Tombeau pour une ombre révoltée

Tombeau pour une ombre révoltée

Jean-Kely Paulhan

Alain Quillévéré a écrit un très beau livre sur un inconnu, mort en déportation, à 28 ans, très loin d’un petit village de Bretagne, Landebaëron, qui a enfermé presque toute sa vie .
Un très beau livre parce qu’à travers le récit d’une pauvre existence, condamnée à s’effacer comme ces photos des cimetières rongées par le soleil et la pluie, rongées aussi par l’indifférence à ce qui fut, il pose de graves questions : Comment passe-t-on de l’obéissance à la révolte ? Qu’est-ce que le conformisme et mène-t-il toujours à la servilité ? Faut-il toujours une conscience politique pour entrer en résistance ?
Un très beau livre aussi parce qu’il ne laisse pas en repos le lecteur. Certes, il l’accompagne dans une quête d’explications, mais l’auteur, modeste, respectueux de tous les chemins possibles de l’existence, scrupuleux, nous renvoie à nous-mêmes : il n’a pas de leçons à nous donner ; et pourtant il a ébranlé nos certitudes, nous a changés. Nous avons couru avec lui dans une direction, parfois longtemps : fausse piste, il faut chercher ailleurs !
L’Histoire n’est pas une promenade de tout repos et les histoires qui la font restent le plus souvent dans l’ombre : les humbles ne se racontent pas beaucoup, ne veulent pas « faire leur intéressant » ; ils vivent, survivent – c’est déjà beaucoup –, et dans le danger, ou près de la mort, ils essayent d’être les seuls à payer leur courage (ou leur imprudence, ou leur naïveté), sans rien peser. Ni épiciers, ni pharmaciens, avec leurs petites balances (à l’ancienne).

Obéir ?

Résumer la vie d’Alfred Bihan, le héros de cette « mémoire retrouvée » ? Elle est simple en apparence. Famille nombreuse dans un petit bourg du Trégor, mère très pieuse qui le destine à la prêtrise. Petit séminaire à Lannion, grand séminaire à Saint-Brieuc. Mais la vocation fait défaut. C’est l’armée, puis la guerre de 1939-40, et ses combats meurtriers (trop oubliés : 100 000 morts en un peu plus d’un mois au moment de la défaite) auxquels il participe. Il est embauché à la SNCF comme manutentionnaire dans une gare de la banlieue parisienne, Bois-Colombes.
Survient l’ordre d’aller travailler en Allemagne. Alfred part immédiatement pour… la Bretagne, où il sait pouvoir se cacher chez les siens qui le protègeront contre un ordre et un Ordre inacceptables. Nous sommes en décembre 1942. Quelques mois plus tard, probablement à la suite d’une dénonciation, il est arrêté par l’occupant au cours d’une tentative de vol d’un bateau. Il voulait rejoindre l’Angleterre et de Gaulle, avec un petit groupe de jeunes gens qui clamaient leur projet depuis des semaines. Déporté, il meurt à Flossenbürg en 1945, quelques mois avant la fin de la guerre.

Loin des images d’Épinal

Alain Quillévéré décrit la façon dont la société qu’Alfred a laissée derrière lui va le faire servir à sa reconstruction : elle le transformera en héros, dont l’action effacera les ambiguïtés de temps de l’Occupation et redonnera une fierté à un groupe menacé dans sa cohésion par la défaite, la guerre civile. Puis elle l’oubliera quand il aura perdu son utilité et que les derniers témoins de sa vie auront disparu.
Que peut-il bien nous dire aujourd’hui ? Beaucoup, pense son biographe, qui s’intéresse aussi à l’incompréhension de la déportation, à la confusion qui l’entoure, au moment où le monde sort de la guerre. Surtout, il revient à la fin du livre sur la phrase d’une lettre d’Alfred Bihan à sa famille : « Sachez tous que nous sommes restés et resterons de bons Français et Bretons. »
Cette phrase, qui peut être exploitée dans un éloge conventionnel, consensuel, peut-être nécessaire, du héros, qui cimentera les survivants, cette phrase qui détournera du livre les « militants » jugeant que les deux appartenances sont inconciliables, ou ceux qui voient en toute affirmation patriotique une monstruosité, beaucoup de monde en vérité, Alain Quillévéré l’avait citée au début de son livre.

L’enracinement comme force de résistance

Il y revient à la fin, comme à une clé qui va donner son vrai sens à l’histoire : « Comment cet homme, dont tous les témoignages s’accordent à dire qu’il était effectivement réservé, à la limite de la timidité, passé au crible d’institutions prêchant l’obéissance, a-t-il franchi un pas qui l’a mené dans un monde aux antipodes du sien ?(…) C’est parce qu’il savait qu’il disposait de l’appui de sa communauté, savait qu’en refusant de partir loin de sa terre natale en territoire ennemi, savait qu’en enfreignant les lois d’un pouvoir perçu comme illégitime, il trouverait asile auprès des siens, entendu au sens large, qu’il a pris résolument sa décision. »
Alain Quillévéré est instituteur et directeur d’école, en banlieue parisienne, dans une ZEP (zone d’éducation prioritaire). Il est aussi membre du Réseau Education sans frontières, « réseau de solidarité avec les enfants de familles sans papiers et jeunes sans papiers scolarisés ». Est-ce le hasard qui l’a amené à se passionner pour cette existence, sauvée littéralement d’une décharge, car la pauvre boîte à chaussures qui en contenait tous les restes avait fini dans une benne à ordures ? Bihan et Quillévéré appartiennent au même monde, qui n’a pas fini de dire non.