Écrire la vie d’un oublié de l’histoire : Alfred Bihan

Écrire la vie d’un oublié de l’histoire : Alfred Bihan

Alain Quillévéré

Avertissement : tout au long de cet article, les termes déporté, déportation, renvoient, sauf mention contraire, à la déportation de répression, c’est-à-dire à celle qui a frappé les hommes et les femmes que le IIIe Reich considérait comme ses ennemis. Elle ne doit pas être confondue avec la déportation de persécution, qui visait à l’extermination systématique de tous les membres d’un groupe humain jugé indigne de vivre par les nazis, en l’occurrence les Juifs et les Tziganes. Comme le précise Yves Lescure, directeur-général de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, « il ne faut pas faire d’amalgame entre la logique de concentration et celle d’extermination. Dans un cas la mort était la conséquence. Dans l’autre elle était le but » . Les travaux les plus récents nous apprennent qu’en France 88 600 personnes environ furent frappées par la déportation de répression – dont un peu plus de 50% revinrent des camps – et que près de 76 000 personnes le furent par celle de persécution, dont 3% à peine survécurent.

Le fruit du hasard

Il est des découvertes fortuites lourdes de conséquences. Celle que fit l’un de mes cousins un soir d’automne 2002 à la déchetterie de Lannion est de celles-là : ayant remarqué une boite à chaussures débordant de documents divers – lettres, photos, papiers d’identité, livret militaire, attestations de tous ordres, etc. – ayant appartenu à un homme mort en déportation, il me les a confiés, connaissant mon intérêt pour cette période.
Les ayant rapportés en banlieue parisienne, je me suis d’abord fixé comme objectif d’inventorier et d’ordonner chronologiquement cet ensemble épars. Au cours de cette exploration, à la lecture de cette correspondance qui ne m’était pas destinée, en face de ces photos jaunies, la figure d’Alfred Bihan – c’est le nom de cet homme – n’a cessé de me hanter. Présence ténue d’abord, remplacée peu à peu par le sentiment qu’il marchait à mes côtés, moi qui avais partagé une partie de sa vie, le suivant en manœuvres pendant son service militaire, sur le front de Somme en juin 1940, percevant son angoisse à la maison d’arrêt de Saint-Brieuc et au camp de Royallieu à Compiègne, éprouvant une sourde émotion devant les marques laissées par les larmes de sa mère sur la lettre lui annonçant la mort de son fils « dans les bagnes nazis » .
Au fil du temps m’est venu le désir irrépressible d’en savoir plus sur cet inconnu dont le souvenir dépendait dorénavant de moi . Responsabilité quelque peu écrasante, dont je me suis acquitté à travers un projet universitaire, la rédaction d’un mémoire de maîtrise en histoire contemporaine . Mémoire dont la soutenance a signifié la délivrance, comme si dorénavant la publicité, même symbolique, entourant cet exercice me libérait de cette emprise. Je l’avais en quelque sorte porté pendant plusieurs années, il ne m’appartenait plus dorénavant. Vocabulaire et images relevant du registre de la maternité, j’en suis conscient, mais qui traduisent bien cette étrange relation qui se noue entre le biographe et son sujet, qu’il soit célèbre ou non . Prétendre faire l’économie de cette dimension émotionnelle de la biographie – qui n’implique pas systématiquement l’empathie, loin de là – c’est s’illusionner. Mieux vaut en être pleinement conscient de façon à pouvoir maintenir la distance nécessaire.
Chemin faisant, je me suis rapidement trouvé devant un certain nombre d’interrogations, puis d’écueils, liés au double statut de cet homme, celui d’inconnu et celui de déporté. Interrogations quant à la légitimité scientifique de cette entreprise – mon seul désir ne pouvant en tenir lieu – à sa place dans l’historiographie de la déportation, aux aspects déontologiques qu’elle soulevait, aux problématiques et méthodes à adopter.

