2010, l’année de la Russie en France : la dimension culturelle

2010, l’année de la Russie en France : la dimension culturelle

Eugène Berg

À propos de Dominique Fernandez, L’âme russe, photographies d’Olivier Martel, Philippe Rey, 2009, 160 pages ; Nicolas Gogol, Nouvelles Complètes, Ed. établie et présentée par Michel Niqueux, Gallimard « Quarto », 2010, 998 pages ; Alston Purvis, Peter Rand et Anna Winestein (dir.), Les Ballets russes, Arts et design, Hazan, 2009, 208 pages grand format ; Vladimir Pozner, Tolstoï est mort, Christian Bourgois, 2010, 286 pages ; Alberto Cavallari, La fuite de Tolstoï ; Dominique Fernandez, Avec Tolstoï, Grasset, 2010, 336 pages ; Olga Medvedkova, Les icônes en Russie, Découvertes Gallimard, 2010, 160 pages ;Emmanuel Rimbert, Le Chapeau de Barentsz, éd. Magellan, 2009, 176 pages ; Astrid Wendlandt, Au bout du monde. Une vagabonde dans le Grand Nord sibérien, Robert Laffont, 2010, 280 pages ; John Dundas Cochrane, Récit d’un voyage à pied à travers la Russie, Ginkgo éditeur, 263 pages, 2002.

L’année 2010, année croisée de la Russie en France et de la France en Russie, a-t-elle été choisie en fonction de seules opportunités calendaires, diplomatiques et politiques, ou résulte-t-elle d’un choix plus subtil, coïncidant avec de grandes commémorations ? Celle, en premier lieu, du 100e anniversaire de la mort du géant des lettres russes et mondiales Léon Tolstoï, auquel un inconnu avait adressé une lettre en 1909 en le nommant du nom « Titan de la Russie », et qui se disait « un humble adepte de vos doctrines, Gandhi » ? On aimerait bien le croire tant les faits culturels semblent occuper une place importante dans le dialogue entre nos deux pays. Déjà en 2009 ce fut le centenaire du triomphe éclatant des Ballets russes de Serge Diaghilev, comme le deuxième centenaire de la naissance de cet autre grand homme de lettres, Nicolas Gogol, qui séjourna, un court moment à Paris, 12 place de la Bourse (l’année 2009 a été déclarée « Année Gogol » par l’UNESCO »).

L’âme russe existe-t-elle ?

Pour mieux entrer dans l’intimité russe, de sa culture millénaire, comment ne pas commencer par la lecture attentive du nouveau livre de Dominique Fernandez sur L’âme russe. L’académicien, jadis amoureux de la Méditerranée, a trouvé dans la terre russe, sa littérature, et sa musique, sa peinture et son opéra une sorte de patrie culturelle, une terre nouvelle porteuse d’un riche passé et emplie de promesses. Dès l’incipit, tout semble déjà révélé : « Sainte Russie » ou « âme russe ? Voilà deux locutions usuelles différentes dans leur formulation, mais visant l’une et l’autre à indiquer la dimension « spirituelle » que possède la Russie. Aurait-on l’idée de dire « sainte Italie « ou « âme française » ? S’ ensuit un texte fort inspiré, qui s’appuie sur une connaissance de l’histoire et de la littérature, et aussi sur des auteurs clefs comme André Siniavski qui a mis l’accent sur la parenté, dans la langue russe, des trois mots « chrétien », « baptisé » et « paysan » . De chrétien, rapproché, par contamination, de croix, on a tiré le terme krestiane (paysans) qui a fini par désigner toutes les couches inférieures de la population et la majorité de la population agricole de la Russie, si opposé à notre dualité paysan-païen. Bien entendu, s’empresse de remarquer Dominique Fernandez, ce concept de « Sainte Russie » ne doit pas être pris au sens réaliste. La « Sainte Russie » n’est qu’une utopie, une aspiration, une terre cachée, inaccessible dont la révélation est repoussée à la nuit des temps. D’où l’aspiration spirituelle du poumon russe, sa propension à croire en des lendemains qui chantent, sa grande patience. Cette idée qu’il y a une autre Russie que la Russie actuelle a sous-tendu