Quand d’autres lisent notre histoire

Quand d’autres lisent notre histoire

Eugène Berg

À propos de Brian Moynahan, Les Français La traversée du XXe siècle, Préf. de Franck Ferrand, Flammarion, 2009, 480 pages.

À l’heure où le pays s’est lancé dans le vaste débat sur l’identité nationale, il peut être utile de se référer aux regards que portent les observateurs étrangers les plus avisés sur la France. Parmi ceux-ci les Britanniques sont particulièrement bien venus. Il est vrai que ceux-ci s’inscrivent dans la vaste tradition ouverte par le Voyage en France de Yoing avant la Révolution. On connait l’œuvre maîtresse de Théodore Zeldin, Histoire des passions françaises, qui, il y a près de trente ans, percuta avec tant d’acuité le ciel de nos consciences. Sans s’inscrire dans cette ligne universitaire, l’ouvrage du journaliste Brian Moynahan force l’attention. Car comme le souligne le préfacier « tout y est, le moindre aspect s’y retrouve, digéré par la connaissance vivante d’un auteur qui domine constamment son sujet ». Par la justesse de ses photos autant que par la force de son texte, il effectue un riche parcours du dernier siècle, en fait de 1900 à nos jours, non sans avoir exploré l’âme du peuple français, depuis l’événement fondateur de la Révolution. On y glisse au travers de paragraphes captivants, de photos percutantes, de la Belle Époque et de l’Exposition universelle de 1900, juste consécration du génie français, aux chapitres plus cruels et moins glorieux, de l’Occupation, des guerres coloniales, des luttes sociales parfois violentes, aux univers urbains, de nos banlieues. Ce faisant, Brian Moynahan et son équipe ont su magistralement dépeindre la France au travers de ses mille et une facettes, d’où le titre de l’ouvrage qui correspond d’ailleurs au glissement du titre royal de Charles X à Louis-Philippe, du roi de France au roi des Français. Ce parcours nous montre le chemin qu’a accompli notre pays. A-t-il perdu ses qualités essentielles, fondatrices ? Peut-on encore se reconnaître dans le patriotisme de nos grands historiens du XIXe siècle comme Fustel de Coulanges, qui exaltait « cet admirable ensemble de civilisation française où l’homme tend, avec un aussi parfait équilibre, vers son triple but de prospérité matérielle, de développement intellectuel et d’amélioration morale » ? L’historien allemand, auteur des fameux Essais sur la France, faisant écho à Michelet , concluait : « La France, dans son ensemble, est parvenue à l’unité d’une personne ». C’est à voir et à discuter et Brian Moynahan y apporte quelques clefs de réponse.
Le livre est constitué de quinze chapitres, où des textes substantiels précédent les clichés qui en illustrent les propos. Une introduction couvre les 111 années qui vont de 1798 à 1900 ; puis les chapitres consécutifs couvrent les périodes-clés. Plus on se rapproche des temps présents, plus ils s’amenuisent et perdent de leur saveur. Est-ce le sentiment du trop vu, trop perçu, du manque de recul, de travaux historiques solides ? Le parcours reste toutefois riche et captivant. Dans quel autre pays que la France s’affirme-t-on républicain avec tant de ferveur, les intellectuels tiennent-ils une telle place et ont-ils été aussi longtemps marxistes, voire staliniens ? Si l’on connaît les déclarations d’un Jean-Paul Sartre sur « l’horizon indépassable de notre temps », on a oublié la critique féroce d’un Merleau-Ponty dans Les Temps modernes à l’encontre d’Alfred Koestler qu’il a qualifié de traître pour avoir dénoncé les procès staliniens. Brian Moynahan apparaît maintes fois critique, voire cinglant, à l’encontre des travers français. Il commence par trouver fort étrange que François Mitterrand ait cloisonné ses archives personnelles durant une période de soixante ans alors qu’elles relèvent de la politique de la nation. L’un de nos défauts principaux – grand classique de la comparaison France/Grande-Bretagne – est notre absence de pragmatisme, de flexibilité et de recherche du compromis. Les exemples d’un tel comportement abondent de Charles X refusant tout compromis en juillet 1830 après avoir dissous la Chambre à l’extravagant marquis de Galliffet qui au bras de sa maîtresse parcourait les rues de Paris après sa victoire sur les communards : « Je suis encore plus cruel que vous pouvez l’imaginer ». On verra également si sa remarque à l’égard de notre attitude désinvolte vis-à-vis de