Définition du terrorisme : en finir avec les jugements de valeur

Définition du terrorisme : en finir avec les jugements de valeur

Pierre-Alain Clément

À l’origine de la mécanique terroriste, existe la dualité de cibles. Chacun conviendra que l’attaque terroriste frappe sa cible sur deux niveaux : au niveau physique (les victimes concrètes) et au niveau politique (les autorités responsables de ces victimes concrètes). L’organisation clandestine employant le terrorisme (OC) poursuit donc deux séries d’objectifs. Si l’on applique ce schéma à al-Qaida, ces deux séries d’objectifs sont les suivantes :
- objectif politique : il s’agit des revendications, exigences, propositions, de l’OC. L’objectif politique d’al-Qaida peut se diviser en deux types. Le premier est le défi maximaliste. Il s’agit du défi idéel fondamental, qui est souvent obscur ou irréaliste : reconstituer le califat, contester radicalement les « vices » de la démocratie libérale, revenir à un « âge d’or », etc. Le second type est le défi réel, limité, composé de revendications négociables et clairement exprimées. Par exemple, le retrait des troupes américaines d’Arabie Saoudite ;
- objectif opérationnel : le but est de créer un sentiment d’insécurité et de faire mal. Comme l’affirme Thomas Schelling, l’intérêt de l’OC est de maximiser « le pouvoir de négocier, qui vient du pouvoir de faire souffrir ». C’est par la contrainte opérationnelle que l’OC entend parvenir à ses objectifs politiques.
Du lien entre pouvoir et capacité de faire souffrir, et de l’articulation entre objectif politique et objectif opérationnel, nous pouvons imaginer une définition neutre du terrorisme. Le terrorisme est une stratégie, employée par une organisation privée, visant des cibles secondaires matérielles choisies symboliquement, par des moyens violents, douloureux, intimidants, et publicisés, ayant pour intention de solennellement défier et porter atteinte à l’autorité politique d’une cible primaire immatérielle choisie spécifiquement, qui est légalement responsable des cibles secondaires, et ayant pour mobiles :
- la vengeance d’agressions supposées ou réelles, provoquées par l’organisation ou non, imputées à la cible primaire contre la (les) communauté(s) au(x)quel(les) appartiennent les membres de l’organisation ;
- l’acquisition de l’appui moral ou matériel de cette (ces) communauté(s) à l’organisation ;
- l’accession au statut d’acteur politique, acceptable et incontournable, aux yeux de la cible primaire ;
- la transformation radicale des rapports de forces politiques en faveur des revendications de l’organisation.
En termes économiques, c’est-à-dire en analysant les incitations qui s’appliquent aux acteurs, le terrorisme est le coût de la non-complaisance . Cette expression indique que la non-complaisance de la cible envers les exigences de l’OC entraîne un coût, celui de la poursuite des attaques. La cible doit donc effectuer un rapport coûts/bénéfices pour chaque stratégie de réponse envisagée (accepter de négocier, modifier les termes de la négociation, ignorer l’attaque, exécuter des représailles, etc.) En conclusion, si le pouvoir est proportionnel à la capacité de faire souffrir, l’acte terroriste représente le coût de résister au pouvoir de négocier de l’OC.
En termes concis, le terrorisme est la subversion politique par la violence privée à objectif non militaire. Souvent, la violence terroriste n’est pas condamnée par sa capacité de subversion, mais par ses modalités, un acte doublement qualifié. L’acte est la violence, alors que la contestation politique non violente est globalement mieux tolérée d’un point de vue moral. Les deux qualifications sont : l’aspect privé de cette violence (elle n’est pas mandatée par ceux qu’elle est censée venger) ; l’aspect non militaire de cette violence (l’objectif n’est pas d’optimiser les dégâts infligés aux moyens dont dispose la cible).
Déterminer si l’objectif de la violence est militaire ou non est relativement aisé : elle est militaire si elle est autosuffisante, si elle répond à un objectif d’anéantissement ou d’usure de la cible en temps de guerre, ou de défense de ses intérêts en temps de paix. En revanche, la mise en lumière d’un « mandat » reste, dans les faits, délicate à effectuer. Métaphoriquement, l’OC se donne « la compétence de sa compétence » pour régler son contentieux avec sa cible : elle « s’autosaisit » pour s’attribuer les fonctions d’enquêteur, juge, procureur, jury et bourreau du procès qu’elle lui intente. Corollaire de l’idée de violence privée, cette violence est minoritaire, ce qui la sépare de l’insurrection (violence populaire, « mandatée », pas nécessairement armée). Cette violence est sporadique par opposition à la guérilla (violence à la fois militaire et politique, engendrée par une organisation « parapublique » qui possède une force permanente, dans un but à la fois subversif et de prise du pouvoir). Cette violence vise la subversion, et non spécifiquement la prise du pouvoir, ce qui trace la ligne de démarcation d’avec le coup d’État.
S’il faut choisir cette définition à défaut d’une autre, il est nécessaire d’en expliquer la formulation. Étudions chaque terme de notre définition.

