Écrire 1989

Écrire 1989

Eugène Berg

À propos de Pierre Grosser, 1989. L’année où le monde a basculé, Perrin, 2009, 606 pages ; Alexandre Adler, Berlin, 9 novembre 1989 : la chute, éd. XO, 192 pages ; Bernard Brigouleix, Le Mur de Berlin. Petites et Grandes histoires, éd. Alphée Jean-Pierre Bertrand, 2009, 262 pages et Georges Marion, Berlin 1989, Seuil, 2009, 246 pages.

1989, point zéro d’une nouvelle histoire ?

Est-il exact de penser, comme le fait Pierre Grosser, dès la première ligne de sa forte synthèse, que « l’année 1989 a cessé d’être l’objet de réflexions » ? Et de continuer en estimant qu’elle n’est le plus souvent perçue que comme une simple borne chronologique fermant la guerre froide. Souvenons-nous des commentaires enthousiastes de l’époque, parlant de fin du XXe siècle, maints historiens glosaient sur le court XXe siècle (1914-1989), alors que d’autres ou les mêmes placent la fin du XXe siècle à la crise économique et financière de 2008 parlant de long XXe siècle. Nous aurions ainsi trois fins du XXe siècle, 1989, « chute du Mur et ère des révolutions de velours », 11 septembre 2001 et 14 septembre 2008, faillite de Lehmann Brothers. L’auteur défendant sa cause avance par ailleurs que cette année 1989 a été peu étudiée ou, si elle l’est, c’est largement dans un esprit polémique. Pourtant, tous ceux qui ont vécu cette année, même s’ils ne furent pas tous des « observateurs éclairés » à la Raymond Aron ou des croyants en la fin de l’Histoire à la Francis Fukuyama ont d’emblée ressenti que le monde basculait et que l’on entrait dans une nouvelle ère, celle d’une planète plus ouverte, globale ou mondiale, même si elle n’était pas vraiment apaisée, plus démocratique aussi et peut-être déjà plus connectée ou en voie de l’être. En ce sens, Pierre Grosser a raison de dire que les événements de 1989 n’ont pas seulement conclu un chapitre de l’histoire, mais qu’ils ont conditionné les évolutions possibles. Comme l’avait dit déjà Jean Rouch à propos de Bandung, ce fut « une répétition générale des événements futurs ».
Beaucoup de choses ont été remises alors en cause dans le domaine des relations internationales et dans la gestion des affaires mondiales, économiques, financières, mais aussi dans le domaine de l’environnement. Pourtant, ces transformations espérées ou impulsées par l’esprit de 1989 ne se sont pas toutes réalisées. La démocratie qui a été instaurée dans de larges parties du monde (Europe de l’Est, Amérique latine) a buté dans bien des zones. Le poison nationaliste a atteint les Balkans. Des occasions ou de rares opportunités ont été manquées en ce qui concerne le règlement de certains contentieux territoriaux, comme l’affaire des Kouriles qui oppose toujours Moscou et Tokyo. Mais il a été mis fin à de nombreux conflits périphériques (évacuation de l’Afghanistan par les Soviétiques en février 1989 et du Cambodge par les Vietnamiens, victoires des clients de l’URSS en Afrique australe, fin des conflits en Amérique centrale autour du Nicaragua sandiniste). Partout ou presque, à l’exception de quelques isolats comme Cuba, la Corée du Nord et le Myanmar, l’euphorie capitaliste s’est répandue… menant à la crise actuelle. Thérapies de choc, libéralisation et désétatisation, libéralisation du commerce extérieur et des changes, sont devenues des méthodes et des objectifs largement partagés. Pourtant, le vent de la démocratie n’a pas partout soufflé. Surtout les crises, anciennes ou nouvelles, ont persisté : fil étroit de la paix au Moyen-Orient ou ce que Grosser nomme les angles morts de la guerre froide (abcès afghan, Corne de l’Afrique qui a plongé dans le chaos). Plus encore de nouveaux risques et de nouvelles menaces sont apparus ou se sont intensifiés : sida, drogue, nouvelle prolifération, spectre de l’islamisme qui avait pourtant déjà dix ans d’âge depuis la révolution khomeyniste en Iran. Pour évoquer ces points, Grosser s’appuie sur une abondante bibliographie largement de langue anglaise. Il n’hésite pas à effectuer un premier bilan. La bipolarité a pris fin. Mais le multipolarisme a-t-il été instauré ? On s’étonnera de voir qu’un auteur aussi averti que lui des relations internationales y réponde positivement. Pour que le monde actuel soit multipolaire, il faudrait une existence de centres de décisions puissants, autonomes et tous, plus ou moins capables d’influencer leur environnement et de peser de manière perceptible et significative sur le cours des choses.
Mais 1989 a bien marqué la défaite du communisme et a mis fin à la guerre froide. À ce monde rigide, hiérarchisé, structuré et largement prévisible, a succédé un monde complexe, enchevêtré et imprévisible. Mais tous les avenirs sont imprévisibles. Personne n’avait prévu les bouleversements de 1989, comme personne n’avait envisagé ceux d’après, ni le 11 Septembre, ni la Grande crise de 2008-2009. S’il est interdit de parler, depuis Daniel Halévy, d’accélération de l’histoire ou de complexification depuis Teilhard de Chardin ou Edgar Morin, le vocabulaire flanche pour caractériser « les contours de ce monde nouveau » qu’a fort intelligemment dépeints Pierre Grosser.

