Parcours à travers la peinture

Parcours à travers la peinture

Eugène Berg

À propos de Sylvie Patry, Renoir au XXe siècle, Gallimard, « Découvertes », 2009, 15 pages ; Anne Distel, Renoir : « Il faut embellir », Gallimard, « Découvertes », 2009, 175 pages et Rachel Barnes, Salvador Dali, Citadelles, 2009, 176 pages, 100 ill. couleur.

À l’occasion de l’exposition Renoir au Grand Palais de l’automne-hiver 2009-2010, Découvertes publie une série d’ouvrages, tout aussi maniables qu’agréables, et documentés. Ces deux ouvrages de deux conservateurs au musée d’Orsay, spécialistes de l’impressionnisme et du post-impressionnisme, nous permettent de mieux saisir le chemin rétif de l’auteur du Bal du Moulin de la galette ou de la série tant commentée et combien imitée des Grandes Baigneuses (1918-1919). La première toile, ce monument précieux de la « vie parisienne », séduit d’emblée par son ambiance populaire et joyeuse de la fin du XIXe siècle, sorte d’avant Belle Époque. Auguste Renoir, né à Limoges en 1841, a trente-cinq ans lorsqu’il la peint dans cette guinguette du sommet de la Butte Montmartre, une bonne dizaine de ses amis sirotant leur verre de grenadine ou évoluant avec grâce sur la piste de danse, parmi les taches de lumière, qui déjà annoncent l’impressionisme des deux prochaines décennies. L’ancien peintre sur porcelaine, puis décorateur de stores, admis à vingt ans à l’Académie Gleyre puis à l’École des Beaux Arts, passa de longues heures à copier les tableaux du Louvre qu’il affectionnait comme les toiles plantureuses de Rubens, la délicatesse de Boucher, mais surtout la justesse du trait de Fragonard. Tant de maîtres l’ont conquis ave leurs portraits de femmes et il est leur héritier. Son amitié avec ses camarades d’atelier, Bazille, Monet et Sisley, rare palette de talents, dès 1862, fut le prélude du mouvement impressionniste, peut-être le premier mouvement pictural d’envergure mondial qui propulsa pour longtemps l’école française aux avant-postes de la peinture universelle. En plein Second Empire, les jeunes et talentueux artistes tiennent, en 1864, leur premier salon. Dès les premiers frémissements du printemps, ils quittent leurs ateliers pour peindre à ciel ouvert, dans des lieux qui deviendront célèbres : Bougival, Chatou, Argenteuil, avec ses fameuses régates. Atmosphère ludique et bon enfant, avec les bords de Seine, les cabarets, les jeunes filles en fleur.
Mais Renoir est plus sensible à la présence humaine qu’aux objets. Voilà pourquoi il ne suit pas l’évolution des peintres vers Cézanne. En 1892, son prestige est immense et il apparaît comme l’un des seuls qui a su dépasser et renouveler l’école impressionniste. C’est au cours des années 1880 en effet qu’il a préconisé le retour au dessin et le travail en atelier. C’est qu’il se veut avant tout un « peintre de figures ». Nus féminins, portraits et études d’après modèles, peints en atelier ou en plein air. En fait, il oscille entre intimité et monumentalité, ouvrant ainsi divers chemins qui conduisirent bien longtemps après lui à Botero. Il connaît l’apothéose en 1892 avec la grande rétrospective de 110 de ses œuvres à la galerie Durand-Ruel et entre dans les collections publiques françaises. Lors des premières années du XXe siècle, sa palette et son jeu pictural devinrent des références pour le groupe de jeunes artistes qui émergea par la suite : Bonnard (1867-1947), qui lui emprunta les couleurs, Maurice Denis (1970-1943), les sujets de plein air, et même Picasso qui, comme lui, vénérait le corps féminin et reprit le thème des Baigneuses, en les rendant cubistes et abstraites. Devenu en 1910 le patriarche des Collettes, sa propriété près de Cagnes, perclus de rhumatismes, il écrit la veille de sa mort, en un accent socratique, réclamant palette et pinceau : « Je crois que je commence à comprendre quelque chose ».
Comment Salvador Dali aurait-il accueilli la chute du mur de Berlin, disparu un peu plus de huit mois après la mort du plus célèbre peintre espagnol de son siècle après Pablo Picasso ? Sans doute, s’il avait vécu et s’il avait été en possession de tous ses moyens, par un tableau inspiré de sa méthode paranoïaque-critique à l’instar de maintes de ses toiles célèbres, comme La persistance de la mémoire (1931). Ces montres intemporelles, dilatées et fondantes comme du camembert, on se représente bien un mur fondant laissant passer, se laissant piétiner par un grouillement humain. Ou encore comme cette autre toile datant de 1936 prémonition de la guère civile, Construction molle avec haricots bouillis, représentant un grand corps humain grouillant de bras et de jambes s’étranglant mutuellement dans le délire. Quelle magnifique image, même un peu forcée, de l’agonie du régime est-allemand ! Tout ceci montre bien que la peinture de Dali ne cesse de nous interpeller et fournit bien des thèmes pour représenter ou figurer les drames de notre temps. Car Salvador