Une stratégie

Nous avons déduit notre définition de deux postulats : le pouvoir de négocier vient du pouvoir de faire souffrir et la combinaison d’objectifs opérationnels et politiques. Dans ces deux postulats, on retrouve la conviction que la violence doit apporter des bénéfices politiques, en termes clausewitziens, que cette violence est la continuation de la politique par d’autres moyens. Le terme de stratégie témoigne du lien entre le mobile opérationnel, secondaire, qui doit permettre d’avancer ses intérêts politiques, mobile principal. Quel sont ces intérêts politiques ? L’objectif est de contester une domination politique. Mais le terrorisme ne peut-il donc pas être une simple tactique au service d’une stratégie plus vaste recourant à d’autres méthodes ? Cette supposition doit être rejetée car l’essence du terrorisme réside dans l’objectif politique qu’il porte. Le terme général de stratégie que nous retenons doit être pris dans un sens moderne plutôt que classique : « L’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit. », comme l’exprime le général Beaufre. Les définitions classiques insistant trop sur la force militaire, l’acception moderne du terme stratégie, qui invoque la force, et non les simples forces militaires, et la lutte entre volontés, est plus adaptée.
Si l’analyse met au jour pour chaque OC un ou plusieurs intérêts politiques, il ne faudrait pas en déduire qu’elles sont systématiquement rationnelles, dans le sens des théories de « l’acteur rationnel ». Notre perspective privilégie les explications rationnelles mais ne préjuge pas la rationalité instrumentale des acteurs. Nous verrons par la suite que les actions terroristes, par l’ampleur des réactions qu’elles provoquent plus ou moins volontairement, apportent fréquemment pour l’OC des conséquences objectivement fâcheuses, au moins à court terme. Ce sont des actions irrationnelles en finalité. Pourtant, ces actions peuvent obéir à d’autres types de rationalités, comme la rationalité en valeur, ou même à des logiques qui anesthésient le libre-arbitre de l’acteur, pour reprendre la classification de Max Weber. Potentiellement irrationnelles, ou répondant à des logiques peu claires, les OC n’en ont donc pas moins un objectif final qui est politique, et non militaire.

Une organisation privée

Le terrorisme a pour objectif de contester radicalement le monopole d’une violence qui n’est plus considérée comme légitime, c’est-à-dire de contester une domination politique. Or, un État est par définition souverain, ce qui implique qu’il n’est soumis au monopole de la violence légitime d’aucune autre entité politique. Un État peut néanmoins être soumis à la domination d’un autre État, mais cette domination ne peut être légalement reconnue.
Aors, nous entrons dans le cas, très fréquent, du conflit entre États, typiquement un État dominant et un État dominé. Il est alors question de lutte entre rivaux, qui défendent chacun leurs intérêts nationaux, l’objectif le plus courant étant d’obtenir de l’adversaire la reconnaissance de sa propre puissance. Cette lutte peut amener les protagonistes à adopter des méthodes contestables ressemblant au terrorisme, mais leur signification tout autre les exclut de cette catégorie. Le terrorisme, lui, s’applique aux luttes entre un acteur légalement dominant et un acteur légalement dominé. Autrement dit, entre un acteur à l’existence reconnue et un autre qui aspire à exister en étant reconnu. De la sorte, l’égalité formelle qui existe entre les États permet d’éviter le besoin pour un gouvernement d’être reconnu comme un interlocuteur nécessaire et légitime. En un mot, la violence étatique sert une stratégie, offensive ou défensive, d’un intérêt constitué ; la violence terroriste sert une stratégie de constitution d’un intérêt.
En revanche, l’instrumentalisation d’OC par des autorités légales, par idéologie ou par intérêt, est une possibilité bien réelle, mais ne peut être assimilée à un hypothétique « terrorisme d’État ». Les exemples sont nombreux où des États téléguident ou financent des OC dans l’objectif de déstabiliser leurs ennemis, objectif substantiellement différent des objectifs du terrorisme que nous avons retenus dans la définition. Par exemple, l’État qui sponsorise une OC ne cherche pas la reconnaissance comme acteur nécessaire ; il n’espère pas non plus transformer radicalement les rapports de forces avec ses ennemis. Dans ce cas, nous dirons que l’État pratique le pseudo-terrorisme, dans le sens où il manipule une OC (engagée réellement dans le terrorisme) pour défendre l’interprétation qu’il se fait de ses intérêts.
L’expression « organisation privée » porte en elle l’idée de groupe clandestin. Cette dimension est essentielle. En effet, n’importe quel groupe privé, militairement inférieur à des troupes étatiques conventionnelles, ne peut agir que sous le sceau du secret. Cet élément est central pour distinguer le terrorisme de la guérilla, qui peut être clandestine, mais dispose d’un certain contrôle sur le territoire et ses populations, et d’une capacité militaire continue, qui lui permettent de sortir de l’ombre et de devenir peu à peu une organisation « publique » ou « parapublique ».

