D’une France à l’autre

D’une France à l’autre

Jean-Kely Paulhan

À propos de Michel Wieviorka, Rapport à la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche sur La Diversité, Robert Laffont, 2008, 215 pages.

Le président de la République a souhaité, en janvier 2008, voir inscrire la diversité dans le préambule de la Constitution française. M. Wieviorka, président de l’Association internationale de sociologie et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a remis à la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche un rapport sur cette question, qui devient, peu à peu et avec beaucoup de retard sur de nombreux pays, centrale dans la société française.
Le genre d’écriture du rapport, sur lequel on ironise à tort et à travers, a de nombreux mérites : il incite le lecteur à dépassionner le débat nécessaire à toute démocratie par la distance qu’il introduit, communique beaucoup d’informations dispersées auxquelles l’auteur donne un sens, permet de fonder l’action à venir (pour peu que l’autorité ait la volonté d’agir) sur des bases solides ; il n’emportera jamais l’assentiment unanime mais reflètera l’accord le plus large possible entre des spécialistes compétents sur une politique et un ensemble de décisions à prendre pour régler un problème reconnu et délimité.
Le rapport de M. Wieviorka, bon connaisseur des conceptions très variées de la diversité élaborées dans les pays qui se sont attaqués à la question avant nous, est d’abord utile parce qu’il invite à sortir des polémiques franco-françaises, caractérisées par la prégnance de préjugés bien enracinés sur le multiculturalisme anglo-saxon. Sans l’exalter, il en montre bien les failles ou les échecs, dans le cas du Québec par exemple, des Aborigènes d’Australie, des Indiens d’Amérique, ou encore il évoque les critiques marxistes lui reprochant de détourner le regard de la lutte des classes ; il insiste cependant sur la nécessité de l’étudier avant d’en parler ; il s’agit d’abord d’un processus vivant, qui ne peut pas être figé à tel ou tel stade d’une évolution de près de quarante ans.
La distinction de principe établie entre sentiment d’appartenir à une communauté et communautarisme étroit est utile, comme est utile la prise de position très ferme en faveur d’enquêtes et de recherches sur des groupes de population particuliers, à partir du moment où le projet et la méthodologie appliquée ne comportent aucune ambiguïté : de même que certaines maladies affectent en priorité des populations noires ou asiatiques, ce qui justifie des études médicales sur ces groupes dans leur intérêt, de même une connaissance de la réalité de certaines discriminations à partir d’enquêtes rigoureuses peut aider le décideur politique à s’engager clairement dans une démarche de rupture avec la tradition républicaine. Tradition républicaine dont on peut regretter qu’elle soit présentée sous la forme de la crispation des couches socioprofessionnelles par lesquelles arrive toujours le malheur : les universitaires et fonctionnaires, ces pelés, ces galeux. Elle eût peut-être mérité une meilleure défense, qui ne l’enferme pas non plus dans le passé : « On a besoin en France d’un républicanisme critique, à la fois contre les discriminations et contre l’identité » . Mais ce n’était pas l’objet du rapport. Et M. Wieviorka a raison de souligner que les idées les plus nobles sont parfois soutenues pour des raisons qui le sont nettement moins, dissimulant corporatismes (dont les fonctionnaires n’ont pas le monopole) et peur de voir remettre en cause des positions acquises.
« Riches » et « pauvres » protégés par l’État, même combat ? L’auteur rappelle l’ironie d’Anatole France devant « cette majestueuse égalité devant la loi qui permet aux riches comme aux pauvres de dormir la nuit sous les ponts ». Il présente le monde des entreprises, en particulier de celles qui ont une vocation internationale, comme bien plus ouvert à la nécessité d’intégrer la diversité dans leur stratégie. Non parce qu’elles se sont converties à un humanisme généreux, prônant la différence pour des raisons morales, mais d’abord parce que leur survie et leur prospérité se nourrissent de cette diversité, dans leur clientèle comme dans leur personnel. Parallèlement, à partir des exemples de Renault et d’Accor, il invite à « faire preuve d’esprit critique par rapport à ce discours et ces annonces [sur la diversité], qui peuvent être en décalage si l’on considère les pratiques ». La pression collective, relayée et canalisée par l’État, ne perd donc jamais ses droits. Le rapport montre aussi, et cette question ne concerne pas que les minorités visibles, l’effort nécessaire, demandant courage et imagination, pour recruter, dans les universités comme dans les entreprises, à partir de critères plus amples que la seule réussite académique.