Le poids d’un homme

Entreprendre le récit de la vie d’une personne, qu’elle ait exercé une action publique ou qu’elle n’ait jamais fait parler d’elle, c’est nécessairement faire une intrusion dans son existence, c’est chercher à relier ces éléments épars que les hasards et les bonnes fortunes de la recherche mettent entre les mains du chercheur, pour saisir ce double mouvement qui devrait selon moi inspirer toute biographie : percevoir ce que cette vie nous apprend du monde dans lequel elle s’est déroulée et montrer quelles inflexions le cours de ce que l’on appelle « la grande histoire » lui a fait subir. S’il est vrai, comme l’affirme Marc Ferro, que « la plupart des gens ne vivent pas dans l’Histoire, dans l’actualité : au vrai, ils vivent leur vie » , cette actualité se rappelle souvent à leur existence et se charge de la bousculer bien au-delà de ce qu’ils avaient imaginé. C’est une évidence lorsque l’on pense aux événements paroxystiques, et le vingtième siècle n’en a pas été avare, mais des périodes plus calmes en apparence n’ont pas moins demandé à leurs contemporains de réelles facultés d’adaptation devant les changements dont ils étaient les témoins, et les acteurs – volontaires ou non –souvent .
Comprendre quels ont été les cheminements et les attitudes des individus d’un temps donné en face des circonstances que le cours de l’histoire leur a imposées – l’occupation allemande et la collaboration du régime de Vichy dans le cas d’Alfred Bihan –, tel est me semble-t-il l’intérêt de cette histoire à hauteur d’homme. Oublier cet objectif, c’est risquer de tomber dans le recueil d’anecdotes, de pieux souvenirs, c’est ornementer le livre d’heures et participer à la consolidation du roman familial. La tâche n’est pas méprisable, mais elle relève de l’hagiographie domestique, plus de l’histoire.
Encore faut-il donner à l’inconnu, à la femme et à l’homme ordinaires – et ce mot n’est à mes yeux nullement péjoratif – sa juste place. Ni dans le cul-de-basse-fosse où l’ont cantonné des siècles d’historiographie, ni sur un piédestal. Il n’est pas plus porteur d’une vérité intangible, hormis celle, irréductible, de son vécu, qu’il n’était auparavant indigne du regard de ceux qui avaient métier d’écrire la geste des princes. Replacer l’individu au cœur des préoccupations historiennes ne peut se faire au nom d’une hypothétique revanche. La somme des histoires individuelles ne peut à elle seule rendre compte de celle du monde ; mais elle l’éclaire sous un jour différent. L’approche de l’événement – pris ici dans un sens large – à travers le prisme de l’homme ou de la femme du commun nous en offre une vision plus nuancée, moins caricaturale. Elle nous rappelle la complexité du monde – qui n’est pas moindre pour l’ouvrier, le paysan, le gendarme ou l’instituteur qu’elle ne l’est pour le ministre ou le général –, nous montre la gamme des attitudes possibles devant le poids des contingences, la dure réalité de celles-ci pour les hommes et femmes du temps. Le destin d’Alfred Bihan en est une claire illustration. Sa vie bascule le 15 décembre 1942, alors qu’il travaille comme manutentionnaire à la gare de Bois-Colombes. Il est convoqué à la caserne de la Pépinière, dans le 15e arrondissement, où on lui remet dans le cadre de la loi du 4 septembre 1942 un avis lui enjoignant de partir travailler en Allemagne, à Magdebourg, au service de la Reichsbahn, les chemins de fer allemands. Alfred prend bien le train, mais pour l’Ouest, pour rejoindre son Trégor natal et un groupe de jeunes gens qui veulent partir en Angleterre continuer la lutte auprès des Forces Françaises Libres. Certes, il fut contraint par l’occupant et ses séides de faire un choix, comme tant d’autres, mais personne ne l’a contraint de faire ce choix-là, un choix qui l’a mené jusqu’à la mort.
Cette réapparition de l’individu sur la scène historiographique, perceptible depuis une vingtaine d’années après des décennies où il semblait écrasé, sinon broyé, par le poids des structures économiques, sociales et mentales, a concerné également l’historiographie de la déportation, mais plus tardivement. Celle-ci a d’abord cherché à rendre compte de la nature du système concentrationnaire mis en place par le régime national-socialiste, destiné à l’origine, rappelons-le, à ses opposants politiques et à ses criminels de droit commun – les tristement célèbres « triangles verts » qui firent régner la terreur dans les camps tout autant que les SS. Elle a dans le même temps montré l’évolution de ce système au fur et à mesure de celle de la guerre, avec, d’une part, l’adoption de la « solution finale », l’extermination immédiate des Juifs et des Tziganes, et, d’autre part, l’arrivée massive depuis toutes les contrées occupées par le IIIe Reich d’une main-d’œuvre servile – puisée parmi les ennemis réels ou supposés des nazis – destinée à épuiser sa force de travail dans les camps de concentration au service de la machine de guerre allemande.