Des cibles secondaires matérielles choisies symboliquement

Ces cibles sont typiquement des civils, des militaires, des infrastructures et bâtiments publics ou privés. Les cibles physiques directes de la violence terroriste ont vocation à faire ricocher la violence sur une cible politique. Pour cette raison, ces cibles directes sont secondaires dans la stratégie de terreur. Elles sont matérielles car l’aspect spectaculaire des dommages contre des cibles humaines, des bâtiments ou toute autre infrastructure est au cœur du spectacle dramatique que vise à créer l’OC.
Le choix de ces cibles est souvent présenté comme aléatoire. Il serait plus exact de dire que ce choix est symbolique, selon le message que souhaite transmettre l’OC. Le 11 septembre 2001, étaient visés les symboles de l’Amérique triomphante, à savoir ses centres de pouvoir (tout indique que l’avion qui s’est écrasé en Pennsylvanie se dirigeait vers Washington), le symbole de sa force militaire (le Pentagone) et celui de sa puissance économique (le World Trade Center). Des attentats visant « aveuglément » des civils sont aléatoires dans la mesure où les victimes réelles sont frappées arbitrairement (faire exploser une bombe dans tel marché plutôt que devant tel bâtiment par exemple), mais sont symboliques en ce qu’ils représentent la « victime innocente » par excellence, ce qui accentue la théâtralisation dramatique de l’acte terroriste. L’aspect aléatoire de l’attentat sert seulement à instiller la peur dans la population, ce qui est supposé accroître la pression sur le gouvernement. Mais l’attentat qui frappe des cibles prévisibles (par exemple, une patrouille de police en Iraq ou un bâtiment administratif en Corse) n’en est pas moins une forme régulière de terrorisme.

L’autorité politique d’une cible primaire immatérielle choisie spécifiquement

Cette cible est typiquement un État, une organisation internationale, une autorité militaire ou civile occupante dépendante d’un État ; cette cible renvoie toujours à une autorité étatique. En effet, pour qu’il existe des cibles secondaires, il faut qu’il existe une entité supérieure qui en soit responsable et qui soit la cible primaire. Supposons deux OC en compétition qui en viendraient à des affrontements violents : les membres des deux factions sont des combattants qui visent tous à neutraliser tout autre combattant ennemi. Chaque perte infligée vient réduire les capacités militaires de l’autre faction, chaque cible est primaire, dans une stratégie d’anéantissement ou d’usure. Le schéma terroriste est donc inopérant dans ce cas.
La cible visée par le ricochet de la stratégie de terreur est bien le monopole de la violence légitime appartenant à l’État, donc l’autorité qu’il tire de la légitimité de sa violence. En s’attaquant à ce monopole de manière tout autant symbolique que matérielle, l’OC provoque délibérément l’État et se présente implicitement comme l’égal du gouvernement visé.

