L’économie du Mur : un marché en pleine expansion

L’économie du Mur : un marché en pleine expansion

Julien Saada

Depuis quelques années, l’apparition des nouveaux « murs » de protection, à l’instar de la barrière de sécurité israélienne au Moyen-Orient, des enclaves de Ceuta et Melilla en Afrique du Nord ou du Virtual Fence aux États-Unis, a engendré un nouveau marché en pleine expansion qui ne se limite plus à la sécurité de l’Occident. Ce phénomène de sécurisation des frontières a contribué à l’émergence et au renforcement d’une nouvelle économie internationale investie en grande partie par le secteur privé. Les murs d’aujourd’hui prennent encore parfois la forme de structures maçonnées classiques, mais ils présentent surtout des caractéristiques technologiques dernier cri, telles que des capteurs et des caméras infrarouges, créant ainsi les conditions d’un mur et qui permet l’ouverture d’un nouveau marché au secteur privé.

L’élan américain

Ce marché s’est bien entendu développé de manière considérable depuis les attentats du 11 septembre 2001. À la suite des attaques lancées contre New York et Washington, les dépenses du gouvernement américain en ce qui touche la protection du territoire ont augmenté de manière à atteindre le chiffre de 50 milliards de dollars en 2009 . Un véritable « boom économique » qui a pris son essor en 2003, lorsque le tout récent département du Homeland Security – représentant 22 agences fédérales et 180 000 employés – a ouvert ses portes aux entreprises privées .
Au cœur de ce marché de la sécurisation des frontières figurent en premier lieu les grandes sociétés de défense et d’armement. Mais il faut également compter avec des entreprises plus spécifiques, telles que des firmes spécialisées en communication, en surveillance, en technologie de l’information ou en biométrie. S’y ajoutent des secteurs sans lien direct avec la construction du « mur » mais qui influent sur ce marché, à l’exemple des sociétés de conseil en gestion, en logistique ou en coordination, tout comme les cabinets d’études de marché qui conseillent les investisseurs et les entreprises sur les marchés de demain. Enfin, les centres de recherches en sciences sociales – les think tanks –, à l’image de la Rand Corporation par exemple, jouent également un rôle dans le développement de ce marché, car leurs travaux influencent parfois assez directement la stratégie sécuritaire des États. Il est possible de séparer le marché de la sécurité frontalière en six secteurs spécifiques : contrôle aux frontières, conseil management et logistique, technologie de surveillance, technologie de communication, armement et équipement militaire ainsi que le secteur de la recherche et du conseil.

