Peur sur la ville

Peur sur la ville

Jean-Kely Paulhan

Voilà un peu plus d’un demi-siècle que La Ville épargnée a été publiée par les Éditions de Minuit , à côté de Molloy, de Beckett, des Gommes de Robbe-Grillet. Ce voisinage n’autorise pas à faire entrer Porquerol dans une école ni un mouvement, ce qui lui eût fait horreur. « La mort du personnage » ne l’a jamais inquiétée non plus. La Ville n’est donc pas un acte de décès ni une rupture, plutôt la chronique farceuse de quelques jours de répit avant la mort d’une société, avec ses lieux communs, ses convictions, ses fuites dans le mensonge « pour la bonne cause ». Quelques jours où les oppresseurs et les victimes, en attendant d’échanger leurs rôles, accumulent encore des vilenies, histoire de bien haïr, avec le sentiment du devoir accompli.
Quant au bourreau, au grand exterminateur qui s’apprête à venir nettoyer la ville, il rend service à sa façon : en donnant l’illusion qu’il est responsable de tous les maux, il cimente un temps l’unité qui n’a jamais existé. Un instant encore, Monsieur le bourreau-bouc émissaire, laissez-nous croire encore un instant que nous étions un peuple, que nous avancions du même pas, que nous étions heureux, que nous nous aimions !

Kratobrote est une brute épaisse, lancée dans une conquête d’autant plus facile que la terreur inspirée par ses troupes lui ouvre les villes sans combat. Les élites, chargées de protéger un peuple pacifique et attaché à son petit bonheur semi-démocratique, à la petite vie tranquille qu’il croit mériter, pensent avoir trouvé une parade en se dotant d’une extraordinaire invention, la machine d’Istanbul. La machine d’Istanbul tient du radar et du bouclier antimissile, elle doit aussi identifier sans erreur l’ennemi et le détruire du même coup dès qu’elle l’aura reconnu. C’est une extraordinaire invention… mais son fonctionnement est aléatoire, comme la bataille qu’elle devrait éviter. La résistance à Kratobrote est d’abord incarnée par la Princesse, une gardeuse de dindons, méprisée de tous, alors même que l’armée est entrée dans la ville (la machine n’a pas marché parce que les soldats allaient à pied). L’armée s’éloigne, sans avoir commis le moindre méfait. Quand elle revient, cette fois, se croyant instruits par l’expérience, les habitants ont entièrement miné leur cité. « Elle » est totalement détruite (l’armée, comme la ville !). La Ville épargnée est le récit à plusieurs voix d’un temps de soulagement et d’espoir puis d’une catastrophe, sur lesquels les habitants, obscurs ou célèbres, s’imaginent avoir prise, au moins par leurs mots. Aux plus démunis, il restera l’orgueil d’avoir tout perdu. La plupart s’adaptent, avec un mélange de dignité, de courage, de veulerie et de fatalisme. Pour les morts, ils accèdent vite à une réussite si parfaite qu’ils n’auraient jamais osé en rêver de leur vivant : « Il leur est offert ce dont ils furent le plus durement privés au cours de leur existence : respect, honneurs, amitié, amour, enfin tout ce bazar qui est, en somme, la source des satisfactions humaines. »

L’auteur de la Ville est une ancienne petite fille, qui, très tôt, a ressenti l’étrangeté d’un monde auquel elle n’a pas le sentiment d’appartenir. Longtemps avant de visiter son premier zoo, c’est dans le tramway de Nîmes, au milieu des voyageurs de l’impériale, des grandes personnes solennelles, affublées de chapeaux potagers ou vergers, aux oiseaux perchés, qui leur font des crêtes, couvertes d’étoffes carapaces, qu’elle découvre la ménagerie humaine. Élevée par une nourrice piémontaise extrêmement simple, affectueuse et pleine d’humour, avec laquelle l’enfant partage une sorte de marginalité clandestine, elle en apprend aussi le soupçon, non métaphysique ni engagé mais joyeux, de l’humanité ordinaire. Porquerol se souvient des réceptions ou des visites dans le salon familial. Il arrivait que la nourrice l’attirât, comme à un spectacle mystérieux, pour lui faire voir, des coulisses, de derrière une tenture, ces marionnettes si drôles, qui s’agitaient en scène, jouaient leur rôle avec tant d’application. La nourrice et l’enfant étouffaient alors leurs rires.