Des moyens violents, douloureux, intimidants et publicisés

Les nombreuses définitions existantes passent souvent rapidement sur les caractéristiques détaillées de la violence terroriste, évoquant souvent les victimes civiles, estimant probablement que cette caractéristique recouvre l’ensemble des pratiques terroristes et qu’elle permet de distinguer la violence terroriste des autres violences politiques.
La fréquence de la référence aux cibles civiles a été mesurée, entre autres éléments constitutifs d’un grand nombre de définitions, par Alex Schmid et Albert Jongman. Ces auteurs ont analysé cent neuf définitions dans les productions portant sur le sujet, et ont réalisé un tableau classant les concepts en fonction de leur fréquence. Les définitions universitaires parmi les plus citées (Alex Schmid et Albert Jongman, Brian Jenkins, Bruce Hoffman) ne mettent généralement pas en avant le statut civil des cibles visées, à l’exception notable de Walter Laqueur, qui prétend définir le terrorisme par le fait que ses victimes seraient « innocentes », ce qui est évidemment un non-sens dans la mesure où l’innocence n’est pas un concept politique.
Sans surprise, les définitions gouvernementales et la plupart des définitions intergouvernementales, en tant que définitions juridiques, ne reconnaissent pas la distinction entre civils et militaires. C’est le cas du droit français, canadien, américain, britannique, allemand, espagnol et du droit communautaire européen. Dans tous ces cas, implicitement ou explicitement, l’infraction de terrorisme est constituée lorsque certaines infractions pénales déjà existantes parmi les plus graves (homicide ou tentative d’homicide, séquestration, etc. : des infractions « supports ») sont commises dans le but d’imposer une volonté politique au plus haut niveau de l’État.
Un certain nombre de définitions officielles aux États-Unis se réfèrent explicitement à des cibles civiles, et la Ligue arabe a adopté une définition qui suggère une vision identique. Les conventions pour la lutte contre le terrorisme de l’Organisation des Nations unies vont également dans ce sens.
Armé d’un aperçu des différentes définitions utilisées par divers acteurs, nous pouvons synthétiser les caractéristiques de l’attaque terroriste. Vus de l’extérieur, les objectifs de l’OC consistent en deux éléments : l’exercice du pouvoir (la cible doit agir en accord avec les exigences de l’OC) contre les intérêts de la cible tels qu’elle les conçoit à un moment donné (l’OC a des exigences que n’aurait pas satisfaites, a priori et naturellement, la cible). Mais le pouvoir est une relation qui implique que le gouverné accepte d’une certaine manière le pouvoir du gouvernant, bref, qu’il lui reconnaisse une autorité. Or, un État n’a aucun intérêt à reconnaître l’autorité d’un groupe privé qui exige de lui d’agir contre ses intérêts. L’OC doit donc faire comprendre à sa cible qu’une attitude de soumission est moins coûteuse qu’une attitude de non-complaisance. Or, le moyen le plus évident de briser la volonté d’un acteur est la violence, qui entraîne non seulement douleur, mais peur. Nous obtenons ainsi le premier élément du moyen terroriste : la violence. Mais d’une certaine manière, n’importe quelle violence peut servir les objectifs de l’OC, du moment qu’elle est convenablement exercée. Bien que rien n’empêche théoriquement de concevoir des attentats sans dégâts physiques, ces derniers sont le moyen le plus direct et facile d’employer sa « capacité de faire souffrir », et se retrouvent historiquement dans toutes les violences terroristes.