Une tendance internationale

C’est d’abord ce fameux contrat de 20 millions de dollars remporté par la firme américaine Boeing afin de mettre en place le projet pilote du Virtual Fence, un « mur » virtuel s’étendant sur 45 kilomètres dans le secteur de Tucson en Arizona, à la frontière entre les États-Unis et le Mexique , qui a ouvert le débat sur le rôle des entreprises privées dans la protection du territoire. Pourtant, ce marché est loin de se limiter aux États-Unis.
L’État hébreu, de par son histoire, sa position géographique et géopolitique si particulière, possède une expertise de premier plan en ce qui concerne le développement de ce type d’industrie, qui est d’ailleurs très vendeur à l’international. Les exportations de la technologie israélienne augmentent de 22% chaque année depuis 2002 et il y aurait environ 450 entreprises israéliennes spécialisées dans la sécurisation du territoire. La plupart de ces firmes sont engagées dans de nombreux projets à l’étranger, plus particulièrement aux États-Unis, en Asie et en Amérique latine . Ainsi, la société d’armement Elbit System, à travers sa filiale américaine Kollsman inc., participe au consortium mené par Boeing pour la construction du Virtual Fence . De même, Magal Security System, une autre importante société israélienne, collabore avec plus de 70 pays sur la question de la protection du territoire. Quant à la barrière de sécurité israélienne, celle-ci engendre une véritable économie autour du secteur privé. Sa construction mobilise une vingtaine de sociétés, allant du secteur de l’armement et de défense aux entreprises de construction ainsi qu’aux groupes d’investissements financiers.
Les entreprises européennes sont également des acteurs de premier plan sur ce marché, en particulier avec le concept d’« Europe Forteresse », qui reflète la mise en place de l’espace Schengen et des barrières de séparation autour des enclaves de Ceuta et Melilla. Dans sa volonté de fortifier ses frontières méditerranéennes ainsi que ses frontières à l’Est, l’Europe n’a rien à envier à son modèle américain. Une étude publiée par le cabinet de conseil Frost & Sullivan en mars dernier estime que le marché de la sécurisation des frontières en ce qui concerne seulement l’Europe de l’Est devrait atteindre les 1 245 millions de dollars en 2017 . Pour avoir une vision globale du marché européen, il est possible aussi d’inclure la sphère méditerranéenne avec le projet du SIVE qui a permis aux autorités militaires espagnoles de sécuriser les enclaves de Ceuta et Melilla et qui a coûté 260 millions d’euros .
L’expertise des entreprises européennes se vend également très bien à l’étranger, notamment au Moyen-Orient, où la plupart des pays de la région semblent éprouver un besoin pressant « d’emmurer » leur territoire respectif. Ainsi, l’Arabie Saoudite, qui représente pourtant l’une des voix les plus critiques à l’encontre de la barrière de sécurité israélienne, a signé au mois de juillet dernier avec le groupe industriel européen EADS un contrat s’élevant à quelque trois milliards de dollars afin de protéger les 9 000 km de ses frontières. L’Arabie Saoudite représente un marché extrêmement prometteur dans le domaine de la sécurisation des frontières. Un rapport du Homeland Security Research Corporation, un cabinet de conseil installé à Washington DC, prédit que les investissements de demain se feront en Arabie Saoudite avec comme estimation un marché de plus de 115 milliards de dollars d’ici la prochaine décennie .
Pour le moment la plupart des observateurs s’entendent pour reconnaître que les États-Unis resteront pendant un moment le marché le plus important, mais de fortes croissances sont à attendre en Inde et en Chine. Les facteurs pris en compte pour établir ce type de perspectives vont être la croissance économique de ces pays, mais aussi la montée de la criminalité transnationale et surtout le risque d’attentat terroriste. Jusqu’ici les analystes estiment que le marché de la protection du territoire devrait atteindre les 178 milliards de dollars en 2015 mais si demain un attentat majeur à l’image du 11 Septembre se produit sur le sol américain, européen ou japonais, le marché pourrait alors décupler de manière à se rapprocher des 730 milliards de dollars . L’attentat manqué du 25 décembre 2009 contre un avion de la compagnie Northwest Airlines reliant Amsterdam à Détroit est révélateur de ce phénomène, puisque, moins d’une semaine après cet événement, des scanners corporels, développés par des sociétés privées et impliquant un coût important, vont être mis en place à l’aéroport Schiphol alors que se profile déjà sur le sujet une bataille industrielle en Europe.
En dépit d’un « boom économique » qui devrait par conséquent ouvrir la porte à de nouveaux secteurs et à de nouvelles compagnies, la plupart des entreprises présentes sur ce marché sont en majorité des grands groupes industriels qui ont l’habitude de négocier avec les gouvernements nationaux et étrangers. Il y a plusieurs explications à cela. Premièrement, il s’agit d’une reconversion. La menace principale se caractérisant surtout par son caractère asymétrique, le marché militaire évolue également en ce sens. Ce nouveau commerce permet à des compagnies spécialisées dans la défense et la guerre conventionnelle de se maintenir à une bonne place en termes économiques. Ainsi, la SOFEMA, organisation considérée comme l’ancien bras armé de l’État français dans ses exportations aéronautiques et militaires , a entamé une politique de redéploiement d’une partie de son budget de défense vers le Homeland Security afin de se moderniser . Il n’est plus rare d’ailleurs de voir apparaître la section « Homeland Security » sur le site Internet de ces entreprises d’armement.
L’autre explication réside dans la taille et l’importance des contrats. Le marché touche à la sécurité nationale et les gouvernements sont prêts à déployer des sommes considérables dans le cadre de la protection du territoire. Par conséquent, les États vont privilégier les négociations avec des groupes industriels « historiques ». Les États-Unis en sont un bon exemple. La plupart des hauts fonctionnaires du Homeland Security Department proviennent du secteur de la défense et sont plus à l’aise pour discuter avec des entreprises militaires classiques. Lors de l’appel d’offres concernant le Virtual Fence, de grands noms d’entreprises comme Raytheon, Lockheed Martin ou Boeing étaient présents car le contrat était beaucoup trop gros pour être réservé à des petites ou moyennes entreprises .