Une historiographie en plein renouveau

Les historiens se sont appuyés sur les archives disponibles, mais aussi, bien sûr, sur les analyses et les témoignages de survivants qu’on avait pourtant eu tant de mal à entendre à leur immédiat retour des camps. Si certaines de leurs œuvres appartiennent désormais au patrimoine mondial de la littérature – nous pensons ici à L’Espèce humaine de Robert Antelme ou à Si c’est un homme de Primo Levi –, qui se souvient qu’elles furent refusées par les grands éditeurs français et italiens, tombèrent dans un quasi-oubli avant d’être redécouvertes à l’aube des années 1960 ? Même phénomène pour l’ouvrage majeur d’Eugen Kogon, journaliste allemand déporté à Buchenwald, L’État SS, paru en 1946 en Allemagne. Il fait l’objet d’une édition française en 1947 chez un petit éditeur, et n’est réédité dans une collection de poche, amputé de deux chapitres, qu’en 1970. Il faut attendre 1993 pour que l’on puisse à nouveau lire ce texte en français dans son intégralité.
Ces témoignages de rescapés, rédigés souvent dès leur retour dans leur patrie d’origine, mus par un sentiment d’urgence absolue , émanent pour la plupart d’entre eux de résistantes et résistants de premier plan, responsables de réseaux ou de mouvements, militants engagés dès avant-guerre poursuivant dans la lutte contre l’occupant nazi un combat entamé des années auparavant. De femmes – et d’hommes surtout – amenés à jouer ensuite un rôle sur la scène politique de la république renaissante, membres des partis et organisations syndicales reconstitués. D’anciens déportés issus de milieux littéraires et scientifiques, personnes connues et reconnues, disposant du capital intellectuel et social leur permettant un accès – difficile cependant dans un premier temps, nous l’avons vu –, au monde de la recherche historique et de l’édition. Pour essentiels qu’ils soient, ces documents ne rendent compte que d’une infime partie des itinéraires qui ont conduit des dizaines de milliers d’hommes et de femmes des portes de leurs maisons, de leurs fermes, de leurs bureaux et ateliers, à celles des camps de concentration. Entre le départ du « train des mineurs » du Nord-Pas-de-Calais pour la forteresse de Huy en Belgique, puis pour Sachsenhausen, et les ultimes déportations de maquisards vosgiens en octobre 1944, plus de trois années se sont écoulées. Trois années durant lesquelles les événements se sont succédé, le cours de guerre a progressivement évolué, les consciences se sont éveillées, l’opinion publique a basculé. Les mots déportation, déporté, camp de concentration, par la brutalité des images auxquelles ils renvoient, qui unifient en quelque sorte la destinée des déportés, ne rendent que partiellement compte de cette diversité des engagements dans l’espace et le temps. Quoi de commun, sinon le refus d’un certain ordre des choses, entre les résistants isolés des premiers temps, parfois emmenés en Allemagne dans un train de permissionnaires conquérants, encadrés par des Feldgendarmes , et ces jeunes gens pris les armes à la main par les soldats d’une nation aux abois dont les défenses craquent sous les coups redoublés des puissances alliées, qui mènent d’ultimes combats pour retarder l’inéluctable effondrement ?