Cette violence doit en revanche être canalisée de manière réfléchie. Avec des moyens limités, comment maximiser l’impact d’un acte de violence ? Cette violence doit avoir une certaine ampleur, afin de se démarquer du « coup d’éclat médiatique » rapidement oublié en raison d’une violence absente ou presque. Le terrorisme provoque donc automatiquement une violence douloureuse. Par cet adjectif, il ne faut pas comprendre que l’acte terroriste cause automatiquement des dommages corporels, mais qu’il constitue une infraction majeure, c’est-à-dire un délit grave ou un crime.
Les dommages occasionnés par cet acte sont donc traumatisants (physiquement ou moralement), généralement coûteux et en quelque sorte humiliants. Mais des dégâts physiques graves ne sont pas suffisants pour être qualifiés de terroristes : un assassinat politique ne cause-t-il pas des dégâts de la sorte, alors que ce n’est pas un acte terroriste ? Nous arrivons ici au cœur étymologique du terrorisme : l’acte doit être anxiogène, fragiliser le moral de la population et du gouvernement de manière à ce qu’ils deviennent réceptifs aux exigences de l’OC. Naturellement, la « terreur » à proprement parler n’est pas un objectif raisonnablement atteignable : l’idée est plutôt d’instiller dans l’esprit de la cible un sentiment d’angoisse et d’urgence la poussant à prendre des décisions précipitées favorables à l’OC ; ou dans une perspective à plus long terme, de faire payer à la cible le coût de sa non-complaisance.
Une dernière caractéristique essentielle de l’acte terroriste est relative à sa diffusion. Contrairement à la réponse classique à l’énigme philosophique, on peut affirmer que si personne n’est présent pour entendre le « bruit de l’arbre » terroriste qui tombe, alors il ne fait pas de bruit. Ainsi, les moyens de l’attaque doivent être publicisés, ce qui invoque deux caractéristiques : l’attaque doit être minimalement spectaculaire, de manière à être attractive pour les médias. Ainsi, pour reprendre les termes de Walter Laqueur : « le véritable danger que court le terroriste est celui d’être ignoré, de recevoir une insuffisante couverture médiatique ». Plus fondamentalement, l’ensemble de la mécanique de la stratégie de terreur est enrayé si l’attaque ne reste connue que des victimes et témoins directs. Dans ce cas, l’intimidation reste limitée, la douleur est circonscrite, et la portée de l’acte s’en trouve radicalement réduite. De plus, dans des sociétés industrielles où l’image est omniprésente, et sachant que de toute manière l’image est plus percutante que le mot, la médiatisation de l’acte terroriste, gravant une empreinte hypertrophiée dans la psyché collective, est une condition cruciale de sa réussite opérationnelle, ce qui ne préjuge pas la réussite de la stratégie politique dans laquelle il s’inscrit.
La diffusion optimale de l’acte terroriste est directement liée à la capacité de l’OC de narrer une histoire (storytelling) ; à la violence physique doit être associée une violence symbolique théâtralisée. L’apogée dramatique de cette narration combinant violence physique et violence symbolique est atteint avec l’attentat contre le World Trade Center de 2001 : une mise en scène orchestrée avec une sophistication extrême (le deuxième avion percutant la tour devant une multitude de caméras attirées peu de temps auparavant par le premier avion), associée à une exécution épurée (Icare moderne, le World Trade Center a conquis les cieux, offrant la vue de son triomphe à tous, avant de connaître une chute précipitée, victime de son ambition), assénée avec la brutale simplicité des images en direct.
Une fois ces quatre éléments réunis, ils doivent contenir une certaine intensité, et doivent s’inscrire dans le reste de la définition. De nombreux actes de sabotage ou d’activisme politique peuvent présenter des caractéristiques proches du terrorisme sans en être pour autant, ce qu’on pourrait appeler pré-terrorisme.

