Se cultiver en prison ?

Se cultiver en prison ?

Anne Delaplace

À propos de Florine Siganos, L’action culturelle en prison. Pour une redéfinition du sens de la peine, L’Harmattan, Coll. « Logiques sociales », 2008, 270 pages

Cette publication se fonde sur une enquête effectuée par Florine Siganos entre 2002 et 2005 dans quatre établissements pénitentiaires masculins de la région parisienne, pour sa thèse de doctorat. Adoptant un « point de vue pragmatique et descriptif », la sociologue dresse, à partir d’une centaine d’entretiens menés auprès des acteurs de la vie carcérale (détenus, surveillants, directeurs d’établissements, et intervenants extérieurs), un bilan très complet de l’action culturelle en prison.

Droit à la culture pour tous

Cet ouvrage associe d’emblée deux termes en apparence antinomiques : la culture, symbole d’ouverture, de liberté, voire de subversion, et la prison, synonyme d’opacité, d’enfermement, et de répression. « Surveiller et punir ». On apprend pourtant que, malgré la politique sécuritaire ambiante, il existe une volonté gouvernementale de favoriser l’action culturelle en milieu carcéral. Celle-ci se traduit notamment par des protocoles d’accord entre le ministère de la Culture et celui de la Justice qui, conformément à la loi française de lutte contre les exclusions du 29 juillet 1998, soulignent « le droit à la culture pour tous », y compris pour les personnes détenues. Cependant la perception de la culture en prison varie en fonction des ministères : tandis que la Justice l’envisage avant tout d’un point de vue utilitariste comme une « activité socioculturelle » éducative et susceptible de responsabiliser le détenu, le ministère de la Culture défend une « culture égalitaire pour tous ». Subtilités linguistiques infimes, mais éloquentes : la culture en prison vit encore dans l’ère du soupçon, et les résistances institutionnelles persistent.

Soupape de sécurité

Quoique difficiles à mettre en place, les actions culturelles menées en milieu carcéral n’en sont pas moins riches et variées. Le musicologue « thérapeute », la comédienne « psychologue », ou le metteur en scène militant constatent la même nécessité de « mettre des mots sur les maux » : la pratique de la lecture, de l’écriture ou du jeu dramatique, permet aux détenus de s’exprimer, d’échapper un instant à la contrainte carcérale, et de découvrir une culture dont ils ont souvent été exclus. On découvre ainsi le témoignage de Miguel, qui a lu son premier livre à Fleury-Mérogis, Les Frères Karamazov, ou le parcours d’Ahmadou qui, après avoir découvert le théâtre au centre de détention de Melun, est devenu intermittent du spectacle à sa sortie de prison. Mais ces exemples d’une réussite certaine ne suffisent pas à cacher les difficultés rencontrées, qu’elles soient d’ordres administratif, matériel, ou psychologique. Les détenus, défavorisés socialement et culturellement, sont naturellement rétifs aux activités culturelles, et la réussite de ces dernières est trop souvent suspendue à la personnalité même de l’intervenant. L’administration pénitentiaire quant à elle reconnait l’utilité de l’action culturelle, mais la considère avant tout comme une « soupape de sécurité », susceptible de lutter contre l’oisiveté, et d’offrir aux détenus une alternative à « ce qu’ils regardent sur M6 ou sur TF1 » à longueur de journée. Elle ne se départit donc pas d’une conception « occupationnelle » des activités culturelles, qui restent placées sur le même plan que les activités sportives par exemple.

De l’utilité sociale de l’art ?

S’agissant du public carcéral, c’est bien la question de l’efficacité sociale des pratiques culturelles qui est posée : la culture est-elle un levier de réinsertion ? Florine Siganos suggère discrètement que les activités artistiques, par la redécouverte d’une forme d’intimité et de liberté d’expression, permettent d’enrayer le processus de déshumanisation propre au cadre répressif du milieu carcéral. La sociologue s’appuie notamment sur le cas spectaculaire de Bernard Stiegler, devenu philosophe « par accident », après avoir passé cinq ans en prison. Mais si ce disciple de Derrida, ancien directeur de recherche au Collège international de philosophie, voit dans la prison une « ascèse sans arrêt », qui lui a permis de se préparer à « un retour au monde plus digne, plus nécessaire, plus intelligent », son parcours demeure une exception. Pour bon nombre de détenus, comme Jérémy, 45 ans, « le culturel, et ce qu’on cache derrière la réinsertion, c’est du vent, c’est une espèce de façade ». De fait, il semble bien délicat d’évaluer l’impact des pratiques culturelles sur la réinsertion sociale des anciens détenus…
On peut regretter l’aspect très descriptif de cet ouvrage qui évite prudemment toute polémique, et laisse ouverte la question de l’efficacité sociale de l’art en milieu carcéral. Néanmoins, dans la mesure où il n’existe à ce jour « aucun état des lieux des activités culturelles en prison », l’existence même de cette thèse est précieuse, et ne peut qu’être saluée. La préface élogieuse de Pierre-Victor Tournier, référence majeure, et grand pourfendeur de la surpopulation carcérale en France, témoigne de la qualité de l’enquête menée.