Les récents travaux de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, et notamment la publication du Livre Mémorial en 2004 , ont permis, par le recensement systématique des lieux de détention initiale, des dates de départ des convois, de l’origine géographique et sociale des détenus, de leurs engagements politiques – quand ils étaient connus – de leur destination et de leur parcours au sein du système concentrationnaire, de rendre beaucoup plus lisible le phénomène de la déportation, de nous montrer les logiques en action, d’en éclairer certaines zones d’ombre . Quand on sait que les estimations antérieures, celles du Comité d’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale, parlaient de 60 000 déportés , on mesure à la fois le flou qui entourait cette question – et partant le peu d’intérêt qu’elle suscitait chez les historiens et les pouvoirs publics – et l’ampleur du travail accompli. On peut juste s’étonner qu’il ait fallu attendre près de soixante ans pour disposer enfin d’un inventaire précis, hommage minimum pour les victimes et outil précieux pour les historiens . L’historiographie de la déportation est, sans doute aucun, entrée dans une nouvelle phase. Les récents travaux, dans le sillage du Livre Mémorial, le prouvent aisément. Œuvres de jeunes universitaires – on citera ici les mémoires de maîtrise d’Émilie Rimbot sur les convois de Compiègne des 23 janvier, 28 avril et 8 mai 1943, de Marion Queny sur les femmes déportées à Auschwitz-Birkenau en janvier 1943, de Guillaume Quesnée sur les déportés Nacht und Nebel – ils constituent une approche scientifique du sujet, utilisant toute la gamme des outils à disposition de l’historien. Ils montrent bien, à travers l’étude de groupes spécifiques – les membres d’un convoi, les déportés d’une zone géographique, les porteurs d’un statut particulier – qu’il n’existe pas un déporté-type, mais bien des déportés dont les itinéraires – tant en France qu’en Allemagne – ont été fort différents. Ce champ de recherche est vaste, insuffisamment exploré, et la biographie y a toute sa place.
Elle y a sa place, mais elle permet aussi, et peut-être surtout, de mettre un visage sur ces noms qu’il fut si difficile de rassembler et dont on redoute, les années passant, qu’ils s’estompent sur les plaques de marbre et dans les mémoires. Elle redonne une identité et une individualité à ces hommes et ces femmes que les nazis ont voulu déshumaniser, en leur retirant leurs noms, remplacés par un numéro matricule qu’ils devaient apprendre par cœur, leurs vêtements, en uniformisant leurs apparences, affamant leurs corps, terrorisant leurs esprits, en voulant à toute force les réduire à une masse informe et indifférenciée. Elle rappelle leur singularité irréductible, en restituant une part de leur passé, ce passé d’avant la déportation. Car rien ne serait plus terrible, à nos yeux, que d’enfermer ces femmes et ces hommes dans un éternel statut de déporté, comme si leur vie ne se pouvait ramener qu’à ces temps infernaux, qu’à ces images insoutenables prises au moment de la délivrance des camps. Images dont la violence nous empêche de voir la diversité des situations, dans l’espace et le temps, d’appréhender la mise en œuvre du processus de destruction des déportés, comme si Alfred Bihan, à l’image de ses « frères de misère » , ces ouvriers des faubourgs, ces pêcheurs des Bouches-du-Rhône, ces jeunes gens d’Oloron-Sainte-Marie , s’était métamorphosé, dès son entrée au Lager , en un être au corps squelettique, au visage décharné, aux yeux emplis de terreur. Pire encore peut-être, ces images paroxystiques, parce que nous savons qu’elles renvoient à une réalité insupportable, occultent celles du temps de la liberté. Il ne nous est plus guère possible d’établir un lien, une continuité, entre ces fantômes effondrés sur un châlit, ces dépouilles enchevêtrées, amoncelées, livrées aux flammes du crématoire, et ce séminariste en soutane souriant, la faucille à la main, au soir d’une journée de moisson avec son frère et sa sœur, ce fier soldat qu’il est devenu deux ans plus tard, posant dans son uniforme du 8e régiment du Génie, à Versailles, dans l’insouciance trompeuse de l’avant-guerre .