Une intention et des mobiles

La distinction entre l’intention (ou résultat) et le mobile est issue du droit pénal français, et s’applique avec bonheur à l’analyse du phénomène terroriste. Le résultat direct de l’acte est l’équivalent en termes juridiques de l’intention criminelle. Il s’agit de l’élément moral (ou volonté de nuire, qui peut être intentionnelle ou non) qui permet, avec l’élément matériel (l’acte) et l’élément légal (la loi incriminant cet acte), de constituer l’infraction pénale. Le mobile représente la justification de la commission de l’infraction.
En droit pénal français, les mobiles ne permettent pas de caractériser l’intention, ce qui signifie concrètement qu’un mobile ne peut être une cause d’irresponsabilité pénale. Le mobile n’est pris en compte de manière obligatoire que dans deux cas. Tout d’abord, lorsqu’il est mentionné expressément par la loi : ainsi, à l’article 421-1, le terrorisme est caractérisé lorsque certaines infractions sont commises « dans le but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». Il est à noter que la loi considère que le but de troubler gravement l’ordre public est un mobile et non une intention (l’intention consiste en la volonté de commettre lesdites infractions), tandis que nous avons classé le trouble grave à l’ordre public comme intention dans notre définition. Cette divergence s’explique par le fait que la définition juridique du terrorisme n’a pas vocation à entrer dans le détail de l’explication analytique du terrorisme pour qualifier une infraction : les mobiles que nous mentionnons dans notre définition sont non pertinents d’un point de vue juridique. En outre, la qualification du trouble grave à l’ordre public en mobile permet de décomposer l’acte de terrorisme en une infraction de droit commun (l’intention criminelle) et une infraction politique (le mobile), ce qui a des conséquences fondamentales en termes de sanction pénale (voir le paragraphe « solennellement défier et porter atteinte » ci-dessous). Le deuxième cas où le mobile doit être pris en compte par le juge est lorsqu’il représente une circonstance aggravante. Le cas du terrorisme est particulièrement visé, puisque le mobile politique, loin de classer l’infraction parmi les infractions politiques, constitue une circonstance aggravante, de même que pour les crimes contre l’humanité (à la différence que pour le terrorisme, le mobile est à la fois facteur constituant et aggravant, statut que ne possède aucun autre mobile dans le Code pénal).
Les mécanismes de la distinction entre intention et mobile en droit étant exposés, il convient d’expliquer l’intérêt de reprendre cette distinction. D’un point de vue heuristique, la distinction intention/mobile nous permet de limiter les pollutions analytiques engendrées par les arguments éthiques ou juridiques dans l’analyse du terrorisme. En effet, c’est dans l’intention (ou résultat) que le terrorisme est le plus généralement condamnable, et condamné, légalement et éthiquement. L’analyse de l’intention est biaisée par le fait que le droit est créé par les États : analyser l’intention reviendrait à juger le terrorisme avec les outils de ses victimes. La création d’une infraction autonome en droit français, alors que l’on pourrait s’attendre à le voir considéré comme une infraction politique, montre combien le droit pénal est tributaire des priorités sécuritaires qu’une société se donne.
Cette distinction nous permet également de distinguer plus finement les différentes violences politiques similaires au terrorisme, qui possèdent aussi un mélange d’objectifs politiques et opérationnels. Par exemple, dans la lutte contre un occupant, un groupe de partisans qui sabote la logistique de l’armée d’occupation n’utilise pas le terrorisme car l’intention de son acte est proprement militaire, quand bien même ses mobiles peuvent être les mêmes que ceux d’une OC (venger des camarades, chasser l’occupant, etc.).
Nous allons à présent étudier plus précisément le contenu de l’intention puis les mobiles de l’OC.

Solennellement défier et porter atteinte

En commettant des infractions graves, caractérisées par la violence, leurs propriétés intimidantes, et orchestrées de manière à être médiatisées, l’OC envoie un message sans équivoque à la cible : « Nous avons le pouvoir de contrecarrer votre prérogative et devoir de maintenir l’ordre et la sécurité publics ». En assumant publiquement de violer le monopole de la violence légitime par la violence, l’OC porte directement atteinte à une des composantes essentielles de l’autorité politique de la cible. Cette atteinte est solennelle dans le sens où la violence n’en est pas un produit mais une dimension constitutive. Autrement dit, la violence est censée exprimer par elle-même l’atteinte à l’autorité politique. La solennité permet également de désigner le fait que le terrorisme ne fonctionne pas nécessairement sur la répétition de la violence, et qu’une seule attaque est suffisante pour exprimer le franchissement d’une ligne : après l’attaque, l’État doit accepter des négociations ou s’attendre à payer le prix de sa non-complaisance.
La cible primaire de l’attentat est bien une cible immatérielle affectée par une violence symbolique. Dans la mesure où la violence infligée aux cibles directes de l’OC n’est pas en mesure, seule, de la mettre en position de concrétiser ses mobiles, l’intention de l’acte terroriste réside ailleurs, dans la violence symbolique affectant une prérogative essentielle de l’autorité politique. Quel levier utiliser pour amplifier une violence physique relativement faible en une violence symbolique puissante ? L’OC doit tout d’abord utiliser les moyens décrits plus hauts (violence, intimidation, douleur et publicité), mais doit simultanément se présenter comme un réel concurrent de l’autorité. Sans des actes de langage qui donnent sens à son (ses) acte(s), la violence terroriste laisse la place à une violence illisible, la cible n’ayant aucune chance de comprendre les termes du marché proposé : quel prix à payer pour sa non-complaisance, à qui, ou quel genre de complaisance est-elle attendue ?
Nous avons souligné plus haut l’hypertrophie de l’impact symbolique dans la psyché collective par rapport aux dégâts de la violence physique. D’une certaine manière, l’intrusion traumatisante de l’OC dans les esprits est une forme de « viol de l’imaginaire » . Que la portée de ce « viol » soit sujette à débat, il n’en demeure pas moins que l’acte terroriste porte en lui un message d’humiliation. Cette humiliation est d’autant plus vive lorsque la cible se considérait comme invulnérable, ou du moins a un fantasme de la sécurité, comme les États-Unis lors du 11 Septembre. L’humiliation inhérente à l’attaque violente et douloureuse est de nature à inciter la cible à réagir de manière excessive contre la (les) communauté(s) dont se revendiquent les membres de l’OC, ce qui a vocation à souder cette (ces) communauté(s) autour d’elle. Avant de se pencher sur ses mobiles de long terme, l’OC doit survivre à court terme, et est donc dépendante d’un soutien qui lui apporte crédibilité et assistance. C’est par cet élément que nous allons commencer l’examen des mobiles de l’OC.