Conscient de la nécessité d’un rapport de forces, M. Wieviorka n’en dénonce pas moins l’obsession de la différence qui enfermerait chaque « étranger » dans son « étrangeté », et ne reconnaîtrait plus à l’individu son droit à la complexité, à de multiples appartenances (ou reconnaissances), qu’il doit pouvoir choisir, ouvertement ou dans le secret de son âme. Reconnaissons aussi la beauté de ce secret car l’enfer est pavé de professions de foi permanentes. Droit au silence également. 43 adjectifs décrivant la couleur de peau existent chez les Antillais, français depuis un siècle et demi. Faut-il dire « les » Antillais ? Sans doute partagent-ils une sensibilité commune aux thèmes des traites négrières, de l’esclavage, de la colonisation. En même temps, peut-on réduire à un seul destin un siècle et demi d’itinéraires ? N’est-ce pas une nouvelle façon de simplifier l’autre, de lui refuser sa singularité ?
Le rapport est destiné à la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Il n’est donc pas surprenant qu’il s’intéresse dans une deuxième partie au monde universitaire. La pression communautariste sur les institutions de l’enseignement supérieur, si elle doit susciter la vigilance, est jugée peu importante actuellement. L’auteur insiste surtout sur l’absence de politique cohérente de mise en valeur des ces précieux atouts français que représentent nos universités d’outre-mer et les universités des régions frontalières en Europe. Tout comme les autorités françaises n’arrivent pas, semble-t-il, à exploiter le capital extraordinaire de relations et de connaissances que détiennent les minorités africaines ou asiatiques sur les pays dont elles sont originaires.
Pour ce qui est de l’accueil des étudiants étrangers, le tableau que présente La Diversité incite au pessimisme. On s’étonnera que ce rapport officiel n’évoque pas une seule fois le nom de l’agence CampusFrance, création commune du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et du ministère des Affaires étrangères et européennes, chargée, entre autres, de travailler à l’amélioration de l’information et de l’accueil des étudiants étrangers, en partenariat étroit avec les établissements qui les reçoivent. Son directeur n’a pas fait partie des personnalités interrogées alors qu’il aurait pu montrer que certains des problèmes dénoncés étaient au moins reconnus, que différents partenaires travaillaient à les régler ; il aurait aussi pu évoquer la mise en place, certes trop lente (mais le temps des institutions n’est pas celui des étudiants), d’un guichet unique d’accueil par exemple.
Quoi qu’il en soit, cette partie du rapport est essentielle, ne serait-ce que parce qu’elle transmet une perception négative, dont on peut contester tel ou tel point, mais qui correspond à une réalité, sinon vécue, du moins « approchée » par beaucoup de témoins. Pour M. Wieviorka, le cas des étudiants chinois, passés en France de 540 en 1999 à 8 000 en 2007 (contre 130 000 en Australie) , avec ses excès, proportionnés à la taille de la Chine, est exemplaire des difficultés que peuvent rencontrer en France beaucoup d’étudiants étrangers : « En dehors de quelques établissements sérieux, voire renommés, le lieu d’accueil français est à la limite douteux, et son choix passe depuis la Chine par des intermédiaires plus ou moins véreux ». Accessoirement, le rapport évoque la fermeture de fait des écoles de beaux-arts de province aux étudiants étrangers, faute de volonté de politique et de stratégie internationale. M. Wieviorka dénonce aussi la contradiction entre la volonté affichée d’attirer les très bons doctorants (auxquels on ne donne pas la possibilité de travailler durablement en France, mais que l’on envoie, tout formés, aux « concurrents ») et une politique des visas « humiliante ou très lourde, voire décourageante ».
Le rapport se conclut par 47 recommandations, dont quelques-unes semblent déjà faire l’objet d’un effort des pouvoirs publics ou d’une réflexion de ces derniers. Ces recommandations, justifiées par l’état des lieux qui les précède, sont importantes, très importantes. Il n’importe pas de les énumérer ici : elles se déduisent trop bien des constats du rapport. Certaines impliquent de grands moyens matériels, que le tabou de la gratuité (relative en fait) de l’enseignement supérieur rend pour le moment difficiles à trouver. D’autres impliquent de plus une révolution des esprits, comme celle consistant à « s’ouvrir à la diversité linguistique […] et à tenir compte de l’importance de l’anglais à l’échelle de la planète » .
Ce n’est pas ici l’intelligence ni le sens de la synthèse du rapporteur que nous mettrons en cause. Encore une fois, ce type de document est nécessaire et sa qualité est essentielle. Non, la question lancinante que nous nous posons après avoir refermé ce livre, soigné, stimulant, est : « et après ? ». Ce rapport sera-t-il enterré comme tant d’autres ou servira-t-il à orienter à long terme une politique favorisant cette diversité dont les étrangers accueillis sur notre sol sont une des composantes, qui mérite au moins le respect ?