aussi, pense-t-il, l’utopie communiste. Voilà pourquoi Dominique Fernandez a choisi d’intituler son livre L’âme russe plutôt que Sainte Russie : pour indiquer à quel point la dimension spirituelle déborde le cadre religieux. De fait, cette âme déborde, s’épanche, franchit les limites géographiques, temporelles. Un héros russe, entre tous, Eugène Onéguine, de son retour d’Europe, petite et étriquée par maints côtés, part à cheval, empressé qu’il est de contempler la sainte Russie, ses champs, ses déserts, ses cités et ses mers. Suivons-le, aidés par les magnifiques clichés d’Olivier Martel qui saisit cette « âme russe » à l’intérieur des églises, dans la splendeur des costumes et la somptuosité de la liturgie, chez ces paysans qui causent près d’une palissade, ces enfants qui pêchent au bout d’une jetée. Bien sûr, le concept d’« âme russe » est discutable. Il n’empêche : cette âme, notre plume et notre œil l’ont perçue dans mille recoins de cette immense terre russe. Un Russe ne contemple pas la nature : il s’identifie aux plaines et aux fleuves qu’il regarde. Ne dit-on pas de la Volga, le grand fleuve russe : « notre mère la Volga ». Nous ne pouvons suivre Dominique Fernandez, dans chacune de ses réflexions : « Que l’on songe au Lac de Lamartine, et on verra tout de suite ce qui distingue un poète russe, tourné vers la célébration, vers l’extase, et un poète français, enfermé dans le ressassement de sa vie personnelle ». Fort beau livre donc qui admire, ausculte, nous promène dans des lieux chargés d’âme, qui explore les relations de l’homme au monde, s’interroge sur l’écrire, le peindre et le composer de la musique. Un détour obligé aussi sur les traits de caractère, les coutumes et faits divers, les superstitions, la bravoure, l’à-peu-près, le simple, l’idiot et l’innocent, le moment présent, le fatalisme. Et puis le passage par deux titans russes : Andreï Tarkovski, l’auteur de L’Enfance d’Ivan, d’André Roublev, de Nostalghia, du Sacrifice, le plus grand des cinéastes russes de la seconde moitié du XXe siècle, et Tolstoï auquel il a consacré un livre pénétrant.
Pour saisir cette âme russe, il faut relire Gogol. Le Revizor, Les Âmes mortes, Le Journal d’un fou, autant de pièces qui figurent régulièrement au répertoire des scènes de l’Hexagone, adaptées pour la dernière. La figure de Tarass Boulba est passée à la postérité. Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol s’est écrié un des grands écrivains russes. Le volume de Quarto, riche, documenté, offre un panorama à peu près complet de l’œuvre gogolienne, déjà connue, mais comporte aussi des textes rares ou inédits en français : Descriptions de la perspective Nevski, qui ne figure pas dans la Pléiade, Commentaire sur le système des grades, le tchin, moqué par Gogol, essais, critiques, réécritures modernes.
Alors, qui est Gogol ? se demande d’emblée Michel Niqueux. Réaliste, fantastique, satirique, comique, moraliste ? Cette incroyable variété des genres et des styles fut bien l’une de ses caractéristiques principales. La langue de Gogol est sa matière première. C’est de cette pâte verbale, éclaire Michel Niqueux, que naît le personnage gogolien, sa langue et son style sont ce qu’il y a d’authentiquement vivant dans son univers d’âmes mortes. Les mots sont pour lui des êtres vivants qui ont une âme (russe) : « Le langage de l’Anglais dénote une connaissance approfondie du cœur et de la vie ; celui du Français brille d’un éclat léger, pimpant, éphémère ; l’Allemand rumine longtemps une phrase alambiquée dont le sens échappe à bien des gens, mais aucune parole ne jaillit aussi spontanément du cœur, ne bouillonne, ne frissonne d’une vie aussi intense, qu’une parole russe bien sentie » (Les Ames mortes, fin du chapitre V).
