

Voici presque trente ans que cette revue, magnifiquement illustrée, creuse le sillon d’une autre histoire, qu’elle a certainement contribué à mieux faire connaître, en lui évitant la relégation dans des bulletins ou des feuilles trop confidentiels.
On signalera dans ce numéro une belle étude sur « L’image de l’apache dans la caricature de la belle Epoque et de la Grande Guerre » (B. de Perthuis), comportant une citation savoureuse de l’Académicien Jules Claretie sur le Cake-walk, cette danse « de sauvages épileptiques » qui passe des bals populaires aux salons parisiens. G. Sigot explique ce que sont la place et le rôle du pauvre dans la société des XIV-XVIe siècles à travers le cas précis des « pauvres à l’aumônerie Saint-Jean-Baptiste de Montreuil-Bellay ».
Remedium analyse « Le regard sur le monde de Vaillant » et la lente prise de conscience internationaliste de cet illustré pour la jeunesse issu en 1945 de la mouvance résistante communiste. Engagement en faveur d’une armée populaire inspirée de celle de la Révolution française, méfiance à l’égard des alliés anglo-saxons, culte de l’URSS, ne surprennent pas trop. Paternalisme et racisme vis-à-vis des peuples colonisés (en particulier dans les bandes dessinées d’un ancien du Téméraire, récupéré par Vaillant, dont la rédaction devait ignorer le passé) étonnent davantage compte tenu de la dénonciation communiste du colonialisme occidental. Dès 1946-1947, le journal amorce cependant un tournant anticolonialiste radical, exceptionnel dans la presse française pour jeunes de cette époque, et, surtout, exalte « l’émergence en Chine d’un pouvoir communiste détenu par un Mao charismatique ». (Dans le numéro suivant, le même auteur étudie la constitution des héros récurrents du journal, à travers lesquels ses animateurs dénoncent les ennemis, nazis et capitalistes, sur fond d’invasion des comics américains, dont l’efficacité graphique est imitée, mais le message, explicite ou implicite, fortement dénoncé.)
Le n° 164 contient aussi deux études passionnantes : sur les papillons de propagande, ces bouts de papier, parfois gommés, maintenant autocollants, apposés dans les transports en commun, sur les réverbères, les armoires électriques ou les boîtes aux lettres, très utilisés autrefois pour dénoncer le cléricalisme, les adversaires politiques ou faire connaître des revendications sociales ; sur la fameuse poire en laquelle Charles Philipon transforma Louis-Philippe (elle eut un tel succès que son utilisation récurrente devint un phénomène de société, inquiétant la police car la poire pouvait être pendue, tranchée, découpée en morceaux, jusqu’à l’attentat de Fieschi, entraînant le rétablissement de la censure).
La revue est complétée par une chronique des livres, qui fait connaître des titres peu recensés par la grande presse, le plus souvent en rapport avec l’histoire du peuple en France et à l’étranger.


Le Matricule des Anges, n° 115, juillet-août 2010.

Cette revue littéraire, publiée à Montpellier, consacre un dossier intéressant au romancier suisse alémanique Martin Suter (Le Dernier des Weynfeldt, Business Class, Le Cuisinier). Chaque numéro est une mine d’informations pour qui s’intéresse à la littérature vivante et à l’édition qui la soutient. Cette livraison contient aussi la charmante évocation d’un été français par Éric Holder (« Article de saison »), un article sur le livre de Nicolas Bouvier racontant la dynastie des Boissonnas à Genève, et un grand nombre de notes sur les revues littéraires, la poésie (et les éditeurs qui la servent, comme Cheyne au Chambon-sur-Lignon), les « égarés » et les « intemporels ».
Il n’y a peut-être plus de vie littéraire en France, au sens où on l’entendait autrefois, avec une communauté d’écrivains entretenant une vie sociale intense, partageant leurs idées et leurs œuvres en train de se faire, dans un espace relativement restreint, jouissant d’une attention, d’un prestige, inégalés ailleurs. Mais Le Matricule des Anges témoigne brillamment de l’existence d’un public de lecteurs ouverts, éclectiques, curieux, prêts à l’aventure, qui attendent encore de la littérature des clés, une façon de déchiffrer le monde, une légèreté dans la profondeur, dont elle garde le monopole.


