Histoire (27)

Histoire

Pierre DAUM, Immigrés de force. Les travailleurs indochinois en France (1939-1952), préf. de Gilles Manceron, Coll. Archives du colonialisme, Arles, Solin/Actes Sud, 2009.

La Deuxième Guerre Mondiale approchant, 20 000 Vietnamiens ont été réquisitionnés par le gouvernement français, pour contribuer à l’effort de guerre économique et remplacer dans les entreprises clés du pays les employés mobilisés. Les plus instruits, parlant français (moins de 5 %), avaient signé un engagement pour encadrer une masse de paysans pauvres, peu qualifiés pour le travail industriel, privés de tous leurs repères au terme d’un éprouvant voyage (plus d’un mois, entassés dans les cales). Après la défaite de 1940, quelque six mille d’entre eux furent rapatriés, 14 000 restant en France occupée, en raison de la désorganisation puis de l’arrêt des transports maritimes.
C’est leur histoire, déjà évoquée par Guéhenno dans son Journal des années noires, que raconte Pierre Daum, en se fondant sur ses entretiens avec les survivants, au Vietnam comme en France. Une histoire assez sombre, que l’auteur évoque sobrement, avec une retenue qui fait écho à celle de la plupart des hommes qu’il interviewe. Il ne s’agit pas ici d’enfoncer les portes ouvertes de la dénonciation du colonialisme, une fois de plus, mais d’apporter une contribution, une pièce, à une histoire aussi douloureuse que complexe, d’éviter que ne se perdent des faits enregistrés par les mémoires d’hommes maintenant peu nombreux, très âgés, dispersés, et par de rares documents rédigés, articles, rapports administratifs, études. L’ouvrage a bénéficié d’une aide financière du Sénat et de l’ACSE, l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances, dépendant du ministère de l’Immigration, comme Philippe Lioret pour son film sur les Afghans de Calais, Welcome .
P. Daum se défend de faire un travail d’historien, suggère avec discrétion la subjectivité, les orientations, les buts, des uns et des autres, tout en évitant le relativisme tellement commode par lequel nous évacuons les questions gênantes. Loin des déclarations tonitruantes et manichéennes, il a aussi le mérite de nous faire connaître des souvenirs, qui, sans lui et quelques chercheurs, sans le site Internet www.travailleurs-indochinois.org de Joël Pham, sans le documentaire de Szu Lê Liêu, Les Hommes des 3 Ky (1996), seraient ignorés.
Ces souvenirs sont amers pour la plupart. Soumis à l’arbitraire d’anciens petits cadres de l’armée coloniale, remplacés plus tard par de futurs administrateurs des colonies voulant échapper au STO, ces travailleurs vietnamiens, mobilisés à des milliers de kilomètres de chez eux, pour un conflit qui n’était pas le leur, semblent avoir été durement exploités dans la majorité des cas. D’autant plus durement qu’ils se trouvaient dans un pays appauvri, affamé et corrompu, où leur sort n’intéressait pas grand monde. Certains ont travaillé pour les industries d’armement dispersées sur le territoire, d’autres ont été loués à un prix dérisoire à des entreprises privées, en ville comme aux champs. C’est grâce à eux que la production de riz de Camargue décolle enfin, même si la reconnaissance de leur travail a été très lente à se faire jour. Pour la récolte du sel, jamais on ne les munira des bottes allouées à tous les autres travailleurs. P. Daum démontre aussi que l’administration française a souvent réussi à ne pas leur payer l’intégralité du très maigre pécule supposé les rémunérer, observant une continuité entre le laisser-aller et le mépris de la IIIe République, de Vichy et de la IVe.
À la Libération, au moment où l’Empire colonial craque de toutes parts, les autorités estiment qu’il convient de renvoyer au plus vite chez eux ces Indochinois, travaillés, parfois divisés et déchirés, par le nationalisme, le communisme et, plus rarement, le trotskysme, qui ont déjà manifesté contre leurs conditions de travail et de vie sous Vichy. On remarque alors des similitudes avec le sort de certains soldats malgaches ou sénégalais : difficultés de rapatriement liées à l’immédiat après-guerre – dans le cas des Vietnamiens priorité est donnée aux troupes qui partent combattre… l’insurrection vietnamienne –, réception médiocre dans des camps de transit après leur débarquement dans leur propre pays, camps où on les laisse moisir parfois de longs mois, ce qui augmente encore leur rancœur.
L’histoire de ces immigrés forcés est-elle seulement désespérante ? Non. Ceux des Vietnamiens qui ont pu communiquer avec la population française, les plus éduqués, bilingues, mieux rémunérés, et, si l’on veut, les « moins forcés », ont pu découvrir des Français charitables, solidaires, respectueux, même en dehors des minorités militantes et agissantes. Des gens, surtout, qui se considéraient comme leurs compatriotes et leurs égaux, non comme leurs maîtres, quelle que fût l’ignorance de l’autre (et elle était pesante). Certains de ces Vietnamiens, estimant que la France leur offrait aussi plus de possibilités de carrière, de contacts, une vie plus heureuse, plus large, à eux ou à leurs enfants, ont choisi de rester, malgré leurs blessures. Les faire entrer dans la grande histoire nationale serait tout à l’honneur de notre pays. Le livre de Pierre Daum représente l’une des premières étapes de ce projet.