Un Trégorois parmi d’autres

Alfred Bihan est né en décembre 1917 à Landebaëron, un petit village des Côtes-du-Nord, actuelles Côtes-d’Armor. Benjamin d’une famille de huit enfants, il connaît la pauvreté qui est la règle dans ces villages à l’écart des grands axes de circulation, où l’agriculture de petite exploitation, voire de subsistance, domine. Son père, illettré, est marin-pêcheur et lors de ses absences, pendant les longues campagnes de pêche dans l’Atlantique-Nord, c’est sa mère, Marie-Anne, qui gère la maison et prend les décisions essentielles. Cette femme, dont la religiosité exacerbée a frappé ses contemporains , souhaitait que tous ses enfants se missent au service de Dieu. Et de fait, quatre de ses cinq filles entrent au couvent, tandis que Jean, le frère cadet d’Alfred, fréquente l’Institut monseigneur Lemmonier de Caen où il meurt en 1932, à l’âge de seize ans.
Sans doute repéré par le prêtre de sa paroisse pour ses capacités d’apprentissage, Alfred quitte son village pour intégrer l’enseignement secondaire catholique. On le retrouve à l’Institution Saint-Joseph de Lannion – familièrement appelé « le petit séminaire » – qu’il quitte pour entrer en septembre 1935 au grand séminaire de Saint-Brieuc. Cette voie qui paraît toute tracée vers l’état ecclésiastique, qui doit tout à la volonté maternelle , il la quitte en 1937 et devance l’appel, intégrant le 8e régiment du Génie stationné à Versailles, où il est versé dans une unité de transmission.
Au terme de ses deux années de service militaire, nommé sergent, il est mobilisé et affecté à la compagnie de transmissions 132/84 de la 2e Division Cuirassée de Réserve, l’une des quatre divisions blindées créées dans l’urgence pour faire face aux Panzerdivisionen allemandes . Dès le début de l’offensive allemande, la 2e DCR est engagée sur le théâtre des opérations et combat sans relâche pendant six semaines, d’abord sur le front de la Somme, puis dans des opérations de retardement, menant des contre-attaques, défendant les fleuves afin de permettre aux unités plus fragiles de battre retraite en sécurité. Ce qui reste de la 2e DCR mène encore quelques actions dans la Creuse quand survient l’armistice, le 25 juin 1940.
Cité à l’ordre du régiment, démobilisé le 30 août, Alfred Bihan revient en Bretagne où l’on ignore ce qu’il fait entre décembre 1940 et décembre 1941. À cette date on le retrouve à Colombes, où il s’est installé dans un petit meublé et travaille comme manutentionnaire à la gare de Bois-Colombes. Désigné par la SNCF – dans le cadre de la loi du 4 septembre 1942 – pour aller travailler en Allemagne, il refuse et rentre dans son village natal où il ne reste que quelques jours, préférant se cacher chez un agriculteur de Lézardrieux, à une quinzaine de kilomètres de là. Il se mêle à un groupe de jeunes gens qui veulent partir en Angleterre rejoindre les FFL. Dénoncés, ils sont arrêtés le 8 mars 1943. Six d’entre eux sont emprisonnés à la maison d’arrêt de Saint-Brieuc, puis transférés à Compiègne avant d’être emmenés au camp de Sachsenhausen le 8 mai. Après la période de quarantaine les six sont séparés, Alfred se retrouvant au Kommando de Küstrin, une usine de pâte à papier où les 250 déportés du groupe effectuent des travaux de terrassement. Le 1er octobre, une quarantaine d’entre eux, parmi lesquels se trouve Alfred Bihan, est transférée à la carrière de Trebnitz, un Kommando aux conditions particulièrement difficiles. En raison de l’avancée des troupes soviétiques, le Kommando de Trebnitz est abandonné et ce sont des hommes déjà très affaiblis qui sont évacués vers le camp de Flossenbürg. Miné par la faim, les mauvais traitements et la dysenterie, Alfred Bihan y trouve la mort le 19 février 1945, à quelques semaines de la délivrance des camps et de la chute du régime nazi. L’un de ses cinq compagnons ne reverra pas non plus la Bretagne, Yves Le Corre, décédé à Bergen-Belsen.
Il ne fut pas difficile de reconstituer cet itinéraire. Dans ce pays de vieille administration, chacun a eu dans sa vie affaire à l’état civil, à l’école, à l’Armée et – du moins en Bretagne en ces années-là – à l’Église. Institutions publiques et privées qui conservent soigneusement leurs archives où l’on peut retrouver les traces plus ou moins ténues de celles et ceux qui les ont fréquentées. Les lourds dossiers constitués après guerre par les déportés survivants et les ayants droit des décédés et « non-rentrés » pour faire valoir leurs droits à la reconnaissance matérielle et morale de la Nation, conservés au Bureau des Archives du Monde Combattant de Caen et au Bureau « Résistance » du fort de Vincennes , ont fourni maints détails sur les circonstances de l’arrestation d’Alfred Bihan et de ses cinq camarades, et sur leurs parcours respectifs dans l’univers concentrationnaire.
