De fiel et de lucidité

De fiel et de lucidité

Jean-Kely Paulhan

À propos de Horace de Viel Castel, Mémoires sur le règne de Napoléon III 1851-1864, éd. Eric Anceau, Robert Laffont « Bouquins », 2005, 1128 pages.

Ayant joué enfant avec le futur empereur dans les jardins de la Malmaison, secrétaire général du Louvre et adjoint de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts, Horace de Viel Castel est un aigri. Auteur de quelques romans, de travaux scientifiques, dévoué à ses fonctions, il estime qu’on ne lui rend pas justice : il est entouré de nullités prétentieuses, qui pensent davantage à se servir dans les caisses de l’État qu’à servir. Rien que de très banal jusqu’ici, et si ces mémoires n’exprimaient que la plainte des grands hommes ignorés, ils ne pourraient guère que consoler les descendants « spirituels » de l’auteur, nombreux dans notre beau pays de France (et sans doute ailleurs).
Pourquoi en recommander chaleureusement la lecture ? Ils dépassent l’amertume, compréhensible, d’un destin raté. Viel Castel, rejeton d’une vieille aristocratie, comprend qu’elle ne sera plus jamais seule aux commandes, même si elle s’accroche à quelques prébendes, garde des lieux d’influence, s’associe aux nouveaux pouvoirs, et maintient finalement assez longtemps sa puissance dans une société française « rongée » par l’aspiration à plus d’égalité. S’il souffre de voir sa classe peu à peu écartée du pouvoir, il sait aussi que cette classe est corrompue et que les coups venus de l’extérieur, le complot révolutionnaire international (auquel il croit), n’expliquent pas tout.
Ces mémoires ont d’abord un intérêt historique parce qu’ils présentent le portrait d’un réactionnaire, l’un de ces hommes auxquels on donne peu la parole aujourd’hui, dont le récit historique dominant nous laisse assez mal comprendre les positions : il exècre la Révolution française, les républicains, les socialistes, les Anglais (impérialistes cyniques, ennemis acharnés de la France, qui au nom de leur hypocrite démocratie abritent tous les terroristes de la terre), les Italiens (qui n’existent pas comme peuple à ses yeux) et les Polonais (dont la presse bien pensante tait les atrocités, alors qu’elle étale celles des Russes) : n’allez pas lui parler du droit des peuples ni du principe des nationalités ! Quant à l’Espagnole, Eugénie (Eugenia Maria Ignacia Augustina Palafox de Guzmán Portocarrero y Kirkpatrick de Closeburn), elle ferait bien de renoncer à sa morgue, de mieux choisir ses ami(e)s et de se rappeler le sort tragique de la pauvre Autrichienne ; Persigny est un excité, Morny a des affaires (au sens anglo-saxon), fait ses affaires (c’est le bonapartisme immobilier et ferroviaire, parfois malheureux) ; Victor Hugo est un opportuniste politique dont la fureur anti-bonapartiste ne s’explique que parce qu’il n’a pas pu faire carrière dans le nouvel Empire , Lamartine compte ses sous et il est devenu difficile de reconnaître Musset, l’ami d’autrefois, à présent déchu. Viel Castel applaudit à la suspension du cours de Renan, coupable d’avoir nié la divinité du Christ, et Michelet l’exaspère. Il s’indigne que dans le salon de la princesse Mathilde les écrivains invités, dont Alexandre Dumas, persiflent à haute voix l’Empire, se moquent de la religion et, ce qui est pire, en présence des domestiques. Les rouges sont partout, y compris dans les rouages du gouvernement, partagé entre profiteurs et agitateurs révolutionnaires. Agitateurs, dont le moindre n’est pas Napoléon III…
