Le sage de l’orientalisme

Le sage de l’orientalisme

Philippe Boulanger

À propos de Henry Laurens, Orients. Conversations avec Rita Nassil el Ramy, CNRS Editions, 2009, 190 pages.

L’orientalisme est-t-il un art français qui manquerait de grand sage ? Le flambeau de Louis Massignon et de Jacques Berque a-t-il été égaré ? Les spécialistes du Moyen-Orient ne manquent pourtant pas en France, mais Olivier Roy refuse l’étiquette d’orientaliste, Gilles Kepel est injustement placardé depuis les attaques du 11 Septembre qui réfuteraient sa thèse du reflux islamiste, Hamit Bozarslan se consacre à la Turquie, à la question kurde et au phénomène de la violence au Moyen-Orient, Pierre-Jean Luizard est avant tout spécialiste de l’Irak. Que l’orientalisme soit un art est certainement discutable, mais que Henry Laurens soit l’un des représentants les plus illustres de cette discipline est tout aussi certainement incontestable.
Professeur au Collège de France, historien et orientaliste, arabisant, Henry Laurens, dans ce petit livre, converse avec la journaliste Rita Nassil el Ramy sur son enfance, ses études à Louis-le-Grand et à La Sorbonne, son intérêt pour l’« Orient », ses voyages dans les grands pays arabes de la région (Egypte, Liban, Syrie), ses recherches passées et présentes. Il a parcouru les grands pays du Moyen-Orient : coopérant au Koweït en 1977, où il côtoie les sociétés stratifiées du Golfe, il voyage ensuite en Syrie, en Egypte et en Irak (une fois). Marié à une Libanaise, il se rend souvent au pays du Cèdre dans les années quatre-vingt et y réside deux années (2001-2003) afin d’y mener une délicate réforme des établissements de recherche français dans la région.
En France, après avoir étudié en partie à l’Université Paris-IV, Laurens y enseigne avant de rejoindre l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), plus connu sous l’appellation « Langues O’ ». Il intègre le prestigieux établissement en tant que « civilisationniste », qui doit composer avec les enseignants « historiques », les linguistes. Il y reste une décennie, occupant des fonctions d’enseignement et de direction de formation doctorale sur différents thèmes (Méditerranée, monde arabe) qui lui permettront notamment de postuler à d’autres fonctions. Encore jeune (il est né en 1954), il manifeste une grande culture et une curiosité sans cesse en éveil : en quelques années, il est passé de l’enquête savante sur l’expédition de Bonaparte en Egypte à l’essai sur l’impérialisme en s’arrêtant, bien évidemment, sur la question brûlante de la Palestine dont il a livré une étude magistrale en plusieurs volumes.
Au cours de ces entretiens, Henry Laurens tient en effet d’une main pédagogue le fil rouge de son magistère orientaliste : son œuvre. Manuels, sommes, essais, ils se nourrissent de ses cours à La Sorbonne, aux Langues O’ et au Collège de France. Dans la première catégorie, il range Le Royaume impossible (1990) et Le Grand jeu (1991). Dans la seconde, il classe L’Expédition d’Égypte (1989) et La Question de Palestine (1999, 2002, 2007). Dans la troisième, il place ses recueils d’essais (Orientales, 2007) et L’Empire et ses ennemis (2009). Il délivre quelques remarques bien senties sur la tournure de l’économie mondiale.
Professeur en France et à l’étranger, l’historien ne manque pas de passer au crible l’évolution de sa profession en France. Il dévoile les coulisses de l’enseignement supérieur et de la recherche et souligne un travers persistant de l’Université : la prédilection pour les sujets de recherche franco-français, au détriment d’une plus grande ouverture sur le monde, qu’autorise, par exemple, la world history dans les universités américaines. Henry Laurens soutient que recherche et enseignement doivent aller de pair et regrette la spécialisation qui prévaut au CNRS. Ses enseignements à l’Université lui ont permis, au contraire, de ne pas s’enfermer dans sa discipline et d’acquérir une véritable culture générale et historique qu’un poste au CNRS lui aurait interdit.
Plus que des leçons, ce sont des clés que ce livre de conversations fournit au lecteur intéressé par le Proche-Orient et, plus généralement, l’histoire et la recherche : des clés pour saisir la région la plus instable du monde, des clés pour cerner de plus près le travail universitaire, des clés pour aller au-delà de l’évidence.