Céline, ses vies, son œuvre

Céline, ses vies, son œuvre

Alexandre Saintin

À propos de Gaël Richard, Dictionnaire des personnages, des noms de personnes, figures et référents culturels dans l’œuvre romanesque de Louis-Ferdinand Céline., Préf. de Henri Godard, Tusson, Du Lérot, 2008, 528 pages.

Selon son préfacier, Henri Godard, le dictionnaire de Gaël Richard révèle le lien qui unit les personnages romanesques céliniens aux personnes d’origine. Le travail ainsi effectué par l’auteur du dictionnaire constitue une sorte de transposition à l’envers : partir de fictionnel pour mieux rejoindre le réel. Ce travail prolonge et enrichit les index et annexes de deux autres ouvrages édités chez Le Lérot, ceux de Michaël Ferrier et de Régis Tettamanzi. Il s’applique à l’univers romanesque de Céline, à la différence du Dictionnaire Céline de Philippe Alméras, plus thématique.
Dans la galerie de personnages peuplant les huit romans de Céline, G. Richard en retient deux mille. Au fil de ces notices, le lecteur comprend qu’en plus des personnages principaux et secondaires de fiction, le dictionnaire s’attaque également à l’élucidation et au référencement de personnes réelles, introduites dans le roman, repères culturels de la grande et de la petite histoire. Ces « personnalités » prennent parfois une épaisseur fictionnelle, au gré de surnoms ou de diminutifs donnés par Céline, et deviennent à leur tour des personnages. Ce travail de « re-création », pour réemployer un mot de G. Richard, dessine les traits d’un bestiaire humanisé, transfiguration grotesque de personnages réels.
L’auteur du Voyage a souvent revendiqué son goût pour la transposition, en négatif de son dégoût pour la réalité : « La vérité ne me suffit plus – Il me faut une transposition de tout – Ce qui ne chante pas n’existe pas pour l’âme – merde pour la réalité. » (« Entretien avec André Parinaud », 1958, transcrit dans l’Année Céline 2001, citation reprise p. 11 du dictionnaire).
Le travail de Gaël Richard fascine d’abord par son ampleur, son sérieux, son application. Il se situe à la croisée d’une approche littéraire de l’œuvre célinienne et d’une enquête historique sur ses sources et ressources. En ce sens, on pourrait presque reprocher à son auteur, au-delà de l’immense service d’inventaire rendu aux amateurs et spécialistes de Céline, de ne pas aller assez loin dans l’analyse strictement littéraire des personnages, et/ou de ne pas expliciter jusqu’au bout son enquête historique, les ressorts de sa généalogie. Ainsi lorsque le lecteur découvre p. 21 les « sources et bibliographie des notices », il ne peut réellement supposer que l’auteur du dictionnaire s’est également appuyé sur la presse satirique de l’époque, allant du Canard au Pilori, en passant par Action, Samedi-Soir, afin de démêler la matière dans laquelle puisait Céline pour ses personnages.
Mais ce n’est pas l’ambition de cet ouvrage, du moins ne satisfait-il pas cette attente. Ce dernier vise, pour l’auteur, à « identifier », « individualiser » les « personnes et personnages, figures et référents culturels de l’œuvre ». Ainsi, comme dans tout dictionnaire, l’objectif se situe dans le décryptage de l’inconnu, le saut d’une notice à une autre pour effectuer « un rapprochement inattendu » ; c’est alors que son lecteur tire du plaisir de cette « intelligence » de l’œuvre. Plaisir d’une lecture discontinue de l’ouvrage, d’un mot d’humour, tendre ou assassin de Céline lui-même sur tel ou tel personnage (ainsi p. 151, concernant sa tante paternelle, baptisée dans l’œuvre « tante Hélène », préceptrice en Roumanie, professeur de piano, mariée à un diplomate : « C’était tout viande, désir, musique. » ), plaisir de replonger dans l’univers culturel et historique des deux guerres (Fernand de Brinon, « cette bête de l’Ombre et des cavernes »), de l’entre-deux-guerres, qui servent de cadres aux romans.
Comment l’auteur du dictionnaire justifie-t-il sa démarche ? S’inscrivant dans la filiation du Répertoire de la comédie humaine de 1887 de A. Cerfberr et de J. Christophe, premier inventaire des personnages balzaciens, G. Richard relève d’emblée le paradoxe de son ouvrage, à savoir dresser le portrait de personnages romanesques alors même que Céline s’était refusé à toute ambition descriptive et documentaire du roman traditionnel, au profit du style. Indirectement, l’auteur nous dit que la matière est mince pour celui qui cherche à éclaircir tel ou tel profil, dont la description psychologique ou sociale dans le roman fait cruellement défaut. Débute ainsi un travail de décryptage méticuleux, amenant par exemple l’auteur – du moins l’imagine-t-on – jusqu’aux registres de l’état civil de Mortagne-au-Perche, Orne, pour expliquer l’origine du patronyme de Lucie Georgette Almansor, veuve de Céline.
Dans la présentation de son ouvrage, G. Richard légitime la nécessaire attention portée aux personnages par l’étude d’un feuillet autographe représentant le plan de D’un château l’autre, accordant aux figures épisodiques une place centrale dans la construction de l’œuvre. S’y côtoient personnages majeurs et secondaires, et c’est à cette diversité des personnages que l’auteur du dictionnaire veut nous sensibiliser, comme à une clé de compréhension des romans. D’autant que les personnages tirés de l’expérience propre de Céline permettent de lire l’œuvre comme une « autobiographie masquée » (Jean-François Louette).
S’appuyant sur les notes et notices d’Henri Godard, sur les Cahiers Céline, sur la correspondance de l’auteur, sur ses entretiens au cours desquels quelques aveux se glanent (voir les notices sur Graffigny ou Bestombes), G. Richard mène son travail en citant au gré des notices des biographes ou analystes qu’il ne répertorie pas intégralement dans ses sources. Ainsi Jean-Claude Renard, dans la notice sur la mère de Destouches, travaillant sur les figures maternelles dans l’œuvre célinienne (voir p. 227), n’est-il cité qu’en fin d’article ; le lecteur aurait aimé le voir figurer (lui et d’autres) dans une bibliographie récapitulative en fin d’ouvrage. Ce qui n’enlève rien à l’exhaustivité de certaines notices, comme celle portant sur Raoul Marquis, dit Henry de Graffigny (baptisé du nom fictionnel de Courtial des Pereires, directeur de revue, et inspiré d’un inventeur, polygraphe avec qui Céline collabora cinq mois).
Il faut encore souligner l’honnêteté intellectuelle et le sérieux dans la vérification des sources permettant à l’auteur du dictionnaire d’avancer ses conclusions : dans le cas d’un oncle de Céline, une photographie est proposée à l’illustration et Richard ajoute qu’« il y a incertitude sur l’identité du personnage représenté ici, les légendes de la photo de groupe où il figure avec ses trois frères n’étant pas semblables dans les sources citées ». On ajoutera que cet ouvrage comporte deux tables très utiles : d’abord, la table de concordance des éditions des œuvres de Céline, entre l’édition Folio et l’édition Pléiade ; enfin la table des « noms de fantaisie, surnoms, diminutifs et variantes », renvoyant aux entrées de notices.
Les apports de ce dictionnaire pour l’amateur et le spécialiste de l’œuvre célinienne peuvent donc s’énoncer de la manière suivante : un outil de travail précieux ; une lecture plaisir, stimulante, qui débouche finalement sur une fréquentation rénovée des univers personnel et littéraire du docteur Destouches.