la justice restera d’actualité et si, comme il le déplore, « l’impunité dont s’entourent les plus hautes autorités de l’État […] est l’un des symptômes de cette anomalie ». Il n’hésite jamais à dénoncer une certaine légèreté française, en citant bien des formules connues : « nous sommes prêts jusqu’au dernier bouton de guêtre », ou de rappeler qu’en 1937 le budget militaire prévoyait 30 millions de francs pour les carburants et 128 millions pour les fourrages. Mais par maints endroits, il ne tarit pas d’éloge. Ainsi il est admiratif de l’ascension d’un Émile Loubet, président de la République à la Belle Époque : à l’époque il était inconcevable pour un paysan de devenir Premier ministre de l’Angleterre ou Chancelier d’Allemagne. Cela marquait la victoire de la démocratie. Bien des réussites industrielles françaises sont également citées : de l’industrie automobile, des pionniers du ciel, Blériot traversant la Manche en 1909, sans compter le rôle de Paris dans la vie artistique mondiale. Il y a tant de choses dans ce livre en traits d’esprit, en remarques concrètes, en jugements en pointillé que l’on en reste souvent ébahi. Pourtant, en Britannique, il n’a pas pu éviter c’est là que son propos n’est guère dissimulé de fustiger la propension française à critiquer systématiquement les Américains d’abord et les Anglo-Saxons. Cela remonte au Traité de Versailles et éclate pendant la Libération et de Gaulle. Savait-on que le ministère de la Santé interdit la vente du Coca-Cola comme dangereuse pour la santé et qu’il fallut une décision de justice pour l’autoriser ? Il n’est pas toujours élogieux à l’égard du général de Gaulle ou de ses fidèles, comme Michel Debré, lequel illustre à ses yeux la facilité avec laquelle on passe du pétainisme au gaullisme, que l’on dénomma par la suite « Fidel Castrato ». Une des photos rarement publiées dans nos magazines montre François Mitterrand adossé à un mur à Vichy. Parfois, mais fort rarement, il semble inexact, comme à propos de Daniel Cohn-Bendit, « issu d’une riche famille juive allemande ».
Un autre intérêt de ce livre est qu’il permet de saisir l’état d’esprit d’une époque précise. Caractéristique à cet égard, parmi tant d’autres, est l’année 1930 qui symbolise fort bien une certaine France qui semble coupée du reste du monde, contente, satisfaite et somme toute heureuse avant les tourments à venir. Simone de Beauvoir écrivait alors : « La paix semble définitivement assurée ; l’expansion du parti nazi en Allemagne ne représentait qu’un épiphénomène sans gravité ». À Saint-Nazaire se dresse le paquebot Normandie. Le pays ne compte que 18 000 chômeurs enregistrés. 5 milliards ont été investis dans les grands travaux. En janvier, le parlement décide de construire la ligne Maginot. Mermoz effectue son premier vol au-dessus de l’Atlantique Sud. Les troupes françaises évacuent la Rhénanie. La France gagne la coupe Davis pour la quatrième fois ; Jules Ladoumègue bat le record du 1500 mètres ; le PMU est créé. Les arts fleurissent au cours des années 1930 et les coureurs français gagnent les cinq premiers tours de France de la décennie. Insouciance, nostalgie, nouvelle Belle Époque ? On peut suivre ainsi les années clefs 1940, 1950, 1960, 1970, 1980 jusqu’à 2000.
Au terme de sa fresque, l’auteur ne nous fournit que peu d’éléments d’optimisme. La France a crée une qualité de vie peut-être sans égale dans le monde. Son génie s’est déployé dans tous les domaines des arts et des sciences. « Dans l’âme de la France, pourtant quelque chose – une magnifique extravagance – s’est comme effacée ». La moitié des jeunes veulent rentrer dans la fonction publique. Les jeunes dynamiques du genre qui ont fait les Trente Glorieuses, partent à l’étranger (pour preuve Londres est la septième ville française). On ne descend plus dans la rue pour défendre ses idées, mais pour défendre les « avantages acquis ». Il y a dans tout cela une perte de confiance en soi, une incertitude, une modestie surprenante et injustifiée. La France est trop dure avec elle-même, trop correcte, trop inquiète de ce que pourraient penser les autres. Pourtant il n’emploie jamais le mot « déclinisme ». Écrit avant la crise, il n’a pu en tirer quelques enseignements sur le modèle français. Il nous revient de continuer notre marche sous son regard bienveillant et attentif. Mais où se situera le prochain rendez-vous crucial ou le moment de vérité ?