Complexe sécuritaro-industriel

Ce phénomène amène toutefois les observateurs à parler non pas d’un complexe militaro-industriel qui désigne l’ensemble de l’industrie de l’armement et des autres compagnies qui sont liées aux activités militaires d’un État mais d’un complexe sécuritaro-industriel et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, on assiste à une convergence de plus en plus forte des forces de sécurité extérieure (militaires) et des forces de sécurité intérieure (policières) vers la protection des frontières. De plus en plus, les forces intérieures de la sécurité vont être dotées d’équipements militaires technologiques de dernier cri et il n’est plus rare aujourd’hui de voir les militaires intervenir directement dans le cadre de missions touchant à la sécurité intérieure de l’État. Cette convergence ne date pas du 11 Septembre et a commencé bien avant, à la fin de la guerre froide, dans les années 1990, où le nouveau discours sécuritaire a commencé à pointer du doigt de nouvelles menaces transnationales à travers des concepts tels que la « guerre contre le crime » et « contre la drogue ». Après le 11 Septembre, la représentation du terrorisme comme menace existentielle a profondément réduit la distinction entre la sécurité extérieure et la sécurité intérieure et a largement bouleversé le rôle traditionnel des professionnels de la sécurité.
Ensuite, il faut prendre en compte la révolution technologique et le « boom » des entreprises de technologies de l’information qui ont permis d’améliorer la surveillance des lieux privés comme publics ainsi que la communication entre les groupes et les individus. Cette révolution, qui peut servir aux secteurs civil et militaire, a contribué au développement de ce complexe sécuritaro-industriel puisque les compagnies d’armement et de défense se sont reconverties en dotant leur appareil militaire des dernières technologies de communication, de surveillance et d’identification.
Enfin, une dernière raison serait simplement la « guerre contre le terrorisme » ou plutôt le besoin absolu d’une solution sécuritaire de la part des gouvernements dans le cadre de la guerre contre la terreur qui a accéléré ces tendances contribuant à l’émergence d’un tel complexe .
Ces raisons tiennent en grande partie de la théorie, mais l’interaction de plus en plus forte entre décideurs, entreprises et hommes politiques contribue à l’émergence d’un complexe sécuritaro-industriel. Preuve en est avec la dernière conférence portant sur la sécurité à la frontière qui eut lieu à l’Université du Texas à El Paso en août dernier. La conférence regroupa politiques, membres du gouvernement, industriels, ainsi que des universitaires tandis que des sociétés comme Lockheed Martin, Raytheon et Boeing en profitèrent pour exposer leurs derniers outils. Il est d’ailleurs connu depuis longtemps que de grands groupes industriels tels que Lockheed Martin possèdent des départements entiers dotés d’un personnel efficace pour traiter avec le gouvernement et en obtenir des financements. En 2008 seulement, d’après le Center for Responsive Politics, les cinq principaux groupes de défense – Lockheed, Boeing, Northrop Grumman, BAE System et General Dynamics ont dépensé 67,5 millions de dollars juste en lobbying auprès du Congrès et ont effectué 9 millions de dollars de dons politiques .
Un autre exemple relatif à l’émergence de ce complexe est celui de Michael Chertoff, ancien secrétaire du département du Homeland Security aux États-Unis, qui vient de créer sa propre société de conseil sur la protection du territoire. « The Chertoff Group » regroupe des anciens cadres de la fonction publique comme Michael Hayden, ancien directeur de la CIA et de la NSA, ainsi que d’anciens militaires et d’anciens cadres du Homeland Security Department. Michael Chertoff n’est pas le seul à avoir entamé ce type de démarche puisque l’ancien maire de New York, Rudolph Giuliani, ainsi que l’ancien adjoint au président George W. Bush sur les questions de sécurité intérieure, Tom Ridge, ont eux aussi ouvert leurs propres sociétés .