Pour la première fois depuis sa fondation, l’Académie française décida de se faire représenter à l’étranger à la commémoration solennelle d’un écrivain étranger, en l’occurrence par Eugène Melchior de Vogüé, le 9 mai 1909, lors de l’inauguration du monument élevé à la mémoire de Nicolas Gogol. L’auteur du Roman russe, qui avait révélé la riche littérature russe à la France, déclara qu’en envoyant son directeur à Moscou, l’Académie avait voulu signifier que la Russie, n’était plus, pour les Français, l’étranger. « Comme Cervantès, Gogol a mis dans ses peintures toutes nationales, une connaissance de l’homme si étendue, si profonde, que ces images localisées font vibrer les cœurs et réfléchir les esprits partout où il y a des hommes ».
Il est reconnu de toutes parts que les Ballets russes ont exercé une influence capitale dans tous les domaines de l’art, en particulier la décoration théâtrale, mais aussi la mode et la décoration intérieure et ce grâce à l’extraordinaire créativité de l’entreprise de Serge Diaghilev. L’ouvrage qui leur est consacré a été conçu à l’origine pour accompagner le festival « Ballets russes 2009 » qui s’est tenu à Boston en mai de cette année. Il a mobilisé la créativité de maintes institutions artistiques bostoniennes et il en est résulté un ensemble fort riche, clair, illustré avec soin et délicatesse. Même s’il nous est impossible de revoir les Ballets, nous pouvons resituer la chorégraphie experte de Michel Fokine, entendre la musique radicale de Stravinski, admirer les images créées pour la compagnie qui ornent les murs de tous les musées du monde, l’Orient sensuel de Léon Bakst, les fêtes galantes d’Alexandre Benois, les couleurs vives de Natalia Gontcharova, inspirées du folklore, la rudesse exubérante de Michel Larionov et les syncopes cubistes de Picasso. Comme l’indique Peter Rand dans le premier article, Diaghilev fut le modèle des impresarios du XXe siècle. Il avait le génie de la publicité et l’art de s’adapter au public raffiné de ses Ballets. En fait, le « concept » des Ballets russes fut élaboré et peaufiné vingt ans avant leur apparition, en 1909, dans le cadre du Monde de l’art, mouvement qui regroupait de manière informelle quelques uns des plus talentueux jeunes gens de la scène artistique saint-pétersbourgeoise, Alain Benois, son premier inspirateur, et Léon Bakst. À partir de cette maturation esthétique, les Ballets russes évoluèrent vers un spectacle expérimental qui explorait les relations entre forme, image et contenu. De grandes œuvres sont nées sous sa houlette. La richesse visuelle de ballets tels que Schéhérazade (1910) séduisait par son mélange exotique d’« éléments ethnographiques ». Dans une certaine mesure, les « images » de ces ballets remplissaient une fonction similaire à celle des films hollywoodiens durant l’âge d’or du cinéma, offrant momentanément l’oubli à une population lasse, grâce au plaisir de vivre des histoires dramatiques de privilège et de rang, de luxe, de magie, de mystère.
Diaghilev montra au public comment imaginer le futur. Personne à l’Ouest, en 1909 ne pouvait imaginer que des danseurs masculins pouvaient danser ainsi que le fit Adolf Bolm, qui éclipsa même Nijinski, avec sa terrible férocité, dans le rôle du chef des guerriers dans les Danses polovtsiennes du Prince Igor. Ce futur est notre présent. Les affiches des Ballets russes, certaines dessinées par Jean Cocteau ou Pablo Picasso, fort diverses, ouvrirent des voies nouvelles pour ce genre qui s’épanouit si bien au cours du siècle. En regardant les images de ce livre, les photographies et cartes postales, en lisant les textes, le lecteur, au-delà de la nostalgie pour cette brillante époque, trouvera maintes sources d’inspiration.

