Le bolchevisme fut-il une fatalité ?

Le bolchevisme fut-il une fatalité ?

Marc Crapez

À propos d’Orlando Figes, La Révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d’un peuple, préf. de Marc Ferro, Denoël, 2007, 1106 pages.

C’est une fresque passionnante de bout en bout. Comment en est-on arrivé là ? L’auteur renouvelle notre compréhension de la Révolution russe en insistant sur une brutalisation de la société russe antérieure à la première guerre. Il faut remonter à la famine de 1891, aux soulèvements paysans de 1902, aux grèves de 1905 suivies d’expéditions punitives, de pogroms et de partis d’extrême droite. Dans une province, un prince châtie des paysans en leur confisquant des centaines d’hectares de pâturages. Autre ferment de révolte, soldats et ouvriers ont soif de dignité, se plaignent d’être tutoyés et rudoyés. En février 1917, une pénurie de pain à Petrograd déclenche la Révolution. Le 10 octobre, Lénine a la haute main sur le parti bolchevik qui prend le contrôle de la garnison de la capitale le 25. C’est un coup d’État. Les bolcheviks noyautent le Congrès des soviets mais n’obtiennent que 24 % des suffrages à l’Assemblée constituante élue en novembre. Le 7 décembre, la Tcheka voit le jour et fin décembre les prisons sont tellement garnies que les bolcheviks libèrent des droits communs pour faire de la place. Le 5 janvier, ils font tirer sur des manifestants. Le 9 mai 1918, la Tcheka tire sur des ouvriers. De 1917 à 1921, le nombre de fonctionnaires va plus que quadrupler, un tiers étant employé à réglementer une économie planifiée improductive.
Selon l’auteur, une démocratie socialiste aurait pu, en septembre 1917, écarter le spectre d’une dictature communiste. En effet, les gouvernements issus de février ne sont que des gouvernements de confiance nationale, non élus, qui hésitent sur la manière de gérer la situation. Par manque de « sens pratique », ces gouvernants « laissèrent leurs grands idéaux voiler leur bon sens ». Leur tactique filandreuse « promettait tout à tout le monde, et elle finit par ne rien donner à personne ». Lvov abolit la peine de mort mais ne répond pas aux questions à l’ordre du jour : comment se sortir de la guerre et stabiliser un équilibre entre révolutions sociale et politique ? La Russie est une pétaudière en proie à une « guerre plébéienne contre les privilèges », avec son cortège de mises à sac, de lynchages et de mutineries. Les bolcheviks vont fournir une réponse à la vacance du pouvoir et aux spasmes de la société par le rétablissement de l’ordre.
Au départ, les bolcheviks ont peu de prise sur une société dont le dynamisme propre est souvent façonné par des passions et des intérêts locaux. Ils ne peuvent imposer d’en haut une idéologie à toute la Russie, vaste contrée soumise à une crise de l’autorité marquée par l’effondrement des administrations locales et l’émiettement du pouvoir en républiques autonomes et États indépendants. Alors ils improvisent, accompagnent cette désagrégation, s’appuient sur la démocratie directe, font vibrer la corde sensible de l’appel à la base. Le slogan « Tout le pouvoir aux soviets » flatte la spontanéité révolutionnaire de l’échelon communal auquel le peuple est attaché : soviets locaux, comités d’usines ou de soldats, jeunes ouvriers insurgés qui refusent de rendre les armes et que les bolcheviques appellent les gardes rouges, soldats démobilisés qui forment au village des factions paramilitaires proches des futurs fascisti. La radicalisation de la base fait perdre de l’influence aux socialistes révolutionnaires et aux mencheviks. Les bolcheviks roulent dans la farine les socialistes révolutionnaires de gauche, idiots utiles d’une façade pluraliste transitoire. La Tcheka reste décentralisée jusqu’à l’été 1918 et se paye sur la bête. Cette garde prétorienne du régime est corrompue. Trotski s’octroie l’une des plus belles datchas et aménage à l’avenant train de vie et train blindé. Lénine reste spartiate mais, contrairement à la légende du réprouvé échappant de justesse à la police tsariste, il a « toujours été un peu lâche ». Sa seule prouesse semble avoir été de plonger une fois dans une meule de foin en se croyant pourchassé… par des gens armés qui chassaient simplement le canard.
L’essentiel des combats avec les armées blanches se déroule en 1919. La déconfiture des Blancs ne tarde pas : rivalités internes, esprit revanchard, morgue « restaurationniste », incompétence, corruption et problèmes de ravitaillement résolus par des pillages leur aliènent les populations locales. En face, les Rouges sont plus durs et plus habiles. D’octobre à décembre 1919, au cours de leur effondrement, les Blancs font régner un climat de terreur. Ils exploitent notamment l’antisémitisme (qui ne jouait aucun rôle au départ) et se livrent à des pogroms d’une rare violence, souvent à l’initiative de troupes cosaques. Ces pogroms furent plus féroces que ceux perpétrés par l’Armée rouge ou par les anarchistes ukrainiens. En 1921-22, le bolchevisme a les coudées franches. La Terreur bat son plein de concert avec la famine. Le cannibalisme se répand. Un soldat fait part à Gorki de son absence de remords car « si on se tue l’un l’autre ça fera plus de place sur la terre ».

D’où vient la Terreur ?