De nombreux projets en cours

Les « murs de protection » déjà en fonction ou les projets encore en cours illustrent parfaitement ce concept de complexe sécuritaro-industriel. Le Virtual Fence aux États-Unis est un bon exemple de cette idée de militarisation de la frontière. Il incarne à la fois la fusion entre la technologie moderne et l’appareil militaire classique, ainsi que la convergence entre les forces de sécurité intérieure et extérieure. Ce mur virtuel, également nommé « Projet 28 » car c’est avant tout un projet test , représente concrètement un prototype réduit d’un système de surveillance composé de capteurs, de caméras infrarouges, de détecteurs de mouvements au sol et de drones. Plus concrètement, le projet est composé de neufs tours dotées de détecteurs de mouvements et autres systèmes d’alerte très sensibles, 50 véhicules avec moyens informatiques embarqués afin de fournir aux équipages une vision partagée et la mise en réseau de la situation, trois véhicules de « réaction rapide », ainsi que de deux unités de commandement .
Ce projet pilote représente la première phase d’un contrat de 20 millions de dollars remporté par Boeing afin de sécuriser 45 km de frontière dans le secteur de Tucson en Arizona. La deuxième phase du contrat qui consiste à construire l’ensemble de la barrière technologique sur une durée de trois ans représente environ 67 millions de dollars . Dans le cadre de ce projet, Boeing a mis en place un consortium d’entreprises, notamment en sélectionnant 100 des 900 sous-traitants qui ont proposé leurs services sur ce contrat. Bien que Boeing préserve le secret industriel sur le nom de ces entreprises, une liste officielle et partielle, rédigée par le Département du Homeland Security et Boeing, cite le nom de sociétés aussi diverses que Booz Allen Hamilton (conseil), Centech (informatique), DRS Technologies (défense, armement), Kollsman, Inc. (défense, armement), LGS (informatique, filiale d’IBM), L-3 Communications Government (communication. Surveillance), Perot Systems (consulting, management), Pinkerton Government Services (sécurité), Power Contracting Inc. (construction), Sandia National Laboratories (recherche et développement, filiale de Lockheed Martin), et Unisys (recherche et développement) .
Le Virtual Fence rentre dans le cadre Secure Border Initiative (SBI), un programme engagé par le Homeland Security Department dont les trois buts opérationnels consistent à renforcer la sécurité frontalière, la mise en place sur le territoire et l’efficacité des politiques de contrôle d’immigration et de douane . Le Secure Border Initiative Network (SBInet) représente la composante matérielle de ce programme, dont le « mur virtuel » constitue l’un des éléments les plus marquants. Ce programme prévoit la mise en place d’un système intégré de surveillance, d’infrastructures, de technologies et une capacité de réaction rapide pour sécuriser aussi bien le sud que le nord des États-Unis. Le Canada ne sera effectivement pas épargné par ce programme. Même s’il est peu probable de voir apparaître un mur physique de la même ampleur qu’au Mexique, il ne faut pas négliger l’apparition de drones qui, depuis février 2009, effectuent régulièrement des patrouilles de surveillance à la frontière canadienne . Il est également utile de préciser que le département du Homeland Security est actuellement à la recherche de nouveaux contrats afin de sécuriser sa frontière au nord , le projet de sécurisation au sud dirigé par Boeing ayant connu beaucoup trop de difficultés techniques qui ont alourdi la facture globale.
Le « Projet 28 » a effectivement affronté des problèmes techniques, selon les entreprises mêmes chargées de les mener à bien. La difficulté principale selon Boeing et une évaluation du General Accounting Office (GAO) est, outre un manque de moyens financiers (Boeing déclare avoir financé les deux tiers du projet sur fonds propres, soit 40 millions de dollars), l’intégration des technologies . Il semblerait aussi qu’un des problèmes de Boeing soit son manque de connaissance des pratiques opérationnelles des patrouilles de surveillance frontalières. Par exemple, le temps de transmission des données des tours au personnel engagé sur le terrain est encore trop long. De même, il semblerait que le vent et le sable entrainent une usure précoce des systèmes, voire des dysfonctionnements réguliers. Le Département de la Sécurité Intérieure (HMS) a d’ailleurs fait savoir le 28 février 2008 que ces problèmes techniques entraineraient un retard de plusieurs années , ce qui ne signifie pas pour autant l’annulation de ce programme pilote.