Cinéma des armées. Le Film du Poilu, de Henri DESFONTAINES, Coffret réalisé en partenariat avec le CNC, Gaumont Pathé Archives et l’ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense), 2008, DVD 270 minutes. Diffusion vidéo One Plus One, réf. FILM80.

Henri Desfontaines est surtout connu des cinéphiles pour son Belphégor, film à épisodes de 1926, auquel une série télévisée des années soixante rendit un hommage populaire.
Le magnifique dossier que nous propose l’ECPAD tourne autour d’une autre œuvre, Le Film du Poilu (1928), film commémoratif, doublement intéressant, par l’habileté technique de sa réalisation comme par l’association étroite entre pacifisme et patriotisme, propre à l’après-guerre. À Montmartre, des enfants jouent à se battre comme des soldats ; l’un d’entre eux, orphelin, chéri par sa mère, couturière qui travaille durement pour l’élever, dans un modeste appartement où tout parle du père disparu, est blessé dans la bagarre. Un mutilé du quartier, ancien de Craonne, avertit les gamins que la guerre n’est pas un jeu. Lambert, artiste peintre habitant dans le même immeuble que le jeune garçon, décide d’organiser chez lui une grande séance de cinéma : tous les enfants du quartier sont invités à voir Le Film du Poilu, que vient d’achever un ami cinéaste. Ce « film dans le film » transmet une vision pédagogique et très officielle du conflit, dont les vrais Poilus (du moins ceux que les historiens et les témoins nous ont fait connaître), omniprésents dans les images, sont évacués.
Le coffret présente également Les Enfants de France pendant la guerre (1918) du même réalisateur, Le Noël du Poilu, de Louis Feuillade (1916), ainsi que des films d’archives issus du fonds de l’ECPAD, tournés entre 1915 et 1921, entre autres sur le rôle des femmes dans l’économie de guerre et la production des usines travaillant pour l’armée.
On signalera plus particulièrement une bande de 7 minutes sur Le Retour à la terre des mutilés (1919), bouleversante car elle nous montre des hommes gravement amputés, que l’on réadapte au travail physique le plus dur dans une exploitation modèle. Certains, à l’aide de prothèses que l’on devine très perfectionnées et ingénieuses, privés d’un bras ou d’une jambe, arrivent à bêcher, pelleter, manier une brouette ; d’autres monteront sur des tracteurs, dont l’État dote les régions dévastées. Un État qui stimule le retour à la vie normale et met en valeur l’efficacité de son action dans La Remise en culture des terres (1921).
Bien entendu, ces bandes valent autant aujourd’hui par ce qu’elles montrent que par ce qu’elles taisent : des œuvres de fiction, littéraires ou cinématographiques, nous apparaissent mieux parler de la Grande Guerre que les « Actualités » ou les documentaires. Ces films n’en restent pas moins passionnants et complètent notre compréhension de la France d’alors, de sa douloureuse « sortie de guerre ».
Un seul regret : que le beau livret accompagnant les films ne nous donne pas quelques informations sur la diffusion et la réception des films sélectionnés ici, dont un au moins était aussi destiné à un public anglophone.