La chance aussi nous a souri. Il faut bien en parler, elle est un élément de la recherche parmi d’autres. Celle de retrouver le témoin de la mort d’Alfred, celui qui avait partagé son sort depuis le Kommando de Küstrin et s’était lié avec lui d’une indéfectible amitié. Celle, par son entremise, d’entrer en contact avec un déporté breton ayant été détenu à Saint-Brieuc et Compiègne en même temps que les « six » de Lézardrieux, et transféré avec eux à Sachsenhausen avant d’en être séparé. La rencontre de ces hommes n’était pas sans risque : la parole des déportés, avec son cortège de souffrances, de peurs, d’images indicibles, de culpabilité parfois – celle d’être revenu quand tant d’autres avaient péri – ne fut pas accueillie comme elle aurait dû l’être à leur retour, dans un pays libéré depuis plusieurs mois qui se hâtait de tourner la page des années noires. Peu à peu la plupart s’emmurèrent dans un silence dont ils ne sont sortis pour beaucoup que récemment . À cette aune j’ai mesuré la confiance qui me fut accordée. Mais le témoignage d’un déporté, pour infiniment précieux et incontournable qu’il soit, ne doit pas être sacralisé. Il est une production humaine, comme telle susceptible d’erreurs, d’approximations, de confusions bien compréhensibles si l’on mesure l’expérience vécue : imagine-t-on qu’un concentrationnaire avait le loisir de noter les noms, les lieux, les dates, les événements ? Ce serait un bien mauvais service à rendre aux déportés que de refuser de soumettre leurs témoignages au crible de la critique, comme les historiens le font pour toute autre source. Ce serait, bien au contraire, offrir un espace à ceux qui tirent prétexte de la plus petite erreur pour nier tout en bloc. L’ampleur des enjeux suppose la plus grande rigueur. J’eus la chance que mes interlocuteurs fussent sur la même longueur d’onde, eux qui consacraient une partie de leur temps à la perpétuation du souvenir de la déportation.
Un regard sur la brève vie d’Alfred Bihan, qui court d’un conflit mondial à l’autre, nous montre un homme qui, au fur et à mesure qu’il s’éloigne de son village natal s’élève dans l’échelle sociale. De ce point de vue, l’entrée dans la filière qui devait le mener à une carrière ecclésiastique a incontestablement constitué une ascension. Combien de ses camarades d’école primaire ont-ils acquis, comme lui, les baccalauréats ? Bien peu sans doute. L’étude des fiches rédigées à l’occasion de leur arrestation montre que ses cinq camarades, tous plus jeunes que lui, sont déjà dans la vie active. On peut considérer que, compte tenu de sa formation – celle, classique, acquise au grand séminaire et celle, technique, acquise à l’armée – son emploi de manutentionnaire à la gare de Bois-Colombes correspondait à ce que nous appellerions aujourd’hui un « petit boulot », fruit des circonstances de la guerre. Cette ascension s’est faite par l’immersion dans des structures collectives : l’internat aux petit et grand séminaires, l’armée, et dans une moindre mesure cependant, la SNCF, entreprise à forte identité professionnelle. Structures au sein desquelles, pour l’Église et l’Armée en particulier, l’obéissance, voire la soumission, étaient la règle. Si l’on y ajoute la structure familiale dans laquelle il a grandi, qui laissait peu de place à la contestation, on voit qu’en apparence rien dans son éducation ne le prédestinait à la rébellion. Et pourtant, c’est cet homme qui devint d’abord un réfractaire, puis un rebelle, et le paya de sa vie.
Ici, un détour par la correspondance qui nous est parvenue s’impose. Lettres de Versailles, où il fait son service militaire et retrouve, le temps des manœuvres, le grand air et la campagne qui lui font tant défaut ; de la banlieue parisienne, où la faim et le froid le tenaillent au cours de l’hiver ; de la prison de Saint-Brieuc, de Compiègne et de Küstrin où toujours il cherche à rassurer ses proches. Lettres qui montrent un homme réservé, pudique dans l’expression de ses sentiments – comme tant d’autres à l’époque sans doute – mais sachant manier l’humour, précis dans ses descriptions, dont on sent bien que l’épicentre des préoccupations demeure ce coin de terre qu’il a quitté. Celle qu’il écrit le 8 mai 1943 depuis Compiègne, sur la page de garde d’un roman à quatre sous , nous fournit quelques clés pour comprendre ce cheminement en apparence paradoxal. Rédigée le matin de son transfert pour l’Allemagne, elle se différencie nettement, par le ton, des précédentes. Deux mois jour pour jour après son arrestation, sa détermination non seulement n’a pas faibli, mais s’est renforcée à l’heure du départ vers l’inconnu : « Sachez tous que nous sommes tous restés et resterons de bons Français et Bretons : courage et à bientôt certainement. Haut les cœurs ! samedi matin, quand nous quitterons le camp au nombre d’1 millier, ce sera au chant d’une vibrante MARSEILLAISE que nous dirons adieu aux 2 ou 3 000 camarades qui restent au camp et qui représenteront pour nous à ce moment-là tous nos parents et amis que nous laissons derrière nous. Ensuite nous irons remplir les wagons qui ont rapatrié les quelques Prisonniers de guerre plus ou moins malades. Le lendemain, donc Lundi 10 regardez les journaux et vous pourrez y lire que 1 000 VOLONTAIRES sont partis pour la RELÈVE. Quel bluff ! Quels mensonges . » Et spontanément il retrouve les mots des poilus de 14-18 : « Ça ne fait rien, on les aura ».
Ce passage du « je » au « nous », cette affirmation de leur résolution, de leur fidélité indéfectible envers leurs deux patries, vécues non pas comme antinomiques mais bien complémentaires, inscrit son acte de désobéissance individuelle dans sa dimension collective : c’est parce qu’il savait qu’il disposait de l’appui de sa communauté, savait qu’en refusant de partir loin de sa terre natale en territoire ennemi, qu’en enfreignant les lois d’un pouvoir perçu comme illégitime, il aurait l’accord des siens et trouverait asile auprès d’eux, qu’il a pris fermement sa décision.

