Un grand du cinéma américain

Un grand du cinéma américain

Côme Martin

À propos de Lloyd Michaels, Terrence Malick, Urbana and Chicago, University of Illinois Press, Coll. Contemporary Film Directors, 2009, 125 pages

Dernier volume de la série Contemporary Film Directors des Presses Universitaires de l’Illinois, Terrence Malick se présente comme une introduction à la carrière du réalisateur éponyme. Cette promesse est largement remplie par Lloyd Michaels, qui offre ici au lecteur un travail concis et éclairé sur la carrière d’un réalisateur aussi brillant que discret.
En effet, bien qu’étant en activité depuis plus de trente ans, Terrence Malick n’a réalisé à ce jour que quatre films : Badlands (1973), Days of Heaven (1978), The Thin Red Line (1998), et The New World (2005). Ses deux premiers films sont reconnus par les critiques comme des œuvres majeures du cinéma ; en revanche, son retour après vingt ans d’absence connut un succès plus mitigé. Cela est sans doute dû au fait que les deux derniers films de Malick partagent avec les précédents le même rythme et style ; style qui n’est plus en vogue dans le milieu cinématographique actuel comme il pouvait l’être à la fin des années 1970.
Il est certain, en tous les cas, que Malick imprègne ses films d’un style très personnel, qui les laisse se dévoiler dans la longueur, préférant en règle générale l’atmosphère à la cohérence de l’intrigue. Ce style ne peut évidemment pas plaire à tous et le cinéma de Malick a par conséquent souvent été qualifié d’« intellectuel », d’« élitiste » ou « pompeux ».
Lloyd Michaels tente de dépasser ces préjugés et ces généralités en étudiant les films de Malick les uns après les autres, recourant de façon systématique à une analyse croisée avec de grands textes de la littérature américaine, ainsi qu’à une étude détaillée d’un plan clef de chaque film.
Bien adapté à un néophyte ignorant tout de l’œuvre de Terrence Malick, l’ouvrage de Michaels souffre de quelques faiblesses. L’introduction, présentant l’œuvre de Malick en général, semble vouloir embrasser d’un coup le style particulier du cinéaste ; ce faisant, elle égare un peu le lecteur entre les considérations sur l’anonymat des personnages, l’usage de la voix off, le paysage, les caractéristiques partagées des différents personnages principaux, qui se succèdent sans transition. De plus, faire passer la biographie de Malick après ces considérations paraît un peu incongru. Même si l’on perçoit la passion de Michaels pour l’œuvre de Malick, l’auteur reconnaît les critiques faites au cinéaste, notamment son décalage culturel ou social par rapport à l’époque actuelle ; ceci étant, il objecte que cela ne fait pas forcément de Malick un élitiste.
Michaels analyse ensuite Badlands et Days of Heaven. Il tente des parallèles entre les films de Malick et plusieurs œuvres littéraires américaines : par exemple entre les personnages de Holly dans Badlands et Tom Sawyer, ou entre les motifs répétés du même film et ceux de The Scarlet Letter ou de The Great Gatsby. L’une de ces comparaisons, celle entre Linda de Days of Heaven et Huckleberry Finn, apparaît plus convaincante. Michaels indique à plusieurs reprises des procédés scénaristiques de Malick (comme par exemple la mono-dimensionalité de ses personnages), se bornant à rapporter une remarque du cinéaste selon laquelle ces procédés doivent s’expliquer d’eux-mêmes.
L’étude des deux derniers films de Malick, The Thin Red Line et The New World, est plus originale et construite, cela peut-être parce que Michaels s’appuie moins sur les précédents textes écrits sur ces films et plus sur son opinion personnelle. Cependant il n’est pas sûr que la mauvaise réception de The Thin Red Line à l’époque de sa sortie en salles soit due principalement à la sortie de Saving Private Ryan un mois plus tôt. Pour Michaels le film de Spielberg, avec son approche hollywoodienne de la guerre, n’aida pas au succès de l’œuvre de Malick, perçue une fois de plus comme trop compliquée et trop élitiste. L’échec commercial du film de Malick n’est-il pas dû à sa propre nature bien plus qu’à sa concurrence avec celui de Spielberg ? En tous les cas, Michaels fait ici allusion avec justesse aux poèmes de Walt Whitman ainsi qu’aux œuvres de Ralph Emerson, de façon plus justifiée que dans les parties précédentes.
Pour The New World, sur lequel on n’a pas beaucoup écrit, Michaels résume la quasi-totalité du film, en commentant au fur et à mesure son intrigue, ce qui est plutôt bienvenu. Il établit par ailleurs de convaincants parallèles entre ce film et les précédents, prenant en compte le traitement des relations amoureuses dans les œuvres de Malick. Enfin, l’auteur va jusqu’à comparer habilement Terrence Malick et John Smith, ce qui met un terme tout à fait stimulant à l’analyse des quatre films du cinéaste. L’ouvrage se termine par une très brève conclusion dans laquelle Michaels revendique son admiration inconditionnelle pour Malick, et par là même la subjectivité de son ouvrage, qui s’enrichit également d’une bibliographie très fournie, ainsi que d’un index.
En appendice figurent deux entretiens de Terrence Malick (qui ne sont pas les deux seuls existants, puisqu’une rapide recherche permet d’en trouver au moins deux autres datant des années 1970). Malgré ces petites erreurs (il y en a d’autres, comme une confusion sur le rôle de directeur de la photographie de John Toll sur Dances with Wolves, alors qu’il n’a jamais travaillé sur ce film), le livre n’en reste pas moins une très bonne introduction à l’univers de Terrence Malick, relevant plus de l’ouvrage de passionné que de l’étude objective.
L’univers de Malick n’est pas simple d’accès, mais Michaels le résume avec finesse et concision, en apportant aux travaux déjà existants sa propre vision des choses, loin d’être inintéressante.