Dali, plus encore que son grand ainé Pablo Picasso avec son Guernica, fut un peintre « politique » ou civilisationnel. Son but n’était-il pas d’interroger, à l’aide de cette « folie raisonnante », le sens caché derrière une réalité innocente ? Que de toiles célèbres, autant d’icônes des temps modernes, représentent des sujets éminents politiques. Cette Hallucination partielle (Six apparitions de Lénine sur un piano) de 1931, représentant un homme aux cheveux blancs, (son père ?) observant un piano à queue, avec son clavier bleuâtre, très luisant, avec en raccourci une série décroissante de petites auréoles jaunes et phosphorescentes entourant le visage de Lénine. Son Espagne de 1938 reflétait les temps troublés de la guerre civile. Et surtout L’énigme de Hitler, peint en 1939, représentant un grand combiné de téléphone noir surplombant une assiette à soupe contenant une petite photographie de Hitler découpée dans un journal. Salvador Dali n’avait-il pas révélé cinq ans plus tôt sa fascination toute personnelle et érotique pour Hitler dans une lettre au chef de file des surréalistes, André Breton, ce qui lui valut au terme d’un « procès » l’exclusion du mouvement ?
C’est dire tout l’intérêt que l’on prend à la relecture de l’œuvre dalinienne à l’aide de ce livre au grand format qui restitue, grâce à de fort belles reproductions, les toiles de l’enfant de Figueras, très tôt fasciné par Freud, comme surpris une nouvelle fois dans son Interprétation des rêves. Rachel Barnes, historienne de l’art anglaise, qui a été critique au Guardian et à The Independent, conférencière à la National Gallery et à la Tate, décrit les principales étapes de l’œuvre du Catalan. Beaucoup de choses s’expliquent par la biographie de Dali qui perdit son frère ainé peu avant sa naissance. Ses parents lui donnèrent le même nom Salvador, le Sauveur, en voyant en lui la réincarnation du mort. On lui passa tous ses caprices ; élevé par les femmes, ayant perdu sa mère adorée à dix-sept ans, il sombra dans la dépression avant de se raccrocher à sa muse. Le trio célèbre qu’il forma à la Résidence universitaire de Madrid de 1921 à 1926 avec Buñuel et elle fut d’une rare intensité et c’est à leur collaboration que l’on doit Le Chien Andalou en 1939. Il paraît inutile de revenir sur ses obsessions et ses névroses, son extrême timidité, qu’il enterra grâce à sa muse Gala, de onze ans son aînée, qui quitta Paul Eluard pour le materner, le guider, le propulser et lui donner le goût de l’argent, car de gloire et d’autocélébration il fut friand dès sa prime jeunesse. Elle nous rappelle ses sinuosités politiques, dues en grande partie à son goût profond de la provocation. Flirt avec Franco, fascination pour Hitler, propension à s’exposer et à se vendre, d’où l’expression de Breton : « Avida Dollars ». Il quitta l’Europe, en 1940, « comme un rat », dit George Orwell, et resta aux États-Unis de 1940 à 1948. Mais son œuvre la plus puissante et la plus créatrice était pratiquement achevée.
Ses dernières années, après la mort de Gala, en 1984, il sombra dans le délire et la déchéance. Auparavant, comme Picasso, encore, dont il réalisa un portrait édifiant en 1947, il montra sa fascination pour Velázquez qui littéralement le subjugua. Ses dernières années furent marquées par des thèmes plus religieux avec La Madone de Port Lligat de 1950 et surtout Le Christ de saint Jean de la Croix de 1951, une de ses œuvres les plus célèbres, image saisissante appartenant à la dernière période « mystique ». On n’épuisera jamais peut-être la richesse de Dali. Quelle force et même tranquillité se dégagent de La gare de Perpignan de 1965, où figurent l’homme et la femme du tableau de Millet ? C’est de cette gare que Dali expédiait ses tableaux, d’où la vertu mystique qu’elle revêtait pour lui. « Je serai un génie, le monde m’admirera. Je serai peut-être méprisé, incompris, mais je serai un génie, un grand génie », écrivit Dali dans son Journal à seize ans. De fait, maintes de ses œuvres trouvèrent des épigones. Le Visage de Mae West fut abondamment repris par Warhol, notamment dans son image des lèvres de Marilyn Monroe. L’imagination de Dali rappelait à Picasso un « hors-bord constamment en marche », tandis que Freud déclarait : « Je n’ai jamais vu aussi parfait prototype d’Espagnol. Quel fanatisme ! » . En tout cas, l’explosion d’Hiroshima provoque en lui un véritable séisme qu’il rendra par des œuvres insuffisamment commentées, comme Idylle atomique et Uranique mélancolique de 1945, Les trois sphinx de Bikini, de 1947 ouvrant la voie à sa période mystique. Au-delà de ses provocations, de ses erreurs, de ses peurs et angoisses, Salvador Dali reste un artiste d’une incomparable imagination et d’une qualité picturale admirable. Mieux que bien d’autres peintres de son temps, il nous aidera longtemps à mieux connaitre les drames de notre court vingtième siècle que sa vie recouvre entièrement (1904-1989).