Liberty, May 2010.

Liberty se présente comme la revue du mouvement américain « libertarian » : elle prend au sérieux la liberté de l’individu et promet de vous faire accéder à ce qu’il y a de mieux en matière de réflexion libertaire dans le monde entier (les auteurs apparemment vivent tous en Amérique du Nord). Elle promet de l’insolence à l’égard des courants de pensée dominants, une grande liberté de ton, ce qui peut susciter la curiosité d’un esprit non prévenu et une sympathie de principe.
Le contenu de ce numéro est toutefois très inégal. On y tape contre l’Europe à propos de la crise grecque : « Exemple rêvé de la perversité du projet européen et, par extension, de tout projet de gouvernance mondiale […]. La Grèce devrait pouvoir se mettre en faillite, les Allemands devraient pouvoir vivre leur vie à part et les Espagnols garder leurs siestes, les Français continuer à concevoir de manière très particulière la notion de service au client. Tous ces pays devraient aussi payer les conséquences de leurs choix « culturels », et accepter la pauvreté qui va avec. Pourquoi être obligé de subventionner la paresse ? » Les TGV français apparaissent comme l’exemple d’une intervention absurde de l’État, dont devraient bien se garder les États-Unis, tentés de reproduire à leur échelle ce gigantesque échec. Un autre auteur, reprenant une information de The Economist, souligne que la décision de fermer le camp de Guantánamo aboutit à une guerre bien plus impitoyable puisque la consigne donnée aux forces américaines serait maintenant de tuer les combattants ennemis dont elles s’emparent, pour éviter les prisonniers « à problèmes » ; le confirme un article de D. Edwards, « US Troops Executing Prisoners in Afghanistan , reprenant les déclarations d’un ancien journaliste d’investigation du New York Times, Hersh, dans le journal d’extrême gauche Rock Creek Free Press de juin 2010. Le rappel massif et très médiatisé des automobiles Toyota suscite une question : pourquoi celui de plus d’un million de voitures par General Motors a-t-il été passé sous silence ? Deux poids, deux mesures, ce qui s’expliquerait par le financement des campagnes électorales de bien des démocrates par General Motors.
Comme souvent, les textes les plus intéressants sont les moins marqués par l’obsession de prouver quelque chose, écrits par des contributeurs qui ont du plaisir à raconter une histoire, significative certes, mais interprétable de différentes façons. Signalons quelques récits : « Oh, Canada », décrivant l’explosion de nationalisme canadien provoquée par les Jeux Olympiques de Vancouver ; son auteur dénonce en termes convaincants l’exploitation du sport par des intérêts sans grand rapport avec l’idéal olympique et rêve d’un sport sans frontières, restitué aux individus ; « The View From Lulu’s », passage en revue, drôle et marqué par une certaine empathie, des mondes parallèles qui se croisent devant et à l’intérieur d’un café branché de Santa Cruz en Californie ; « Alverna’s World : A Small Town in 1920 », témoignage, sans nostalgie ni volonté d’accuser, sur un aspect de la vie américaine mal connu de la plupart des Français, la petite ville, ses solidarités, ses cruautés, ses accommodements avec la morale officielle, un presque bonheur de vivre aussi (qui semble si lointain)…


Occasional Papers on Jewish Civilization, « Israel and the Diaspora », Washington, Georgetown University, April 2009.