Encore une fois, ce modèle ne se limite pas aux États-Unis. L’Union européenne, dans l’espace Schengen et avec les enclaves de Ceuta et Mellila, n’a rien à envier à son équivalent outre-Atlantique. Il n’est pas rare d’ailleurs de voir les autorités militaires espagnoles intervenir à Ceuta et Melilla dans le cadre de missions liées à la gestion de l’immigration. L’Europe travaille aussi sur un programme de recherche destiné à protéger ses frontières. Le programme Surveillance of Border Coastlines and Harbours (SOBCAH), également renommé Safer European Border, a pour objectif de développer des solutions fondées sur les technologies de communication et de surveillance les plus avancées afin de renforcer la sécurité des 6000 km des frontières terrestres et des 85 000 km des côtes européennes. Ce projet est actuellement dirigé par la compagnie italienne Finmeccanica et l’architecture du projet a été confiée à la filiale britannique de Thales. Le programme a également réuni diverses entreprises européennes telles que Selex Sensors and Airbone Systems (Royaume-Uni), Hellenic Aerospace Industry (Grèce), Patria Advanced Solution (Finlande) ou Sistemi e Telematica (Italie), pour n’en citer que quelques-unes. Le coût de ce programme représente environ 3 millions d’euros dont une contribution de 2 millions de l’Union européenne. Le projet a également été testé en terrain réel en 2006 au port de Gènes en Italie, sur une période de 18 mois .
Pour donner un autre exemple du marché européen, le Romania Border Security Contract est un bon exemple du concept « d’Europe Forteresse ». La Roumanie, en raison de sa volonté de s’intégrer à l’espace Schengen d’ici 2012 et en tant que voisine de pays considérés comme instables (Ukraine, Moldavie), a signé un contrat de 550 millions d’euros avec la société EADS afin de sécuriser les 3 147 kilomètres de ses frontières . Le trafic d’armes et de drogues en provenance de la Transnistrie représentait également un autre défi mis en avant dans le cadre de ce projet.
Le contrat comporte la mise en place d’un système de surveillance composée de détecteurs et de caméras infrarouges, d’un système de commandement informatisé, d’infrastructures de technologies d’informations et de communication destinées à aider la police roumaine dans son travail de surveillance des frontières. La conception du projet s’est concrétisée en trois étapes : la première phase de développement qui a pris fin en décembre 2007, s’est concentrée sur les frontières septentrionales et orientales de la Roumanie, c’est-à-dire l’Ukraine, la Moldavie et la mer Noire. La deuxième phase qui eut lieu de janvier 2007 à mars 2009 s’est focalisée essentiellement sur les frontières occidentales, notamment avec la Serbie et le Kosovo. Enfin, la troisième et dernière phase du contrat, de novembre 2008 à décembre 2009, a été consacrée au renforcement de la frontière avec la Bulgarie et la Hongrie ainsi qu’à la création d’un poste de commandement central à Bucarest . Pour le groupe industriel européen EADS, ce contrat a été une excellente occasion pour démontrer ses capacités dans le domaine de la sécurisation des frontières. Ce contrat lui a d’ailleurs servi d’argument solide pour obtenir un autre important contrat à l’étranger au Moyen-Orient et plus exactement en Arabie Saoudite, autre acteur majeur du développement de ce marché à l’international.
L’Arabie Saoudite a depuis longtemps, avec le projet Saudi Guard Development Program (SBGDP), anciennement connu sous l’appellation MIKSA (acronyme pour « ministère de l’Intérieur du Royaume d’Arabie Saoudite »), la volonté de sécuriser ses frontières terrestres par la mise en place d’un système centralisé de gestion intégré et global associant radars, détecteurs de personnes, réseaux de télécommunications cryptés, deux barrières de séparations ainsi que des centres de commandement . Il s’agit d’une architecture très complexe qui permet de « raccorder » des plateformes-frégates, chars, hélicoptères, avions ou drones de surveillance, afin qu’elles puissent communiquer les unes avec les autres. L’objectif est de fournir au ministère de l’Intérieur saoudien une capacité d’observation optimale sur l’ensemble de ses frontières. Le projet a été dans un premier temps négocié officieusement avec les autorités françaises et l’entreprise Thales était prioritaire sur ce dossier. Mais le manque de cohérence et de clarté de la part du gouvernement français qui subissait alors une lutte d’influence entre le Président de la République de l’époque, Jacques Chirac, et le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, a poussé le Royaume saoudien à proposer un appel d’offres international en 2006 . Des entreprises renommées comme Boeing, BAE System, Thales (qui négociait déjà depuis 12 ans avec les Saoudiens) ou EADS ont répondu à l’appel d’offres et c’est finalement le groupe franco-allemand qui a remporté la totalité du contrat en juillet 2009.
Même si EADS a préféré ne pas révéler le véritable montant de la transaction, une source locale de la société Al-Rashid Trading & Contracting CO, groupe lié à la famille royale Al-Saoud, a évoqué une somme s’élevant à quelque trois milliards de dollars afin de protéger les 9 000 kilomètres de ses frontières . Ce projet coupera ainsi Riyad de tous ses voisins, que ce soit des pays considérés comme instables, à l’instar de l’Irak ou du Yémen, ou les pétromonarchies du Golfe telles que le Sultanat d’Oman, Bahreïn, les Émirats Arabes Unis et le Qatar. La Jordanie sera également séparée de son voisin saoudien à la suite de ce contrat.