Centième anniversaire de la mort de Léon Tolstoï

À l’âge de 82 ans, après de multiples tentatives de fuites, de multiples déchirements, de querelles avec son épouse, et au terme d’une union, souvent mouvementée, de quarante-huit ans, le géant des lettres russes et européennes s’est enfui de son manoir de Iasnaïa Poliana, en pleine nuit, accompagné de sa fille, de son médecin et d’un cocher. Il eût voulu que cette fuite ne soit remarquée de personne. Il avait hâte d’en finir avec une vie de luxe alors que tout autour de lui, il ne voyait que misère. Après avoir séjourné un court moment dans le monastère où se trouvait sa sœur bien-aimée Marie, il continua sa route, pour s’arrêter, malade, à la petite gare d’Astapovo, qui devint durant quelques jours le point de mire du monde. On ne mesure pas aujourd’hui quelle personnalité était devenue l’auteur de Guerre et paix et d’Anna Karenine. Comme l’expliquera fort éloquemment Dominique Fernandez , dans son maître livre sur Lev Nikolaïevitch Tolstoï, le brillant écrivain, maître incomparable de réalisme, avait peu à peu renié, à partir des années 1880, son œuvre littéraire et s’était mué, après une grave crise spirituelle, malgré lui, en une sorte de prophète sans Église, d’apôtre de la non-violence qui correspondait avec Rabindranath Tagore, Romain Rolland et bien d’autres grandes figures de la pensée mondiale. Convient-il de le cataloguer, comme le font maints commentateurs, comme anarchiste ? Je ne le pense pas tant ce mot est chargé surtout de sens politique, et Dieu sait si les Russes, tels Bakounine ou Kropotkine, ont laissé leur empreinte dans ce courant de pensée et d’action. Le comte Tolstoï fut plutôt attiré sur le tard, lassé certainement par tant d’honneurs factices et d’adulation, par une vie simple et tranquille, celle de la nature qu’il aimait tant, de la forêt qu’il arpentait, de vastes horizons, de la rusticité de la vie paysanne qu’il portait haut dans son cœur. D’où ses habits de paysan, sa pratique des travaux manuels. Cette fin de vie a été maintes fois relatée, passage obligé de la critique tolstoïenne. Deux ouvrages viennent de faire l’objet de réimpression. Le premier, Tolstoï est mort, a été publié pour la première fois en France en 1935 par Vladimir Pozner. Ce dernier, né en France en 1905, après l’échec de la première révolution, installé à Saint-Pétersbourg en 1917, après la révolution de février, est retourné en France en 1921. Pozner raconte l’agonie, presque heure par heure, de Tolstoï, frappé de pneumonie : autant d’instants pris sur le vif, télégrammes de presse envoyés aux quatre coins de la terre, allées et venues de la famille, rapports de police, tentatives des autorités orthodoxes de ramener Tolstoï dans le giron de l’Eglise, extraits de journaux, de lettres de Lev Tolstoï, de son épouse Sonia récapitulant les étapes majeures de leur vie commune, marquée par 16 grossesses et la naissance de 13 enfants. Tous ces fragments de témoignages forment une toile des plus riches et sensibles, tissée par les subtils commentaires de l’auteur qui a su fort bien se tenir à distance de ce drame vécu aux yeux de tous alors que Tolstoï aurait voulu, comme son moujik décrit dans Les trois morts, s’éteindre dans le silence et l’incognito. Dans un autre petit livre, paru pour la première fois en 1986, La fuite de Tolstoï, Alberto Cavallari est plus bref, moins fouillé et plus descriptif : « Pendant sept jours Tolstoï délira, se réveilla, expédia des télégrammes, s’émut, perdit connaissance, délira encore, souffrit ce que souffrent les mourants ».