L’université américaine de Georgetown et le “Program for Jewish Civilization” de la “Walsh School of Foreign Service” publient des cahiers d’études juives et israéliennes du plus grand intérêt. Michael B. Oren est un historien israélien, spécialiste de Gaza, et travaillant sur les questions de relations internationales au Moyen-Orient, officier de réserve, ayant exercé des responsabilités politiques importantes dans son pays, fortement impliqué dans les relations entre son pays et les États-Unis, où il s’est formé, puis a enseigné. Il y est actuellement (juin 2010) ambassadeur de son pays.
Dans une étude très dense, « The Crisis in Gaza : An Historical and Personal perspective » (pp. 6-15), il présente un point de vue solidement argumenté sur l’histoire de Gaza depuis 1947, les crimes de guerre reprochés aux forces israéliennes. Il est impossible de résumer ici le texte, dont on devine qu’il réagit aussi contre le parti pris anti-israélien reproché à l’opinion européenne et particulièrement française.
Il rappelle entre autres le soutien provisoirement accordé au Hamas par Israël à l’époque où ce mouvement donnait l’impression d’être un contrepoids efficace à l’OLP, l’opération de 2005 au cours de laquelle 55 000 soldats israéliens furent mobilisés pour déplacer les 8 000 colons de Gaza, le traumatisme de l’élection de Maryam Farahat Um Nidal, l’échec du contrôle des entrées d’armes de guerre venant d’Égypte. Surtout, il s’en prend à l’accusation répétée contre les forces israéliennes d’agresser systématiquement les bâtiments civils des Nations unies : « Les Nations unies gèrent plus de 2 200 établissements à Gaza. Israël n’en a frappé que 4. » Par ailleurs, il reproche aux médias leur ignorance des réalités du combat en milieu urbain : « 40 % des pertes israéliennes sont dues à des tirs ‘amis’. Si Israël maîtrise si bien la précision de ses frappes, expliquez-nous pourquoi tant de ses soldats en sont victimes ! »
Aux yeux de l’auteur, la politique israélienne face à Gaza, malgré la démoralisation inévitable qu’entraîne toute guerre où des civils sont victimes, malgré la conviction que le Hamas reprendra inlassablement le creusement des tunnels pour se fournir à nouveau en armes, était la seule à suivre. L’armée israélienne peut aujourd’hui frapper Gaza à tout moment. Elle a humilié le Hamas, qui contrairement au Hezbollah, ne s’est pas battu, a renvoyé États-Unis, Égypte et Union européenne à leur engagement de lutter contre l’importation clandestine d’armes et d’assurer le contrôle des frontières.


Occasional Papers on Jewish Civilization, « Jewish Thought and Philosophy », Washington, Georgetown University, Summer 2005.

Yossi Shain et Steven Lenzner, dans leur étude, « Jewish Voices, Jewish influence and Neo-Conservatism » (pp. 18-33) s’interrogent sur une question que les Français se posent régulièrement : qui a autorité pour parler au nom des Juifs, comme si ces derniers représentaient un groupe homogène, ayant délégué sa parole ? Les Juifs français, remarquent les auteurs, peuvent se sentir mal à l’aise d’entendre parler en leur nom des Juifs israéliens et américains.
Le malaise est d’autant plus fort qu’ils ne sont pas consultés quand ces leaders évoquent la société française, des leaders eux-mêmes divisés et mus par des rivalités extérieures aux enjeux français. Ainsi, en 2002, on a vu un comité de Juifs américains appeler au boycott de la France, l’American Jewish Committee approuver la politique gouvernementale en matière de lutte contre l’antisémitisme, alors que l’American Jewish Congress réitérait ses critiques. En 2003, le Premier ministre Sharon exprimait son inquiétude quant à la montée de l’antisémitisme en France, alors que l’ex-ministre des Affaires étrangères, Shimon Peres, niait la réalité de ce phénomène. Diana Pinto, en France, illustre ce rejet du monopole du discours sur les Juifs que s’arrogerait le gouvernement israélien à des fins de politique intérieure ou internationale.
Les auteurs évoquent le débat, persistant aux États-Unis et sans doute plus ouvert qu’en France, sur le thème du supposé « lobby juif ». Ils en montrent à la fois l’absurdité – le monde juif ne parle pas d’une voix – et la réalité, qui échappe en partie aux « Juifs de base », peu influents sur des organisations où les donateurs fortunés font la loi, avec l’aide de professionnels de la communication. Une réalité à laquelle donnent corps les interventions remarquées du Premier ministre turc devant l’American Jewish Committee, considéré comme l’intermédiaire obligé auprès du Congrès américain, du Président roumain demandant aux Israéliens d’agir sur leurs amis influents de Washington, pour faciliter la participation de son pays à l’OTAN.