Ces souvenirs ne sont pas enfouis au moment de l’écriture de La Ville. Seulement, deux grandes guerres ont passé, dont la dernière a fini de brouiller les valeurs, d’abîmer le monde cohérent des gens qui croient qu’ils savent. Porquerol met en chantier La Ville épargnée dans une France assommée par la défaite de 1940 et l’Occupation, qui peine à se reconnaître dans les décombres de ses illusions passées. « Épargnée » ? Qui a rêvé d’être épargnée, qui a voulu s’épargner, qui aurait dû être épargnée si… Mais dont les habitants contemplent maintenant des ruines et des morts, « déchets repoussants, misérables », parfois obscènes. Car le grand désastre n’est pas seulement moral, il est aussi matériel, physique. Les dernières pages de La Ville (massacrée) évoquent des milliers de fourmis humaines, qui reprennent possession des gravats, où se mêlent dans un fouillis parfois grotesque, fauteuils de salon au petit point , miettes des grands services, pipes, et moulin à café, intact, comme neuf, avec sa « plaquette de cuivre oblongue qui porte le nom sensationnel du fabricant : Pataud ». « Tenaces, [les gens] entrent et sortent par de grands trous béants, comme de la vermine. Ils montent sur un cadavre. Ils le découvrent et l’inspectent, ils l’écument, ils en prennent possession d’une façon extrême, comme jamais. » Bombardements qui précèdent la Libération, souvenirs d’une expédition à bicyclette dans la région d’Argentan et de la traversée d’un champ de bataille. Vision d’Amiens rasé. Et toujours « ce bouquet de chevaux morts qui ont de si grandes dents, d’immenses yeux humains levés au ciel, statufiés couleur de cuir bouilli, posés sur le socle de leur sang noir, gelé, en un seul bloc à ras du sol comme une mare ».
Il existe à Brest, autre ville massacrée, une petite place sans grâce, encerclée de hauts immeubles bétonneux, qui laissent çà et là apparaître quelques plaies rouillées. Un petit square y a été planté, dont les arbustes poussent misérablement, sur quels débris ? sur quels restes de vies ? Au milieu un manège de chevaux de bois. Mais ce manège ne tournera jamais. Jamais des enfants ne le feront retentir de leurs cris et de leurs rires. Ces chevaux sont figés dans le métal et le ciment, comme s’ils avaient arrêté leur course le soir où la ville d’avant s’est couchée dans un grand abattement. J’ignore quelle était l’intention de l’artiste, mais cette sculpture demeure pour moi plus pathétique que toutes les plaques commémoratives. Je n’ai jamais vu d’enfant chercher à monter sur ces chevaux ni même s’en approcher.