Richard J. EVANS, Le Troisième Reich 1939-1945, Flammarion au fil de l’histoire, 2009, 1102 pages

Plus de 40 000 titres ont déjà été consacrés au IIIe Reich qui se voulait millénaire alors qu’il n’aura duré que le laps de trois mandats présidentiels. Parmi ceux-ci l’œuvre de l’historien britannique fera date. Il s’agit là du troisième tome d’un ensemble dont le premier traitait de la préparation au pouvoir jusqu’en 1933, et le second des années de paix, 1933-1939. Ensemble monumental donc, écrit avec clarté, ave maintes cartes et un abondant appareil critique. Songeons que ce tome contient 220 pages de notes, de bibliographie et d’index ainsi que tout au long des textes des cartes très précises qui constituent autant d’apports scientifiques notables. Du 1er septembre 1939 au 8 mai 1945, c’est l’Allemagne en guerre qui est décrite et non la Seconde Guerre mondiale. La première partie concerne donc l’administration de la Pologne par les forces allemandes et l’assassinat de plusieurs milliers de Polonais et de Juifs polonais du début de l’occupation jusqu’à la veille de l’offensive contre l’Union soviétique, en juin 1941. Pour les nazis et, de ce fait pour de nombreux Allemands, les Polonais et les « Juifs de l’Est » étaient moins que des humains. Leur vision des malades et des handicapés mentaux en Allemagne, quoique différente sur des points essentiels, était semblable. La seconde partie qui couvre la période qui s’étend de la conquête de l’Europe de l’Ouest à la campagne de Russie est consacrée à l’évolution des opérations militaires. Ce qu’écrit l’historien de Cambridge sur la campagne de France est édifiant. Ce fut l’opération d’encerclement militaire la plus grande de tous les temps, mais surtout pour l’Allemagne la campagne militaire la plus fructueuse de toute la guerre. Au prix de 50 000 tués et disparus, la Wehrmacht eut raison de son ennemi traditionnel qu’elle humilia, en faisant 1,5 million de prisonniers. C’est durant cette période 1940-41 que fut mise au point et mise en œuvre la « solution finale de la question juive en Europe ».
Une partie du livre, une des plus novatrices, est consacrée à l’économie de guerre. Elle étudie le mode d’administration des territoires occupés par le IIIe Reich en Europe, décrit la réquisition de millions de travailleurs forcés dans les usines d’armement et la mise en œuvre du programme d’arrestation, de déportation et d’assassinat des Juifs qui vivaient à l’intérieur de l’empire nazi. Celui-ci a commencé à se lézarder en 1943, au moment de la défaite allemande à la bataille de Stalingrad, maintes fois décrite mais sur laquelle l’auteur apporte quelques éclairages nouveaux. La même année, le régime subit une série de revers ou de défaites et les Alliés commencent leur campagne de bombardement systématique des villes allemandes là encore des cartes précises apportent d’utiles éclaircissements. Les armées du « tigre du désert », Erwin Rommel, sont vaincues en Afrique par le maréchal Montgomery. Cela fournit la matière de la cinquième partie qui étudie en détail leur incidence sur l’état des forces armées et leur conséquence sur la conduite de la guerre en Allemagne.
La sixième partie s’intéresse au « derrière des lignes ». Elle porte essentiellement sur la vie religieuse, sociale, et culturelle pendant la guerre et s’achève par l’étude de l’émergence d’une résistance au nazisme, aspect qui a été trop souvent négligé, mais qui a été notable compte tenu des sévérités du régime nazi. La septième partie s’ouvre par la description de sa galerie d’armes miracles qui devaient assurer la victoire à Hitler. Dans ce récit détaillé écrit de manière claire, l’auteur mêle descriptions savantes et témoignages concrets, mémoires, lettres, témoignages, extraits de presse, opinions captées, ce qui confère au livre un caractère vivant, concret et « réel ». Souvent ses titres sont équivoques ou ironiques, à souhait comme pour inciter à la réflexion et pour inviter le lecteur plongé dans une telle lecture à prendre le recul nécessaire. L’index permet de mieux situer les thèmes, les personnalités, les événements principaux. Quant à la bibliographie, inutile d’en souligner l’abondance. Le legs du IIIe Reich est si large et multiforme qu’il est loin d’avoir été exploré à fond. Les historiens de l’avenir parviendront-ils encore à en exhumer d’autres parcelles, trouver d’autres éléments encore quelque peu négligés ? Richard J. Evans ne s’aventure pas sur cette voie. Il reste mesuré et modeste en face de son immense sujet qui suscite tant d’horreur et de dégoût. Il restitue en un bloc cette période sombre de notre histoire humaine, celle durant laquelle, selon Michel Serres, l’homme a battu la nature et les bactéries en puissance destructrice (Temps des crises, Le Pommier, 2009, 80 pages, ISBN 9 782746 50 4530).