L’Arabie Saoudite est loin d’être le seul acteur du Moyen-Orient à vouloir « emmurer » ses frontières. Le royaume du Qatar emprunte un chemin similaire, puisque la même société EADS y a remporté un appel d’offres en 2007 d’environ 360 millions de dollars pour l’installation d’un réseau de surveillance et de protection servant à une couverture radar des frontières maritimes, côtières et terrestres du Royaume . L’ensemble de ce système, nommé National Security Shield Station (NSSS), doit être finalisé dans son ensemble pour l’année 2011. Si EADS reste maître d’œuvre pour la réalisation du projet, le programme a toutefois également donné naissance à un regroupement de différentes firmes spécialisées.
Les autorités saoudiennes, à l’image de la plupart des pays du Golfe, se sentent menacées à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, ce qui les influence dans cette volonté de sanctuariser leur territoire. Assises sur le quart des réserves pétrolières mondiales, elles estiment que le moindre attentat terroriste à visée stratégique pourrait déstabiliser profondément leur économie. En tant que Gardien des lieux saints et de La Mecque, le Royaume saoudien accueille chaque année des millions de personnes en déplacement sur son territoire. Les Saoudiens craignent également ce qu’ils appellent la menace iranienne, moins sur le dossier nucléaire que par les interférences du régime iranien sur les minorités chiites de la région. Le pouvoir saoudien sait bien qu’il ne possède pas encore les capacités stratégiques nécessaires pour assurer lui-même sa défense et prendre son destin en main sur un plan géopolitique. Et sa hantise aujourd’hui est de voir son allié principal, Washington, le lâcher pour privilégier un dialogue avec Téhéran.
De même, en Jordanie, l’armée américaine, en partenariat avec les forces jordaniennes, a choisi dans le cadre du Jordan Border Security Program en mai 2008, la société DRS Technologies pour mettre en place une architecture technologique sécuritaire et une barrière ultra-moderne sur une partie de ses frontières. Bien que la vente n’ait pas été encore conclue, la valeur du contrat équivaut environ à 390 millions de dollars. L’ensemble du système comprend des tours de surveillance fixes et mobiles, des capteurs et des détecteurs, un système de communication entre les tours, un centre de commandement et de contrôle, des infrastructures électroniques, un système informatique ainsi que des logiciels et des équipements technologiques . L’instabilité en Irak constitue l’argument principal invoqué pour justifier ce projet, mais le voisin syrien constitue une autre source de préoccupation pour la monarchie du roi Abdallah.
Enfin, un autre acteur fondamental dans la région reste bien entendu l’État hébreu. Les entreprises israéliennes jouent un rôle déterminant dans le développement de cette économie de la sécurité territoriale. Israël, de par son histoire, possède une longueur d’avance sur l’expertise et la technologie de ce type d’industrie. Depuis la fin de la Guerre des Six Jours en 1967, l’État hébreu n’a plus connu de véritable confrontation militaire classique (à l’exception de la guerre du Kippour en 1973) et s’est rapidement retrouvé confronté à un nouvel ennemi utilisant des techniques dites asymétriques. C’est ainsi qu’Israël à été l’un des premiers pays à rechercher et développer de nouveaux programmes technologiques cherchant à renforcer la protection de son territoire. Les entreprises israéliennes dans ce domaine sont nombreuses, on en dénombre approximativement 450. La plupart de ces sociétés telles que Tadiran, Israel Aerospace Industries, Israel Military Industries, RAFAEL ou Elbit, maintiennent des liens très étroits avec le milieu militaire et de la défense.
Ces entreprises ont bien entendu des contrats au niveau national, notamment avec la barrière de sécurité israélienne. Preuve en est avec Magal Security System, société israélienne qui remporta 80 % des appels d’offres du ministère de la Défense israélien en septembre 2002 pour l’installation de systèmes de détection d’intrus tout au long du Mur de séparation entre l’État hébreu et la Cisjordanie . Des contrats qui représentent au final la somme de 15 millions de dollars afin de sécuriser 100 kilomètres de frontière. Cependant, d’après l’organisation Coalition of Women for Peace, la société aurait obtenu 19 millions de dollars pour la sécurisation de 150 kilomètres de frontière . De même, la société ORTEK, filiale de l’entreprise Elbit System, avait aussi été sélectionnée par le ministère de la Défense afin de mettre en place un système de dissuasion électronique intelligent dans le secteur de Jérusalem, à la frontière avec la Cisjordanie. Le programme est composé de détecteurs avancés, d’une barrière électronique, d’un système de communication, de commandes informatisées ainsi que de postes de contrôle afin de réduire au maximum les fausses alertes. Le contrat se présentait aussi en deux phases : un premier montant de 4,5 millions de dollars pour l’installation du système sur 49 kilomètres, mais une valeur totale de 17 millions de dollars pour la sécurisation de 160 km .