Épluchures d’Histoire

Remarquer que les récits de Porquerol sont pétris d’histoire, de notre histoire, c’est enfoncer une porte ouverte, qui donne sur le vide. Oui, Solitudes viriles est une vision (cruelle) du Front Populaire, Le Moment d’Avrancourt une peinture de l’Exode de 1940, Le Fourbi arabe un roman de la décolonisation (double étrange d’un roman sur « la plus grande France », bien pensant dans le style de la Ligue maritime et coloniale, publié pour des raisons purement alimentaires ). Comme La Ville épargnée nous parle de la France de la Ligne Maginot qui croit échapper à la catastrophe hitlérienne. Mais sitôt la porte ouverte, le sol se dérobe, et nous perdons tous nos repères, toutes nos certitudes comme si nous avions autrefois habité dans la Ville cette rue dévastée des Mestrions, « complètement déplacée, comme prise par une main gigantesque et portée plus loin, à deux cents mètres ». Deux cents mètres, distance très faible et immense à la fois, qui nous empêche de faire le point, « saut vertigineux de puce » qui nous change en cirons géants à jamais empêtrés. Empêtrés de nos petites histoires individuelles et de cette grande Histoire, parfois glorieuse parfois abjecte, qui leur donne un léger vernis d’intérêt… au moins à nos yeux car, pour Porquerol, toutes les histoires se résument à la même singerie.
On ne trouvera pas de message ni de morale, encore moins de dénonciation ou de colère chez Porquerol. L’univers qu’elle décrit est désespérant de sottise, de médiocrité, mais elle ne tire de ce constat ni appel à la révolte ni exaltation d’un autre modèle. Porquerol n’a que faire non plus d’une singularité par laquelle elle échapperait, comme « artiste » à ce désespoir. Peut-être s’agit-il d’enfermer dans ce livre, comme sous un monument funéraire, un passé insupportable. Il arrive que les cérémonies d’adieux provoquent le rire, même chez les plus tristes, et que l’effronterie d’un sculpteur se donne libre cours dans les lieux les plus convenus.
Mme Madeleine est la mère du jeune Tudic, héros provisoire d’une société qui se cherche des sauveurs parce qu’elle ne croit pas à son culte de la technique. Bouleversée par la tromperie à laquelle Tudic se livre, pour se prouver qu’il existe, qu’il compte enfin, elle se réfugie dans une église, où elle observe le peuple des quémandeurs, venus négocier leur pardon. « Les desseins de Dieu sont imprévisibles, cependant il est assez rare qu’ils tournent à la tartine de beurre », remarque Mme Madeleine. Mais qui a dit que Dieu devait être le grand beurreur de tartines ? La scène exprime bien l’horreur de l’écrivain pour une religion qui reflète des peurs, des ambitions, des exigences, trop humaines ; « agnostique mystique, par spiritualité », Porquerol ne peut reconnaître ce « bon Dieu » que nous avons fabriqué à notre pauvre image.
La Littérature, ou plus exactement la reconnaissance sociale qu’elle pouvait attirer, est présente dans La Ville sous la forme de deux caricatures, celle du vieux poète, celle du « poète-bébé ». Le célèbre poète a « réussi », mais il est bien tard, il en est amer : « Il y a quelques grands poètes. Ce sont ceux qui sont parvenus à le faire savoir. Cela n’a pas été sans mal ; cela leur a pris à peu près toute leur existence, comme des fonctionnaires. Le plus grand de tous est bien tranquille ; c’est fini, on ne se permet plus d’attaquer sa célébrité ; elle est assise ; il a le cul collé au fauteuil. Il faut dire qu’il est si vieux, il n’a plus beaucoup de temps, maintenant avant la mort, pour se les rouler dans la farine ; et il est perclus de douleurs. Il a une grande tête de concierge hargneux, agacé d’être continuellement dérangé par ses admirateurs comme par des locataires. »
Le « poète-bébé » , dont le fonds de commerce est l’insolence, a fait une découverte, à dix-huit ans : « Il n’écrit pas, rien. Il n’est pas poète, tout simplement ; ce qui est le comble de la poésie ; mais il fallait y penser. Les autres en sont un peu jaunes. »
Fausseté de la littérature, avilissement de la religion, inutilité de l’action et tromperie de l’héroïsme. La table rase peut séduire d’un point de vue intellectuel ou esthétique, mais incite-t-elle à créer un lien, un sens nouveaux, nécessaires dès que les hommes vivent ensemble ? Son œuvre participait-elle du mal qu’elle décrivait avec talent ? Doit-elle être considérée plus comme un document historique sur un état d’esprit au sortir de la guerre ? Un roman n’a pas pour fonction de nous donner des règles de vie, ni de nous rassurer d’ailleurs. Que Porquerol se sépare radicalement de son pays, des valeurs qui le sous-tendent, comme tout créateur, traître à l’ordre parce qu’il ouvre des brèches, rien ne le montre mieux que son scepticisme antipatriotique : « On raconte que l’on donne sa vie pour sa patrie, pour une cause, pour une idée, pour Dieu, ce n’est jamais que pour soi que l’on choisit de mourir : par résignation, désespoir, bravade, orgueil, pour embêter ceux qui restent, se venger, leur laisser la honte, le remords, les écraser. »

Porquerol épargnée ?

