Maroc : une décennie en trompe-l’œil ?

Maroc : une décennie en trompe-l’œil ?

Philippe Boulanger

À propos de Youssef Jebri, Mohammed VI. Une décennie de règne, Éd. du Cygne, 2009, 140 pages et d’Ali Amar, Mohammed VI. Le grand malentendu, Calmann-Lévy, 2009, 334 pages.

Le 23 juillet 1999, Mohammed VI, héritier d’Hassan II, qui vient de décéder, accède au trône du Maroc. Jeune roi de trente-six ans, il est relativement inexpérimenté en politique. Pourtant, dès les premières semaines, le Maroc semble basculer vers une nouvelle période de son histoire. L’accession au trône de celui qu’on va bientôt surnommer « M6 » annonce, pour beaucoup, la venue d’un « printemps marocain », une ère prometteuse qui appelle au respect des droits de l’homme et au développement économique et social, à la démocratie et à l’insertion du royaume chérifien dans le XXIe siècle.
Dix ans après l’accession au trône de Mohammed VI, les promesses du « printemps marocain » ont-elles été tenues ? Le statut de « partenaire avancé auprès de l’Union européenne » acquis par le Maroc en octobre 2008 reflète-t-il une évolution positive du pays depuis le décès d’Hassan II ? Les islamistes poursuivent-ils leur poussée électorale, sociale et politique parmi les couches populaires ?
Deux auteurs tentent d’en dresser un premier bilan dans deux essais engagés qui font profiter le public français et francophone de leur expertise respective dans les affaires marocaines. Les profils des deux auteurs divergent néanmoins : Ali Amar, journaliste, cofondateur du Journal, hebdomadaire critique à l’égard de la monarchie chérifienne, propose un livre à charge contre le jeune roi qui, passés les premiers mois, a entrepris de verrouiller le régime au service de la famille et de l’affairisme ; Youssef Jebri, écrivain franco-marocain, s’attaque lui aussi à décortiquer la première décennie au pouvoir de Mohammed VI dans une étude au ton moins vif, mais dont l’implacable alignement des faits est saisissant.
Ali Amar, qui a traversé la fin du règne d’Hassan II et les premières années de Mohammed VI, estime que la liberté de la presse autorisée par le jeune monarque est moindre que celle que son père, dans ses dernières années, avait permise, certes en renâclant. Selon Amar, le bilan du « roi des pauvres » est accablant : l’affairisme et la corruption sont au cœur de la monarchie chérifienne ; les droits de l’homme sont mis sous le boisseau depuis les attentats de Casablanca en 2003 ; l’analphabétisme et la pauvreté perdurent ; les sujets tabous (prostitution, antisémitisme, islamisme, conflit du Sahara occidental) sont toujours aussi nombreux ; les manifestations en faveur de la démocratisation du Maroc sont sévèrement réprimées ; Rabat peut compter sur la veille paternaliste de Paris et sur le lobby intellectuel français en faveur de la monarchie.
À la fois roi des Marocains et chef de la Communauté des croyants, Mohammed VI n’a pas montré, sur le long terme, le même courage politique que le roi de Jordanie, Abdallah II. Pourtant, ses premières décisions recèlent une forte portée symbolique : le 9 novembre 1999, Driss Basri, puissant ministre de l’Intérieur d’Hassan II, est démis de ses fonctions ; l’opposant Abraham Serfaty, en exil en France, est autorisé à rentrer au Maroc. L’espoir jaillit chez nombre d’observateurs de la scène marocaine. Pourtant, très vite, une nouvelle figure se substitue à celle de Basri : Fouad Al El Himma est chargé d’assurer le « changement dans la continuité ». Le verrouillage du pouvoir autour du makhzen est en marche.
Le resserrement du pouvoir de Mohammed VI est sans doute consubstantiel à l’organisation du makhzen : quelques hommes-clefs détiennent le pouvoir dans les domaines économique et diplomatique, des hommes liges (dont la plupart des ministres) exécutent les ordres du Palais. Mohammed VI s’inscrit résolument dans le sillage tracé par son père. Pourtant, un basculement a bien lieu le 16 mai 2003 : les attentats à Casablanca, qui visent la Casa de España, le Positani, le consulat de Belgique, l’Alliance israélite et l’Hôtel Farah, servent le régime marocain en faisant basculer le pays dans la « lutte contre le terrorisme ». Le Maroc se rapproche des États-Unis et acquiert une légitimité internationale. Il devient dès lors délicat de critiquer un monarque qui entend lutter contre le terrorisme islamique, qui sévit bientôt d’ailleurs au Maroc et en Algérie.
D’où la quasi-impossibilité pour le pouvoir marocain d’autoriser une véritable transition démocratique : en temps de guerre, il s’agit de suivre sans discuter la politique du Palais. Ainsi, le travail de mémoire est compromis en raison de l’impossibilité de mettre en accusation les « années de plomb » sous Hassan II, ce qui pourrait affaiblir la monarchie alaouite aux prises avec la poussée islamiste. Le travail de la presse est muselé, trois thèmes étant particulièrement sensibles : l’islam, l’intégrité territoriale (la question du Sahara occidental) et la monarchie. N’accordant jamais d’entretiens aux médias marocains, Mohammed VI demeure un monarque absolu plus que réticent à l’idée de laisser une Assemblée constituante élue par le peuple marocain marcher sur ses plates-bandes.
Socialement, l’évolution du Maroc est même inquiétante. Si la Moudawana (code personnel régissant les relations au sein de la famille) a été révisée en 2004 et accorde désormais une égalité relative entre hommes et femmes, la polygamie et la répudiation restent à l’ordre du jour. Un racisme ordinaire sévit contre les Noirs africains candidats à l’émigration en Europe. Les homosexuels sont réprimés. L’antisémitisme latent est indexé sur l’actualité du Proche-Orient : les Marocains détestent leurs voisins algériens, mais ils se solidarisent spontanément avec la cause palestinienne. En 2008, les manifestations à Marrakech et à Sidi Ifni sont impitoyablement réprimées par le pouvoir.
Au regard des promesses de 1999, le pouvoir marocain n’a pas véritablement répondu aux attentes populaires de changement social et de démocratisation du régime. Le système fonctionne toujours grâce au népotisme, à la répression et à la corruption. « En 2009, écrit Youssef Jebri, la corruption demeure présente partout et à tous les niveaux. » Les attentats de 2003 n’excusent pas le verrouillage du royaume : l’origine de celui-ci est sans doute à chercher dans le principe même du makhzen, ce qu’Ali Amar et Youssef Jebri suggèrent à plusieurs reprises dans leurs ouvrages respectifs.
Les Marocains ont cru cinq ans, de 1999 à 2003, que leur jeune roi allait leur permettre de franchir le seuil de la modernité. Souffrant de la comparaison avec Hassan II, falot et intransigeant, Mohammed VI n’est peut-être pas le roi qu’il fallait au Maroc pour entrer sereinement et pleinement dans le XXIe siècle.