Le schéma vengeance-appui-statut-transformation

Les mobiles peuvent se décomposer en quatre étapes. L’ordre de ces étapes ne représente pas seulement la gradation de la difficulté de les atteindre (du plus facile au plus difficile), mais ils doivent être considérés dans leur linéarité : il est très improbable qu’une étape soit atteinte avant que la précédente ne l’ait été. Cette linéarité est inhérente à la mécanique terroriste. Elle représente l’extension de l’action de l’OC de l’échelon individuel à l’échelon national (voire international) en passant par l’échelon local. Nous retrouvons dans ce schéma la dualité objectif opérationnel/objectif politique que nous avions évoquée pour justifier le terme de stratégie. Les deux premières étapes sont des étapes qui ont un mobile clairement opérationnel : les représailles et l’acquisition du soutien extérieur. Mais ces deux étapes n’auraient aucun sens si elles ne servaient pas des mobiles politiques, que nous avons regroupés en deux étapes : l’acquisition du statut d’interlocuteur et l’exploitation de ce statut.
Le premier élément, la vengeance, est le niveau le plus personnel des membres de l’OC. Le désir de subversion naît de la volonté de contester une domination politique qui est censée avoir commis des abus contre une communauté déterminée. Ces abus marquent les membres de l’OC personnellement, ce qui explique leur engagement. Une OC s’exprime systématiquement au nom d’une ou plusieurs communauté(s) dont elle se proclame le défenseur, mission qui lui confère une autorité et une légitimité supérieures, et encourage la motivation de ses membres. Cette communauté de rattachement peut relever de toutes sortes d’allégeances, plus ou moins construites et plus ou moins combinées entre elles : nation, religion, idéologie politique, pour ne citer que les plus évidentes, et communes. La mission de défense que s’attribue l’OC répond à des abus qui peuvent être fantasmés ou exagérés, mais l’essentiel est évidemment que ses membres en soient convaincus.
Une fois la vengeance consommée, l’OC doit exploiter son acte de manière à ce qu’il lui rapporte le plus de soutien possible. Car si les cibles primaires et secondaires sont les ennemis, on pourrait distinguer une cible tertiaire, qui, elle, est amie ; ou plus exactement, dont l’OC devra s’assurer la sympathie, le soutien, l’assistance. L’appui se décompose en une partie idéelle et une partie matérielle : l’adhésion morale aux objectifs de l’OC lui fournit une certaine autorité (sa violence privée répond en fait à une demande non assouvie) et crédibilité (l’OC obtient le monopole de l’expression de cette demande). Le soutien matériel couvre les besoins en capitaux et en équipements de l’organisation. La nécessité d’acquérir un soutien populaire et extérieur (par exemple, des soutiens à l’étranger) est à ce point impérieuse que de nombreuses OC provoquent volontairement une réaction excessive de la part des cibles, justifiant rétrospectivement la pertinence de leur vengeance terroriste, pourtant à l’origine des représailles.
Une fois l’appui obtenu, l’OC entre dans la dernière phase de la mécanique terroriste, qui est aussi la plus instable et aléatoire, la phase politique. Elle doit transformer l’appui qu’elle a reçu en pouvoir politique. Ce qui revient, en premier lieu, à acquérir le statut d’interlocuteur incontournable pour sa cible. L’OC n’emploie qu’un seul moyen d’y parvenir : les moyens terroristes, c’est-à-dire la contrainte. Mais s’imposer comme un interlocuteur politique n’est pas suffisant : dans la perspective de négociations, la cible doit d’une certaine manière reconnaître l’autorité de l’OC, qui doit montrer qu’elle peut être un négociateur sérieux : bonne foi, respect des engagements pris, cessation de la violence, etc.
Une fois que l’OC a réussi à s’imposer et que la cible reconnaît qu’elle va devoir négocier avec elle, celle-ci tente de faire valoir ses exigences. La question de la ductilité de la puissance se pose alors : la capacité de nuisance tactique peut-elle (et si oui, avec quelle déperdition) se muer en levier politique ? La relative faiblesse des moyens tactiques, associée à des exigences politiques généralement démesurées, conduit souvent l’OC à échouer à cette ultime étape. Ces exigences relèvent effectivement d’une modification radicale des rapports de force en faveur des revendications de l’organisation : retrait des troupes régulières d’une zone, création d’une zone franche contrôlée par l’OC, modification d’une politique interne ou étrangère, etc. Néanmoins, cette transformation de l’équilibre des forces entre l’OC et sa cible demeure virtuelle, car la force de l’OC est ponctuelle, et ne représente pas une force ou une menace permanente. Les cas de succès du terrorisme mettent en jeu des OC qui ont partiellement ou totalement mué en guérilla, et contre des occupants étrangers ou des États faibles. En un mot, le passage du conflit asymétrique au conflit symétrique est le plus grand défi des OC, défi qu’elles ont souvent perdu.