Rue Saint-Guillaume, revue de l’association des Sciences Po, n° 157, décembre 2009.

Ce numéro présente un dossier sur « Les États-Unis : modèle ou déclin ». N. Bacharan explique pourquoi l’élection d’Obama permet de « fonder une Amérique au-delà des clivages, une Amérique post-raciale », alors même que D. Moïsi montre, en politique étrangère, les limites du multilatéralisme affiché par le président. L’ambassadeur américain en France, C. Rivkin, détaille son projet de favoriser une meilleure compréhension entre nos deux sociétés, en invitant les « jeunes futurs leaders français » à mieux connaitre les États-Unis, sans oublier les « jeunes de banlieue » dont certains ont vocation a faire partie des élites à venir. Il rappelle aussi que 750 000 personnes travaillent en France pour des entreprises américaines et que 520 000 Américains sont employés par des entreprises françaises. Augmenter ces chiffres et renforcer la relation économique entre les deux pays lui tient à cœur.
P. Delisle étudie la réaction des universités américaines devant la crise (qui affecte d’abord les universités publiques, obligées d’augmenter considérablement leurs droits de scolarité) ; M. Kitareff s’interroge sur le modèle américain d’innovation, signalant que 50 000 immigrants asiatiques très qualifiés ont quitté les États-Unis ces deux dernières années. F. Verillaud présente le nouveau campus euro-américain de Sciences Po à Reims, décrivant comment fonctionne le partenariat de Sciences Po avec plus de soixante universités américaines et justifiant le succès de l’institution auprès des étudiants américains.


The American Interest, vol. V, n° 6, July-August 2010.

Un dossier pessimiste sur l’avenir de l’Union européenne ouvre ce numéro : “Can Europe recover ? The fading promise of an aspiring superpower”. Il montre aussi que les États-Unis, dont la position vis-à-vis de l’Europe, est toujours ambiguë, partagée entre la crainte de la voir mettre en cause la direction américaine et celle de constater qu’elle n’assume pas ses responsabilités de second, auraient tort de se réjouir de son affaiblissement actuel ; elle demeure le partenaire essentiel, au-delà des anecdotes complaisantes sur l’indifférence supposée du gouvernement Obama à son égard.
Un article d’E. Edelman, “A Special Relationship in Jeopardy’’, évoque de façon précise l’histoire des relations américano-britanniques et montre pourquoi la « relation privilégiée » fondée sur une communauté d’intérêts étroite, plus que sur des effusions sentimentales, est appelée à perdre de sa force. Le Monde diplomatique de septembre 2010 s’intéresse aussi à cette question (J.-C. Sergeant, « Londres réexamine sa relation avec Washington »).
N. Glazer, dans ses “Notes on the State of Black America”, traite des efforts énormes engagés par les États-Unis pour lutter contre la discrimination à l’égard des noirs, en particulier dans les domaines de l’éducation et du droit, puis de l’échec de ces efforts, dans un contexte de désindustrialisation du pays qui n’explique pas tout. Il s’interroge sur le facteur culturel rendant compte de la différence spectaculaire entre les parcours des noirs américains descendants d’esclaves et ceux des immigrants récents d’Afrique. Un tiers des jeunes noirs américains qui n’ont pas eu accès à l’enseignement supérieur sont actuellement en prison. Le taux d’incarcération aux États-Unis est sept fois plus élevé qu’en Europe de l’Ouest et les noirs américains sont envoyés en prison huit fois plus que les blancs. Ces chiffres suscitent l’incrédulité mais l’auteur s’attache à les faire comprendre.