Ces dénonciations ne sont-elles pas elles-mêmes très datées et ne finissent-elles pas dans l’indifférence parce que leurs cibles ne représentent plus rien, depuis longtemps ? Pétards mouillés ? 1953 est loin et le nom de Porquerol , disparue à 103 ans en 2008, n’est plus connu que de quelques historiens de la littérature.
La Ville ne se réduit pas à cette provocation. Ou elle est d’abord provocation, appel à réviser nos certitudes, et reconnaissance, exaltation même, de nos ambiguïtés, de ces contradictions qui donnent le sentiment que nous n’avons pas fini de comprendre, qu’il faut continuer à chercher.
Même l’auteur n’échappe pas à ces ambiguïtés. En ce mois de mars 2006 où des étudiants et lycéens français manifestent en masse contre la précarité des statuts qu’on leur propose et déclenchent une grave crise politique, on peut lire dans La Ville une apologie de l’apprentissage, de 18 à 32 ans bien sonnés, dans le petit commerce. Le modèle socio-économique décrit n’existe plus mais on ne peut pas affirmer que cette apologie soit étrangère aux convictions d’Elisabeth Porquerol, longtemps pigiste dans la presse, sautant d’un employeur irrégulier à un patron incapable de la payer, pendant de longues années, et ayant appris ainsi son métier, « sans jamais chômer », en se contentant de très peu, dans une grande insécurité. Que « l’épicier vainqueur », avec « sa gueule à faire vomir les rats », auteur du discours sur les vertus de l’apprentissage « à l’ancienne », soit grotesque et prétentieux, ne change pas grand-chose au doute qui s’empare alors de nous. Et si les épiciers vainqueurs n’avaient pas tout à fait tort ?
De manière aussi dérangeante, Porquerol nous met aussi en garde contre les deux catégories chéries de notre imaginaire collectif, les victimes et les révolutionnaires, parés de toutes les vertus que nous pensons avoir à jamais perdues. Il est dommage que son chef, vertueux et pur, n’ait pas davantage retenu l’attention des contemporains, en 1953, que les cochons d’Orwell dans La Ferme des animaux (1946) ; soucieux de son apparence physique et vestimentaire, qui parle pour lui, qui est « le message » puisqu’il n’y pas de vraie politique derrière son action de leader populaire, il s’efforce avec succès de maintenir son image de rebelle pauvre, fragile et courageux, de préserver sa « marque » : « Le chef a scrupuleusement conservé la silhouette que tout le monde connaît : vareuse plate à l’orphelin, sandales à semelles de corde, lunettes à branches de laiton et la mèche. L’ensemble est scrupuleusement imité. Le coiffeur du palais est un as, il réalise régulièrement cette coupe de cheveux à la diable, qui, au camp des réfugiés, prêtait à sourire. La bure est devenue du fin drap noisette, le chef possède vingt-quatre paires de sandales, et les verres des lunettes sont taillés dans du filtrex. »
La Ville ne dénonce pas seulement nos illusions. Ce n’est pas seulement un jeu de massacre.
Dans l’esprit des grands philosophes de l’histoire, qui ont osé réfléchir aux causes profondes de nos tragédies, sans se contenter d’en énumérer les mécanismes apparents, Porquerol illustre bien la réflexion du Montesquieu de Grandeur et décadence des Romains : « Si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille. » Une certaine conception de la démocratie, de notre démocratie, ne sort pas indemne d’une telle réflexion. Kratobrote est aussi le produit de notre irresponsabilité et de notre lâcheté collectives. Et ce n’est pas la recherche éperdue de boucs émissaires qui peut nous laver de certaines hontes. Le procès de la Princesse, à la fin du récit, le montre bien : « J’avais été frappée, se rappelle Porquerol, par la sottise des questions posées au procès de Pétain ».
Les élites et leurs médias fabriquent puis détruisent un héros : « Alors il étaient tous assis là, en brochette, ces vieux couillons fraternels : barbichettes, lunettes, crânes astiqués, chaussures itou, verrues, poils au nez, oreilles duvetées d’ourson, la décoration en fil à la boutonnière, distingués, jamais d’ennuis, d’écarts, d’erreurs vulgarisantes, à l’abri […] lorsqu’ils avaient décidé, en termes mesurés, pesés, réfléchis, d’agréer ce jeune homme qui avait offert sa vie pour son pays […] et puis, toujours dans le même esprit , avec sagesse et conviction, ils l’avaient condamné, ce petit imbécile qui avait raté son coup […]. Et un autre jour de grand conseil, ces messieurs avaient découvert qu’ils s’étaient trompés. Aucune importance ; on change de condamné comme de chemise. »
Bien sûr, c’était avant, il y a plus d’un demi-siècle, et nos grands médias se sont dotés depuis de chartes de déontologie. Plus rien à craindre, donc. Quant à nos chefs, ils sont sveltes, plus sportifs, capables de parler « jeune », de rire avec « la France d’en bas », et portent des lentilles de contact : ils sont modernes.