Une note d’espoir

La guerre d’Algérie, celles de l’ex-Yougoslavie, le génocide perpétré au Rwanda, les travaux récents sur la Shoah, ont mis en évidence que la torture, le crime de guerre et l’assassinat de masse étaient le plus souvent l’œuvre « d’hommes ordinaires ». Sans doute serions-nous rassurés – à peu de frais – de penser que les SS et autres purificateurs ethniques n’appartiennent pas à l’humanité, que leur perversité intrinsèque les en exclut. L’expérience de Stanley Milgram et les conflits contemporains nous ont montré que la soumission à une autorité perçue comme légitime, la dilution du sentiment de responsabilité à travers une chaîne infinie d’intervenants, le sentiment d’impunité né de circonstances exceptionnelles ou de la solidarité de groupe, la crainte d’être exclu de ce groupe parce que ses membres pourraient croire que l’on n’en partage pas les valeurs, ont conduit d’honnêtes pères de famille, de tous milieux sociaux, à des actes dont ils n’auraient jamais pu s’imaginer capables en temps de paix.
Ce constat, à la fois banal et terrifiant, l’histoire d’Alfred Bihan et de ses compagnons nous montre qu’il n’est pas une fatalité. « Hommes ordinaires » eux aussi, ils n’ont pas hésité à franchir le pas, forts du soutien de leurs familles, de leurs amis, de celles et ceux qui partageaient leurs valeurs. Hommes sans réelle culture politique, ils ont refusé l’occupation de leur pays, le pillage de ses ressources matérielles et humaines, son asservissement. Ils nous rappellent que pour faire des choix courageux, il n’est guère besoin d’être d’une trempe exceptionnelle.