Raymond Aron, liberal réaliste

Raymond Aron, liberal réaliste

Marc Crapez

À propos de Christian Bachelier, Raymond Aron, éd. CulturesFrance, coll. « Auteurs », ministère des Affaires étrangères, 2007, 92 pages.

Ce recueil se feuillette comme un bel album mais il a de la substance. Christian Bachelier s’y entend pour dénicher le texte qui vient à point. Il exhume notamment des articles de revue de Liberté de l’esprit puis de Preuves. Analyste hors pair de la société industrielle, Aron explique ses évolutions, les demandes de démocratisation qu’elle comble, les satisfactions qu’elle procure et les petitesses qui la guettent. C’est un mouvement où « nul ordre ne s’établit qui mette un terme au changement ». En lisant le livre de Bachelier, on peut se demander si l’apport d’Aron n’a pas été sous-évalué concernant son influence sur François Furet, la pertinence de son analyse du totalitarisme et, à l’intersection des deux, sa contribution à la sociologie compréhensive ou individualisme méthodologique en sciences sociales.
En observant que les Vendéens « combattaient pour leur univers, non pour leurs chaînes » , Aron prépare le terrain aux travaux de Furet et à son approche critique du catéchisme révolutionnaire. De même quand il souligne l’antinomie entre révolution et démocratie, dont l’association est « comparable au ”cheval ailé“. Concept en lui-même contradictoire, il permet à l’intellectuel de fuir la réalité et de rêver la réconciliation de ses désirs contradictoires ». Occupé à « réfléchir sur le cours de l’histoire », et particulièrement sur l’histoire du XXe siècle, Aron offre des pistes de recherche que ni Furet ni ses émules n’ont encore approfondies, telle la « vulnérabilité de la France libérale du XXe siècle ». Pour ce faire, Aron nous lègue des recommandations de saine méthode. Lui qui fit droit aux notions de construction des faits et de dissolution de l’objet ajoute : « Certes, mais ces subtilités philosophiques n’excluent pas de solides évidences ». Notamment ce précepte, pour utiliser un bien grand mot épistémologique : « La charge de la preuve incombe manifestement à ceux qui prêtent aux événements une signification profonde, inconnue des acteurs ». Autrement dit, jusqu’à preuve du contraire et jusqu’à plus ample informé, il est de bonne méthode de tenir grand compte des significations que les gens prêtent à leurs actes. Autre conseil, simple mais probant, à propos des évènements de 1968 : « Reprenons le film, séquence par séquence, et l’impression de mystère s’atténue ». À rebours des théories de l’énigme, grâce auxquelles certains sociologues s’octroient un don de divination par-delà un halo d’épais brouillard, Aron explique que ces sensations énigmatiques viennent de ce que l’on a oublié de sérier les problèmes. Ce qui vaut y compris pour le nazisme qui devient intelligible si l’on « subdivise la question » .
C’est à tort que d’aucuns regardent l’interprétation aronienne du totalitarisme, avec sa notion de religion séculière, comme simplette et dépassée. Soucieux d’échapper « à l’orgueil rationaliste et au fatalisme biologique », qui convergent dans l’« idolâtrie de l’histoire », Aron approfondit son intuition initiale en définissant le totalitarisme comme « l’intervention illégitime d’une collectivité politique dans l’activité d’une collectivité spirituelle » et spécifiquement « la volonté de subordonner les œuvres multiples dont l’homme est créateur, les collectivités multiples auxquelles il appartient, à la collectivité politique elle-même soumise à la volonté exclusive d’un parti et finalement d’un homme ». Irruption du profane dans la sphère du sacré et du monisme de l’État dans les affaires pluralistes de la société. Dans un article de 1949, Aron cerne les logiques meurtrières latentes : « La valeur absolue du but justifie le cynisme dans l’action. Puisque rien ne vaut au-delà de la fin révolutionnaire, puisque les règles morales n’ont qu’une signification historique et sont marquées par leur origine de classe, le croyant emploie avec bonne conscience tous les moyens, si immoraux puissent-ils paraître au regard des idées traditionnelles. » Des militants peuvent participer aux meurtres de masse parce qu’ont été forcés tous les verrous moraux et simultanément au nom d’une moralité supérieure en conformité apparente avec certaines valeurs morales classiques. En 1941, dans La France libre, Aron souligne que même le nazisme « se nourrissait d’aspirations morales. Dévouement à la collectivité, obéissance inconditionnée au devoir, si dur soit-il, capacité d’héroïsme, toutes ces vertus sont celles, effectivement, qui assurent la grandeur des peuples. Le romantisme de la violence ne serait pas si dangereux s’il ne faisait appel qu’aux sentiments bas ». En 1956, dans Preuves, Aron expose : « L’analyse politique gagne à se dépouiller de toute sentimentalité […] Ne nous croyons pas tenus de déraisonner pour témoigner de nos bons sentiments. »
On pourrait prolonger cette approche de ce que le maître avait en tête en rapprochant ce refus, réitéré, d’exhibition de « bons sentiments » , de la perception directe qu’Aron eut du totalitarisme comme manipulation de l’enthousiasme par une religion séculière. Conscient du risque de corruption des bonnes intentions, Aron arrête sa ligne de conduite dès 1937 : « Les intellectuels devraient avoir une compétence économique, diplomatique, politique. » Par la suite, il n’hésite pas à reconsidérer ses propres écrits et recherche « l’équité, qui n’équivaut pas pour autant à l’équidistance ». En nous donnant à voir tout ce qui séparait le libéralisme d’Aron de l’engagement « bovaryste d’intellectuels fascinés par les totalitarismes », Christian Bachelier ne démérite pas de qualités qu’il délimite chez son modèle.