Claude QUÉTEL, L’impardonnable défaite 1918-1940, Lattès, 2010, 410 pages

D’innombrables livres ont été écrits sur la défaite de 1940, la plus profonde de l’histoire française. Pourtant, avoue l’ancien directeur scientifique du Mémorial de Caen, directeur de recherches honoraire au CNRS, il y a encore de la gêne à en parler sans détour. Le titre du livre fondateur de Marc Bloch parle d’étrange défaite. En vérité, celle-ci fut incroyable, inéluctable, consternante et même, comme il l’écrit, impardonnable. Voilà pourquoi il convient d’éviter la complaisance ou le politiquement correct et de ne pas se laisser aller à parler de « pardonnable ou d’excusable défaite ». Le constat est amer, car la guerre est un état d’esprit, personne en France n’en voulait. Elle était perdue d’avance. Montesquieu déjà avait tout dit dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence : « Si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille ».
L’auteur, qui s’appuie sur d’abondantes archives, témoignages et articles, mène sa démonstration bon train, se situant dans le sillage d’autres historiens plus anciens comme J.-B. Duroselle (La Décadence, La Défaite), mais en s’efforçant d’aller plus loin dans le constat et le réquisitoire. C’est le Traité de Versailles qui était dès le départ mal ficelé. On connaît le mot : « Il était trop dur dans ses clauses les plus molles et trop mou dans ses clauses les plus dures ». Convient-il de constituer un florilège de phrases peu clairvoyantes, comme celle d’André François-Poncet, notre ambassadeur à Berlin, qui en 1933 écrivit : « On aurait tort de se faire un épouvantail du mouvement hitlérien » ? La naïveté de l’opinion française et de ses dirigeants devant les entreprises de séduction nazie est déroutante, constate-t-il et il en montre de multiples exemples. Tout y passe : « Plutôt Hitler que Blum » et l’échec d’une alliance de revers avec Staline à laquelle peu croyaient. Et que dire de ce qu’il nomme la glaciation de l’armée française dont l’état d’esprit se résume par cette déclaration de son chef, le 4 juillet 1939 : « Je crois que l’armée française a une valeur plus grande qu’à aucun moment de son histoire : elle possède un matériel de première qualité, des fortifications de première qualité, un moral excellent, et un commandement remarquable ». On connait la suite, convient-il de la décrire à nouveau ?
On note cependant quelques trouvailles dans ce livre comme ces accents tout churchilliens de Paul Reynaud le 9 juin : « Nous lutterons en avant de Paris ; nous lutterons en arrière de Paris. Nous nous enfermerons dans une de nos provinces. Et si nous sommes chassés, nous irons en Afrique du Nord. Et au besoin dans nos possessions d’Amérique ». S’agissait-il de Saint-Pierre-et-Miquelon ? Aussi, loin de toute malchance, la défaite de la France était inévitable, imparable, obligée, écrit l’auteur. Ce fut une défaite annoncée dès 1918. Certes, mais il conviendrait d’insister sur la défection d’abord des États-Unis, qui ne ratifièrent pas le pacte de la SDN, puis surtout de Londres qui laissa la France seule en face de l’Allemagne. Pour Claude Quétel, les coupables sont tout désignés : Daladier et même Reynaud, qui firent tout ce qu’ils purent, mais trop tard et ne furent pas suivi par la majorité des ministres. Surtout sont coupables les chefs militaires : Pétain, Weygand, Gamelin (dont on peut s’interroger sur l’état mental) qui ne désiraient que prendre le pouvoir pour en finir avec le régime et instaurer un ordre nouveau. Pour cela, il fallait une défaite. Une victoire aurait remis en selle tous les hommes politiques qui avaient conduit à la ruine morale de la France. La régénération du pays passait par une « défaite noblement acceptée ». Voilà une thèse franche. S’appuie-t-elle sur suffisamment de témoignages écrits ou ceux-ci ne seront-ils jamais mis au jour ?