Les sociétés privées : de simples « opérateurs » ou des inspirateurs à terme ?

La sécurisation des frontières représente donc un marché considérable, qui a contribué au développement d’une nouvelle économie globale. Sous l’effet de ces appels d’offres internationaux et de l’émergence d’un véritable marché de la sécurité frontalière, de nombreuses entreprises privées, en particulier les groupes industriels de défense, se sont ainsi reconverties à travers l’exploitation d’un nouveau secteur économique. Il est intéressant d’observer les premiers effets secondaires de cette économie à travers l’apparition de nouveaux acteurs au sein de ce marché, révélateurs de la tendance à la privatisation de la frontière. Selon un article de Daniel Levy, publié par le journal Haaretz en avril 2009, on dénombre déjà quelques accidents et une montée des tensions aux postes frontières concernés par cette mutation . D’autre part, la société militaire privée Blackwater, connue pour son implication en Irak, cherche des marchés à l’intérieur des États-Unis et a installé son nouveau quartier général à 45 miles de San Diego . Cette société de mercenaires avait déjà assuré, comme d’autres sociétés concurrentes, dont notamment une société israélienne – Instinctive Shooting International –, la sécurité à La Nouvelle-Orléans après l’Ouragan Katrina en 2005. Selon Jeremy Scahill, journaliste d’investigation pour The Nation, la société bénéficierait d’appuis à Washington qui soutiennent l’idée d’une participation de Blackwater à la gestion de la sécurité sur certains postes clés de la frontière . Les relations entre la société et le gouvernement sont déjà assez étroites puisque The New Yorker révéla récemment que le programme de drones Predator, utilisés par la CIA à la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, est piloté par des agents de Blackwater, aujourd’hui rebaptisé Xe Service . De même, on constate la reconversion dans le privé de plus en plus fréquente d’anciens hauts fonctionnaires de l’État qui ouvrent leur propre cabinet de conseil, à l’image du Chertoff Group, mais également du Giuliani Group ou encore du Ridge Group.
Enfin, on peut s’interroger sur les centres de détention d’immigrants illégaux, également gérés par des entreprises privées et qui se sont développés très vite après les attaques du 11 Septembre. Même si leur travail peut être tout aussi efficace que celui du secteur public, l’intérêt des firmes privées est avant tout économique et par conséquent diffère largement d’une gestion étatique de l’espace public. Sans tomber dans une polémique sur les dérives que peut entraîner cette nouvelle économie, on se demandera si une privatisation à outrance de la frontière ne risque pas de modifier et d’influencer le discours sécuritaire et stratégique de demain, cela de manière irréversible.