Entre littérature et maternité

Entre littérature et maternité

Philippe Boulanger

À propos d’Elif Shafak, Lait noir, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Phébus, 2009, 346 pages.

La littérature turque contemporaine ne se réduit pas à l’œuvre brillante du courageux Orhan Pamuk. Sous l’ombre tutélaire et parfois envahissante du patriarche stambouliote, quelques auteurs turcs manifestent un culot, un style, une créativité rafraîchissante, qui n’épargnent pas les tabous de la société turque : la mémoire, le statut de la femme, le génocide arménien, le nationalisme. Ils commencent aujourd’hui à acquérir la reconnaissance internationale qu’ils méritent.
Il est parfois reproché aux romanciers de publier le même livre à plusieurs reprises. Tel n’est pas le cas d’Elif Shafak. Jeune romancière de trente-huit ans, elle confirme le talent qu’on lui prêtait déjà lors de la sortie de son premier livre traduit en français, La Bâtarde d’Istanbul, dont la trame de l’histoire condense les rapports conflictuels entre le passé et le présent, par le truchement de deux ambassadrices jeunes, femmes, confrontées aux silences et aux tabous des générations antérieures, avec en toile de fond la cohabitation des mémoires arménienne et turque . Dans Bonbon Palace, parangon turc de l’Immeuble Yacoubian, le sujet est, de prime abord, moins périlleux pour la romancière, traînée devant les tribunaux turcs après la publication de La Bâtarde d’Istanbul ; mais il est non moins tortueux et résolument politique : la tolérance, la cohabitation entre individualités et collectivités réunies dans un lieu exigu et contraintes de vivre ensemble .
Lait noir aborde un thème complexe souvent délaissé dans la littérature : la relation entre l’écrivain et la maternité, entre la création et la procréation. Après celle-ci, surgit la dépression postnatale. Il ne s’agit pourtant pas d’un ouvrage destiné aux seules femmes, et encore moins aux seules mères. La jeune romancière turque questionne le statut de l’écrivain féminin dans une société turque en pleine évolution, mais où la place de la femme est encore trop souvent cantonnée à la cellule familiale. Qu’une Turque travaille passe encore, mais plutôt à Istanbul qu’à Bursa ; qu’elle s’adonne à la littérature, qui plus est avec parfois un certain succès, et compromette ses obligations maternelles, dérange certains sourcilleux gardiens traditionalistes. « Ce n’est pas un hasard si les femmes écrivains veulent masculiniser leur nom ou lui donner un côté asexué. À vrai dire, la plume de ces femmes doit rester et masculine et féminine. L’écriture d’un bon auteur féminin se doit d’être totalement asexuelle ou bisexuelle… », écrit Elif Shafak dans Lait noir.
Le lien entre maternité et littérature est traité par Elif Shafak avec une grande maîtrise. Conviant de grandes figures de la littérature turque (Sevgi Soysal, Sebnem Isiguzel) et mondiale (Sylvia Plath, Simone de Beauvoir, Jane Austen, Virginia Wolf, Doris Lessing), elle tente de démêler ses pulsions internes qui, au début de l’ouvrage, sont résolument centrifuges et concourent à opposer la littérature et la maternité. Car, selon elle, l’écrivain et la génitrice s’opposent irrémédiablement : « Le romancier est par nature égoïste. La maternité élimine l’égoïsme par les voies naturelles. Le romancier est tourné vers lui-même. Quant à la maternité, elle est on ne peut plus tournée vers l’extérieur. » D’où l’alternative : écrire ou enfanter. Nulle composition serait-elle possible ?
Le récit aurait pu se contenter de relater les étapes de la grossesse, de la maternité et de la dépression postnatale qui préoccupe Elif Shafak. Le travail littéraire intervient lorsque la narratrice se trouve contrainte de composer avec les voix de ce qu’elle appelle son chœur intérieur, qui constituent chacune un trait de sa personnalité, foncièrement éclatée entre quatre pôles dominants. Entrent alors en scène Miss Cynique Intello, Miss Ego Ambition, Miss Intelligence Pratique, Dame Derviche, quatre femmes miniatures qui dominent le début du livre et rudoient la narratrice, avant de céder la place d’honneur à Maman Gâteau, qui marque le désir accompli d’avoir un enfant, et Miss Satin Volupté, la voix intérieure la plus ténue, qui tente une percée sous le signe de la coquetterie bridée.
Soumise au feu nourri de dialogues, bien troussés, entre ses amazones réduites, la narratrice se décide finalement à succomber au désir de maternité et à mettre au monde une petite fille. S’ensuit une période de dépression postnatale, dix longs mois au cours desquels la création littéraire est asséchée. « La dépression postnatale s’apparente un peu à l’épreuve du grand froid », écrit la narratrice. Grand froid qui touche, selon elle, l’ensemble des femmes, qu’elles soient occidentales ou orientales, bourgeoises ou paysannes, citadines ou rurales, éduquées ou analphabètes. De cette dépression coule un lait noir dans lequel se mêle encre littéraire et lactose maternel.
Elif Shafak s’est emparée ici d’un thème littéraire rarement défriché, et pourtant très fécond. Elle a produit un récit autobiographique remarquable, qui la démarque de ses deux précédents romans traduits en français, plus classiques, et qui, espérons-le, permettra aux lectrices de mettre des noms sur les étranges ombres qui couvrent le chemin de la maternité et encouragent la dépression postnatale. Servira-t-il aussi aux hommes désireux de connaître mieux une femme, surtout lorsqu’elle est un écrivain confirmé ? La réponse ne saurait intervenir avant quelques années. Mais Elif Shafak aura eu le mérite de s’attaquer à un sujet sérieux, sensible et souvent délaissé par les romanciers.