Francine HÉRAIL (dir.), L’Histoire du Japon des origines à nos jours, Hermann, 2010, 1414 pages

Au moment où la place de deuxième économie mondiale, conquise en 1967 sur l’Allemagne, est en passe de lui être ravie par la Chine, il est utile de se pencher sur le destin de ce peuple insulaire si particulier, qui parle la même langue depuis la nuit des temps, sur un même territoire aux limites clairement définies, un groupe d’îles comme le rappelle d’emblée le premier chapitre « Le Japon homogénéité et diversité ». La mythologie japonaise mise au point entre le VIe et le VIIe siècle ne concernait que la partie centrale, laissant de côté le Nord-est de Honshu, resté longtemps région frontière où il fallait repousser sans cesse les « barbares », les Emishi, Hokkaido et Okinawa, qui est retourné au Japon en 1972. Ce Japon historique, bien éloigné du « Grand Japon » (Dainihon), esquissé à la charnière des XIXe et XXe siècles, est géologiquement une terre récente dont l’histoire mouvementée n’est pas encore achevée. Pays de tremblements de terre, on le sait, celui de 1923 détruisit presque complètement Tokyo. La jeunesse du relief explique la prépondérance des montagnes qui occupent 80% de la superficie alors que les températures sont presque partout comprises entre 20 et 26 degrés. L’abondance des pluies l’a doté d’une flore d’une grande variété – 168 espèces d’arbres contre 85 en Europe. Mais c’est le milieu humain qui constitue la préoccupation essentielle. Contrairement à une idée répandue, l’homogénéité du Japon n’est pas totale. Les 680 000 personnes de la communauté coréenne, nées pour 80% dans l’archipel, sont toujours classées comme résidents étrangers. La population d’Okinawa, 500 000 environ, fait l’objet d’une certaine discrimination de la part des gens du Nord. En face de ces minorités, la population japonaise ne présente pourtant pas d’unité anthropologique car elle est le fruit de multiples apports. Aux populations venues de Sibérie et aux Aïnous, se sont mêlées des populations originaires de l’Asie du Nord-Est. De même, la langue japonaise est hybride. Elle présente beaucoup de traits communs avec les langues altaïques, en particulier le coréen, mais le vocabulaire japonais présente plus d’affinités avec celui des mers du Sud qu’avec ceux du Nord-est asiatique.
De la préhistoire à l’époque pré-moderne, c’est-à-dire l’aube de la première mondialisation, datant de la première décennie du XVIe siècle, le lecteur parcourt en près d’un demi-millier de pages le cheminement historique du pays du Soleil levant. Longtemps le Japon s’est aligné sur le modèle chinois. C’est en Chine que les empereurs nippons allaient chercher leur légitimité. C’est de là que vint le bouddhisme adopté pourtant seulement au VIe siècle. Puis, en 702, la Cour fut dotée d’une législation et d’un système administratif qui ont subsisté, au moins formellement jusqu’à la restauration de Meiji. Ce régime appelé par les historiens de l’Edo « État régi par les Codes », fut centralisé, caractérisé par la division du pays en circonscriptions dirigées par des fonctionnaires nommés par le pouvoir central. Ce régime subsista, peu ou prou, mais subit bien des assauts, comme durant l’époque Sengoku, mot à mot « pays en guerre », que les japonisants nomment « la période des Royaumes combattants ».
Pour le non-spécialiste du Japon, c’est pourtant à partir de la quatrième partie que son intérêt s’aiguise. Ce fut le début de la première mondialisation, celle qui vit les premiers liens entre l’Occident, en l’occurrence le Portugal, et le Japon. C’est en 1543 que les Portugais touchèrent la première fois la terre du Japon, plus de trente ans après s’être emparés du détroit de Malacca, clef du carrefour javanais. L’importation des arquebuses, via la Corée, favorisa la réunification du Japon, ce qui permit l’émergence d’une société pré-moderne. Un cadastre fut établi, celui de Hideyoshi, le commerce interne fut protégé. L’ère Tokugawa fut inaugurée qui préluda à la fin du XVIe siècle à un siècle de croissance démographique. Le Japon s’isola par la suite jusqu’à ce qu’en 1853 arrive l’escadrille du commodore Perry dans la baie de Edo. Le Japon s’ouvrit peu à peu au commerce international en offrant ses excédents de thé et de soie.
La dernière période s’étend de 1868, début de l’ère Meiji (« gouvernement éclairé »), à nos jours. Le Japon accueille savants et techniciens étrangers et s’efforce de rattraper son retard. Premiers pas du Japon constitutionnel et installation du Parlement – avec les premières élections à la Diète le 1er juillet 1890. Le pays, devenu une puissance militaire, se lança dans la conquête de la Chine à partir de 1894. Les forces japonaises furent partout victorieuses – bataille de la Mer Jaune, prise de Port-Arthur – et obtinrent par la suite la cession de Taiwan. À partir de ce moment, le Japon ne fit que monter en puissance, par étapes, jusqu’au choc de 1945. Première étape, 1898-1911, que Jean Esmein appelle les années d’expérience de grande puissance, marquées notamment par la guerre russo-japonaise de 1904-05, qui vit la défaite de l’Empire des tsars lors du combat naval de Tsushima (27 et 28 mai 1905). Puis vinrent les années de chance et d’inconscience (1912-1923) où le Japon occupa des iles du Pacifique et accrut sa présence en Chine. S’ensuivit le déclin des influences occidentales (1924-1932), l’égarement (1933-1938), avec le massacre de Nankin de 1937, puis la Guerre de la Grande Asie orientale et son dénouement (1941-1948).
Le Japon de l’après-guerre, qui vit le renouveau de la démocratie dans les décombres, l’instauration du système de 1955 et la reconstitution du capitalisme japonais (1955-1972), est traité en moins de 150 pages. C’est pourtant ce Japon d’après 1945 qu’il nous importe de mieux connaitre. Celui de Robert Guillain, « Japon Deuxième Grand », dont la croissance était jugée irrésistible en 1969, puis qui, à compter de 1990, plongea dans une longue crise, qui elle-même parut surestimée. Plus qu’une histoire factuelle, Jean Esmein s’efforce de brosser à grands traits l’image de la nouvelle société japonaise en s’interrogeant sur le nouvel orgueil ou la réapparition d’un asiatisme à relent d’orgueil.