Discours sur le Mur

Parmi la bonne douzaine d’ouvrages consacrés à l’événement marquant de l’année 1989, nous en avons sélectionné trois qui représentent trois approches différentes et complémentaires du problème. Alexandre Adler, tout d’abord, déborde du récit circonstanciel, de la chaîne séquentielle qui a présidé à la chute du Mur pour réfléchir de manière plus large et conceptuelle à ce qui a précédé cet événement-clef et l’a rendu possible. C’est la prise de conscience à partir des années 1980, de la part d’une frange éclairée de l’URSS, au premier chef Youri Andropov, patron du KGB et futur secrétaire général après la mort de Léonid Brejnev, que des réformes étaient nécessaires afin d’éviter son déclin économique et stratégique et de la rendre capable de faire face à l’offensive reaganienne. Il expose par le menu ce très secret « plan Beria ». Mais la mort d’Andropov, suivie de l’intermède Tchernenko, avant l’arrivée de Mikhael Gorbatchev, compliqua considérablement le scénario. Le nouveau secrétaire général dut faire face à trop de défis à la fois et ne put mettre en place un plan cohérent à long terme. En fait faisant face à maintes résistances, il louvoya et temporisa. L’URSS sortit défaite de l’Afghanistan, après avoir essuyé la catastrophe de Tchernobyl et le tremblement de terre en Arménie alors que, chez elle, les premiers soubresauts se manifestèrent dans les Républiques baltes et au Caucase. Le contre-choc pétrolier l’affaiblit encore et le coût de sa présence en Afghanistan (50 milliards de dollars par an) était devenu insupportable. La table-ronde polonaise, en avril, l’évolution libérale en Hongrie, le printemps des peuples, isolèrent Moscou. Pour Gorbatchev, le régime de Berlin-Est, principal obstacle à la pérestroïka, était condamné. Il fit savoir qu’il ne fallait pas attendre une intervention armée pour le sauver. Le sort du régime d’Erich Honecker en fut scellé et celui-ci acculé à la démission le 18 octobre. Tout procéda de manière imprévue et précipitée.
Ce sont ces événements sensationnels que décrit Georges Marion, ancien correspondant du Monde à Berlin. Son approche est plus ponctuelle et personnalisée. Il fournit une description colorée des manifestations populaires et des réactions du régime est-allemand, presque semaine par semaine en décrivant le profil, la carrière et les conceptions des principaux acteurs des événements dans les deux Allemagne, en dehors des grands dirigeants bien connus, une quinzaine de responsables dont il fixe la trace jusqu’à aujourd’hui. C’est un récit ramassé et vivant concentré à la période été 1989-9 novembre.
Bernard Brigouleix, qui fut également correspondant du Monde en Allemagne a choisi de décrire l’histoire du Mur en remontant la séquence des événements à 1945, mais surtout à la nuit du 12 août 1961 date de son édification. Ce sont des tranches décisives de l’histoire allemande et européenne qui défilent savamment présentées : révolte ouvrière du 17 juin 1953, Willy Brandt, bourgmestre de Berlin, visite de John Kennedy, Ostpolitik, discours de Reagan de septembre 1987 : « Monsieur Gorbatchev, abattez ce mur »… La valeur symbolique de la chute du Mur a été maintes fois illustrée par la formule « Berlin était divisé parce que l’Allemagne était divisée, l’Allemagne était divisée parce que l’Europe était divisée, l’Europe était divisée parce que le monde était divisé. » Pourtant vingt ans après la chute du Mur, celui-ci est resté dans la tête de nombreux Ossis qui reprochent aux Wessis leur arrogance et leur égoïsme. Preuve que la division de l’Allemagne qui a duré quarante ans aura besoin d’une génération pour s’effacer définitivement dans les cœurs et les esprits. La réunification allemande a replacé l’Allemagne au cœur de l’Europe, constate Alexandre Adler, mais elle n’a guère utilisé son potentiel de puissance accrue, ni su élaborer de nouvelle doctrine extérieure. En fait c’est l’Europe tout entière qui n’a pas su ou pu être à la hauteur des espérances que l’on avait alors placées en elle. Une Europe élargie, qui a du mal à devenir une puissance globale, est une Europe qui s’efface ou devient de plus en plus virtuelle.