La distinction entre dimensions politique et opérationnelle dans la stratégie terroriste nous permet de justifier les deux axes du terrorisme (réel et idéel), summa divisio de l’analyse du terrorisme comme du contre-terrorisme. L’objectif idéel appartient au politique, l’objectif réel à l’opérationnel. Cette distinction permet de mieux comprendre l’échec d’al-Qaida au lendemain du 11 Septembre (défi idéel extravagant et moyens réels insignifiants), mais aussi l’échec de la « guerre contre le terrorisme » : des moyens réels extravagants, mais une réponse idéelle insignifiante.
En effet, l’emploi du terrorisme par al-Qaida n’a pu engendrer qu’une implication accrue des États-Unis au Moyen-Orient. Elle n’a pu rallier les foules arabo-musulmanes derrière sa bannière. L’échec du terrorisme n’est donc dû qu’à ses propres faiblesses, et non à un quelconque succès de la « guerre contre le terrorisme ». Ses seuls succès se limitent à la destruction de quelques camps d’entraînement en Afghanistan, à l’élimination d’un certain nombre de cadres du réseau et à une vigilance accrue des États devant cette menace. Bref, des résultats bien maigres pour tant d’investissements financiers et moraux. En déployant l’armée contre des combattants asymétriques, en rétrogradant les libertés publiques au rang de luxe limité aux périodes de paix, en inaugurant un cycle de guerre perpétuelle (puisque le terrorisme ne disparaîtra pas), le coup de pied dans la fourmilière afghane a certainement affaibli l’autorité des États-Unis. Les États-Unis sont devenus non plus craints en raison de leur force, mais de la peur même qui les étreint, qui les rend imprévisibles et menaçants. L’élection de Barack Obama a certes donné l’impression de fermer la parenthèse néoconservatrice. Mais les néoconservateurs n’en démordent pas. Plus grave, le président Obama risque, malgré toute sa bonne volonté, de ne pas pouvoir réellement transformer le rôle des États-Unis au Moyen-Orient – qui le pourrait ? Un des moyens les plus concrets pour lui serait d’obtenir la résolution du conflit israélo-palestinien. Il est inquiétant de voir que la réduction du risque jihadiste dépend de la résolution de ce conflit insoluble…
Les échecs individuels d’Oussama ben Laden et de George Bush ne doivent pas éclipser le renforcement des fondements du salafisme jihadiste. Al-Qaida s’est heurtée brutalement au principe de réalité. Miné par une crise du leadership, ne contrôlant pas sa communication, ne pouvant faire taire les critiques internes, le réseau a joué son va-tout le 11 septembre 2001, qui pourrait bien sonner le glas de son avenir en tant que structure. Mais, et c’est l’avenir de tout réseau, les structures, les moyens et les chefs vont disparaître, pour laisser la place à de nombreux épigones, certes moins talentueux, mais tout aussi enthousiastes, inspirés par la retentissante carrière de leur ancêtre.