Orlando Figes retrace « l’atmosphère clanique de la clandestinité révolutionnaire » et « l’étrange fanatisme de l’intelligentsia radicale russe ». Loin des images d’Épinal, il y eut aussi les geôles civilisées de la forteresse Pierre-et-Paul et la complicité de bons bourgeois culpabilisés : « Dans les cercles de l’intelligentsia, le “bon goût” voulait que l’on sympathisât avec les terroristes, et de nombreux citoyens aisés leur donnèrent de fortes sommes d’argent. » Les révolutionnaires nagent dans un imaginaire de références à 1789 et 1848. « Nous sortions bien plus des livres que de la vraie vie », avoue la menchevik Lydia Dan. « Je connais fort peu la Russie », confesse Lénine à Gorki. Son Que faire ? stipule que la conscience socialiste du prolétariat « ne peut être introduite que de l’extérieur ». Le marxisme est une révélation. Il est « nouveau et excitant » (Kanatchikov). Il est « bien loin de la moisissure et de la routine russes » (Valentinov). On s’exalte pour les « sommets philosophiques et sociologiques du marxisme » (Martov). On adopte l’« air dédaigneux » de qui aurait « atteint les cimes de l’intelligence marxiste ».
Figes interprète cette atmosphère de prétention à la vérité absolue comme résultant d’un vide culturel, d’une absence d’émulation faute de pouvoir rivaliser avec d’autres doctrines. Il incrimine chez certains « l’étroitesse de leur apprentissage » sous le harnais tsariste. On pourrait aussi discerner un trop-plein d’intellectualisme progressiste qui conduit les bolchevicks à faire des ouvriers les « agents de leurs doctrines abstraites », alors que les mencheviks sont « tempérés par leurs scrupules moraux ». Le bolchevik porte bottes et « veste de cuir noir » (voire « chemise noire nouée par une ceinture de cuir ») et maudit ordurièrement l’ennemi. Bien qu’il dispose du témoignage de Simon Liberman sur cette « menaçante veste de cuir », Figes l’impute à deux reprises à une « culture machiste ». On peut préférer l’interprétation de Simon Sebag Montefiore qui perçoit là les us et coutumes de la pègre ou des putchistes, une rupture délibérée et non une inscription dans la tradition russe.
Figes accuse « les traits du tempérament national russe » en se fiant au Gorki bolchevisant de 1922 qui fait ressortir « l’exceptionnelle cruauté du peuple russe ». On peut préférer le témoignage in situ de Maxime Gorki, soulagé que le peuple ait pu « conserver en lui bon nombre de sentiments humains et une certaine dose de solide bon sens », mais qui redoute « que la politique délirante de Lénine ne nous conduise bientôt à une guerre civile ». Figes avalise le verdict du « tchékiste » Dzerjinski en 1922, suivant lequel la Terreur s’appuie sur une « haine séculaire du prolétariat révolutionnaire contre ses dominateurs ». On peut privilégier l’avis du Blanc Denikine qui pense que la fureur populaire exprime une « haine accumulée au fil des siècles, l’amertume de ces années de guerre, et l’hystérie engendrée par les chefs révolutionnaires ». Lénine favorise-t-il le recrutement dans la Tcheka de minorités, des Lettons notamment, parce qu’il trouve les Russes « trop tendres » pour exécuter des « mesures rudes » ? Figes souligne ce fait à plusieurs reprises mais trouve le moyen de renvoyer la responsabilité aux méthodes de « la paysannerie russe ». Selon lui, la terreur s’inspire d’un peuple corrompu par le tsarisme. Elle « traduit le ressentiment sans limites d’une population qui se venge, […] de centaines d’années d’oppression et d’humiliations, […] c’est bien là que réside la tragédie du peuple russe dans son ensemble ».
À partir d’éléments fournis par Figes, on peut plaider en faveur d’une autre interprétation. En février 1918, un décret sur « la patrie socialiste en danger » entérine les exécutions sommaires. Autant dire un décret en faveur de « l’Extermination sociale », s’insurge le socialiste-révolutionnaire de gauche Isaac Steinberg devant Lénine qui réplique : « Parfait, c’est exactement ce qu’il doit être ; mais nous ne pouvons pas le dire ». Dès la fin novembre 1917, Lénine désigne le parti kadet comme un repaire d’ « ennemis du peuple » et fera arrêter à titre préventif des « proches des kadets ». Il faut que « le prolétariat achève une classe qui s’effondre », ponctue Trotski. Lénine utilise le même argument contre l’Assemblée qu’il supprime parce qu’elle serait « vouée à l’extinction politique ». Le marxisme-léninisme vise, par tous les moyens, à accélérer le dépérissement fatal de certaines classes condamnées à disparaître. La guerre civile, précise Lénine, c’est « la forme la plus aiguë de la lutte des classes ». Le 4 juin 1918, c’est « au nom de la lutte directe et implacable contre la contre-révolution » que Trotski scande « vive la guerre civile ! ». Le 30 septembre, son ordre spécial à l’Armée rouge légitime qu’on puisse frapper jusqu’aux familles des « renégats » du bolchevisme. « Il faut en finir une bonne fois avec le baratin des curés et des quakers sur la valeur sacrée de la vie humaine », avait-il déjà déclaré. Ces spécificités du bolchevisme, apparues antérieurement à la menace des armées blanches , ne sont-elles pas incomparables avec tous les défauts possibles et imaginables du tsarisme ?