Avec Tolstoï de Dominique Fernandez est un hymne superbe à la gloire, tout simplement du « plus puissant romancier de tous les temps ». Rien que cela ? Il s’efforce de le démontrer, nous conviant à une magnifique promenade dans la vie et l’œuvre de Léon Tolstoï si souvent comparé à Dostoïevski. Crime et châtiment ou Les Frères Karamazov, cas extrêmes, ne sont que des tragédies par rapport à une épopée comme Guerre et Paix, le « plus complet des romans jamais écrits ». De fait, j’ai toujours pensé que si Dostoïevski était plus profond, Tolstoï était plus large, plus ample. Le premier a prévu les catastrophes de l’affreux XXe siècle, avec son cortège de destructions et sa négation de l’humain, le second a embrassé l’humain de la façon la plus complète, en abordant de la naissance à la mort toutes les étapes, toutes les interrogations, tous les lieux de la pensée et de l’action. La vie de Tolstoï n’a jamais été linéaire, celle d’un comte riche et vénéré. Après une enfance, certes radieuse, mais tout de même marquée par la mort de sa mère, puis, à l’âge de neuf ans, de son père, ce furent « vingt années horribles », marquées par le libertinage (il y fit allusion dans La sonate à Kreutzer), et la guerre, d’où il tira Les Cosaques et les Récits de Sébastopol. Après son mariage avec Sonia, sa cadette, ce furent deux décennies de « vie de famille honnête et rangée ». C’est à cette époque que furent écrits ses grands romans Guerre et Paix, puis Anna Karénine. À la suite de ce livre, il traverse une crise morale et religieuse, d’athée il devient chrétien, mais affranchi des dogmes et institutions ecclésiales. Il se met à condamner le luxe, la richesse, l’ordre établi et l’art pour l’art (Qu’est-ce que l’art ? 1897). Voyons en quoi est grand le génie littéraire de Tolstoï : « Comme Homère, il ne s’écarte jamais du ton juste… Extrême difficulté de garder du style pour ne peindre que ce qui n’est que commun ». Or, ajoute Dominique Fernandez, ce qui n’est que juste touche peu, parce qu’on le trouve, par une erreur de jugement, moyen. Il a raison d’attribuer cette puissance de Tolstoï à son regard clair, tantôt tranchant comme l’acier, tantôt d’une lueur enjouée, tour à tour dur et bienveillant, qui frappait les visiteurs. Autre trait fondamental : Tolstoï colle par tous ses pores à la nature. Stendhal, qui fut son maître, lui « apprit comment décrire les batailles ». Tolstoï s’ingénie à dégonfler les phrases, à couper les ailes au lyrisme, allant encore plus loin que son modèle. Dominique Fernandez replace Tolstoï dans l’univers des lettres. L’esprit, quand on s’y consacre avec une dévotion passionnée, abrège la vie (Pascal, Nietzsche, Dostoïevski), alors que la nature conserve la santé et assure une longue et majestueuse vieillesse à ceux (Goethe, Hugo, Tolstoï) qui l’ont servie consciencieusement. Même après avoir renié l’art pour l’art et s’être adonné plutôt à des ouvrages pédagogiques, mystiques, Tolstoï n’avait rien perdu de son génie littéraire quand il écrivit ses derniers chefs d’œuvre Résurrection (1899), Hadji Mourat (1896-1904) ou sa pièce Le cadavre vivant (1900). Lisons donc Dominique Fernandez sans même nous demander s’il va trop loin dans l’éloge de Tolstoï, et reprenons aussi à cette occasion connaissance des grands esprits qui l’adulèrent en son temps comme Romain Rolland, qui publia en 1910 une Vie de Tolstoï, complétée en 1928 – un des meilleurs livres que l’on ait consacrés à l’écrivain. Dans Qu’est-ce que l’art ?, Tolstoï a livré son message pour l’avenir, qu’il convient toujours de méditer, au-delà des péripéties du réalisme socialiste : « L’idéal de la perfection, dans l’avenir, ne sera plus le degré de particularité des sentiments mais au contraire leur degré de généralité. L’artiste ne cherchera plus, comme aujourd’hui, à être obscur, compliqué, et emphatique, mais au contraire à être bref, clair et simple… Et c’est seulement quand l’art aura pris ce caractère… qu’il recommencera enfin à réaliser sa destination finale, qui est de réunir les hommes par l’expression de sentiments communs à tous les hommes. »