Quant aux artistes, on peut les montrer dans un cercle choisi, leur permettre éventuellement de déployer leurs talents, mais il ne convient pas de les faire manger avec la bonne société. Viel Castel, familier de la princesse Mathilde et de son salon, milieu notoirement libéral (au sens que ce mot pouvait prendre au XIXe siècle), est un témoin passionnant des contradictions du bonapartisme, dont le courant « de gauche », révolutionnaire, déstabilise les partisans de l’ordre à tout prix, aux yeux desquels Napoléon III devait d’abord assurer la paix et le calme à la France. Campagnes de Crimée, d’Italie, du Mexique se succèdent, alors qu’à l’intérieur l’opposition ne désarme pas, malgré concessions et mesures d’apaisement, critiquées par notre témoin comme inutiles.
Bien sûr, le lecteur se reproche parfois de céder un peu au voyeurisme, devant l’exposé de toutes les turpitudes, sexuelles entre autres, des personnalités importantes ou oubliées, dont Viel Castel tient un compte minutieux. Un peu comme lorsque l’on se reproche chez le coiffeur d’avoir ouvert tel magazine, que l’on n’achèterait jamais, mais dans les pages duquel on a oublié l’attente avec quelque plaisir. Les personnages décrits se réduisaient-ils à ce qu’en dit Viel Castel, qui ne haïssait pas à moitié ?
Nous avons aujourd’hui tendance à réhabiliter l’œuvre du Second Empire, qui n’a pas été seulement une époque de parvenus très « bling bling » et incultes. Certaines des indignations du mémorialiste font sourire ou se retournent contre lui : quand il dénonce, une fois de plus, les origines modestes de telle ou telle personnalité, nous nous disons que cette dernière a eu du mérite, de l’énergie : un Victor Duruy d’aujourd’hui non seulement ne cacherait pas qu’il a essuyé les verres dans le bistrot paternel et servi des cafés avec son grand tablier blanc de garçon, mais utiliserait au maximum ce passé pour sa communication politique.
Mais Viel Castel est un réactionnaire honnête, qui cherche aussi à voir clair dans une actualité aussi confuse qu’aujourd’hui, où l’information circule plus lentement et difficilement (que l’on pense par exemple au retard avec lequel parviennent en France les nouvelles de la guerre du Mexique). Ainsi il ne s’illusionne pas sur les crimes, turpitudes et les malversations dont l’Algérie est le théâtre, il admet que l’expédition franco-britannique contre Pékin est d’une injustice inexcusable. Il s’interroge aussi sur la crise des principautés danubiennes, les conséquences de l’unification italienne ou le sort du Schleswig-Holstein, que se disputent Autrichiens, Prussiens et Danois, rappelle la revendication suisse insistante sur le Chablais et le Faucigny au moment du rattachement de la Savoie à la France, nous obligeant à quelques révisions d’histoire européenne.
Les historiens de l’art seront intéressés par ce qu’il écrit des « scandaleuses » ( ?) restaurations accomplies au Louvre sous le Second Empire, en particulier sur les Rubens ; ceux de l’architecture, par ses commentaires sur le travail de Lefuel, architecte chargé du « Nouveau Louvre » sous Napoléon III. Les admirateurs de Saint-Simon, ceux de Proust aussi, évolueront avec plaisir de salons en boudoirs, d’audiences solennelles en bals mondains, du Cercle impérial à la maison d’été de la princesse Mathilde, entrant même, pour un moment d’exotisme, dans la chambre mortuaire d’un appartement bourgeois parisien où se trament aussi de sombres intrigues.
L’édition d’Eric Anceau aide à mieux comprendre ces pages, et, souvent à prendre la distance nécessaire devant certaines observations, quand Viel Castel ne revient pas lui-même sur certaines erreurs qu’il a commises. Elle comporte, outre une préface vivante, une chronologie détaillée, des notes précises et bien écrites, qui renvoient à des livres ou à des articles utiles (dont beaucoup sont récents, témoignant de l’intérêt renouvelé des historiens pour la période, que nous lisons – et c’est normal – différemment des Français de la IIIe République), une bibliographie, un index.