Ceux qui n’auront pas eu la chance de visiter l’exposition « Sainte Russie » qui « conquiert le Louvre », titra Le Monde du 3 mars 2010, et qui n’auront pu se procurer son volumineux catalogue, pourront se consoler par la lecture de Les icônes en Russie d’Olga Medvedkov. Elle nous indique que c’est à partir de la « découverte » de La Trinité de Roublev, en 1904, que s’est ouverte une nouvelle période de l’histoire des icônes en Russie. Depuis le début du XVIIIe siècle, elles étaient considérées par les élites occidentalisées, éprises d’Antiquité classique et de Raphaël, comme des objets de culte populaire sans valeur artistique. Désormais, les icônes redeviennent des préoccupations culturelles de ces mêmes élites. Le comte Grigorï Strogonov, le premier, constitua une collection. Henri Matisse, venu à Moscou à l’invitation de son collectionneur, Serguei Chtchoukine, s’écria, émerveillé après avoir visité les églises du Kremlin : « Nulle part je n’ai vu une telle révélation du sentiment mystique, parfois même de l’effroi religieux… Je n’ai vu nulle part une telle richesse, une telle pureté des couleurs, une telle spontanéité de la représentation… Il faut venir s’instruire ici, car c’est chez les primitifs qu’il convient de chercher l’inspiration ». Ce changement d’attitude devant les icônes fut provoqué, pour une grande part, par une perception nouvelle de Byzance. Et de rappeler le mot de saint Jean Damascène, en 730 : « C’est du Dieu fait chair, qui a été vu sur terre en sa chair et qui a vécu parmi les hommes dans son indicible bonté… c’est de lui que nous fabriquions une image ». Beauté des images, icônes miraculeuses. Passionnante donc que cette histoire des icônes, de leurs différentes écoles et de la lutte entre tradition et innovation.

Voyages

Dans Le Chapeau de Barentsz, Emmanuel Rimbert s’est lancé sur les traces du célèbre navigateur hollandais William Barents, qui prit pour la troisième fois, en 1597, la route du grand Nord, persuadé qu’il y avait là un passage vers la Chine et l’Asie, et mourut gelé, avec son équipage, au-delà de la Nouvelle-Zemble. Le navigateur donna son nom à la mer de Barents où se trouve l’immense champ de gaz de Chtokman. Un récit qui mêle réminiscences historiques et descriptions des lieux de cet univers boréal, redoutable et enchanteur.
Astrid Wendlandt, journaliste franco-canadienne, s’est prise d’amour pour les Nenets, ces derniers nomades du Grand Nord sibérien. Elle a séjourné chez eux dans la toundra hostile pour chercher à comprendre comment ces hommes, grâce à leurs croyances et leurs coutumes, ont su préserver leur culture à l’opposé des Inuits du Canada. La culture des Inuits s’est dissoute dans l’alcool, le cholestérol et la social-démocratie. Même si tout ceci apparaît un peu imagé, voire simplet, ce témoignage vivant ne manque pas de spontanéité.
Tout autre est le témoignage de John Dundas Cochrane, qui partit de Londres en 1820, et entreprit seul un périple à pied à travers l’empire russe jusqu’aux confins de l’empire du Milieu. Seul un capitaine de la marine pouvait entreprendre, pendant trois années, une telle expédition, dont il ramena une épouse, une jeune Kamtchadale. Quelle intrépidité, quelle inconscience, chez ce marin déjà aguerri qui est parti, muni d’un équipement rudimentaire, convaincu qu’il pourrait effectuer le tour du monde à pied en traversant le détroit de Béring ? Curieux homme en vérité qui s’est attaché à recenser, partout où il passa, le nombre d’habitants, de maisons, d’animaux. Il mesura les distances entre les villes, établit des statistiques sur la surface disponible par tête, les rations alimentaires, la consommation moyenne d’alcool. Tout au long de son récit, le style reste sobre. « J’étais sur la Volga, un fleuve magnifique… La vitesse du courant était de deux nœuds et demi. Nous arrivâmes au Baïkal. On peut dire que la proximité de ce lac insondable est l’une des plus belles du monde ». Ce récit comprend une foule de renseignements d’ordre géographique, ethnologique et social sur les contrées qu’il a traversées, depuis les chutes de l’Angara jusqu’à la Kolyma puis le Kamtchatka. Comment ne pas être ému de sa tendre conclusion ? « J’affirme que ce peuple, qui est l’un des plus ignorants et incultes, est aussi l’un des plus accueillants et des plus amicaux ».