Jerzy LUKOWSKI et Hubert ZAWADZKI, Histoire de la Pologne, Perrin, 2010, 414 pages.

Que d’histoires de la Pologne ont été publiées au cours de ces dernières décennies ! En voici une autre, œuvre de deux historiens britanniques d’origine polonaise, le premier enseignant à Birmingham, le second dans l’Oxfordshire. Histoire essentiellement politique, en ce sens qu’elle met surtout en valeur les faits d’organisation étatique, l’évolution des régimes, la fluctuation des frontières, les soubresauts importants et non les évolutions économiques, sociales ou culturelles. Ainsi conçue, l’histoire de la Pologne se divise assez aisément, celle d’avant 1795, date du troisième et dernier partage qui marqua la disparition de l’État polonais vieux d’un millénaire, et celle d’après 1918, date de la renaissance de l’État polonais. Les liens entre ces deux Pologne sont restés indissolubles.
On lit avec beaucoup d’intérêt cette Histoire de la Pologne, qui commence en l’an 966, c’est-à-dire à la date à laquelle Mieszko, dirigeant de ce pays appelé par la suite « Pologne », accepta et imposa le christianisme, c’est-à-dire 22 ans seulement avant la christianisation de la Russie kiévienne. Différentes Pologne se succèdent avant l’ère des partitions, celle des Piast, puis celle des Jagellon dont heureusement nous pouvons suivre les tracés territoriaux à l’aide de cartes placées en début du livre. Ce qui intéressera le plus le lecteur est la période postérieure à l’écrasement de la révolte de 1863-64, « conspiration vraiment diabolique » selon le mot du vice-roi Berg. Après cette date, la Pologne abandonna toute idée d’indépendance et la vague des réfugiés polonais s’enfla. Pourtant, le désir d’émancipation de la tutelle tsariste ne disparut jamais et ne manquait pas de se manifester dès que l’empire russe entrait dans une période de difficulté. C’est ainsi que pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905, divers émissaires de partis polonais se rendirent à Tokyo pour solliciter l’aide japonaise. À la veille de la Première Guerre mondiale, environ 15,5 millions de locuteurs polonais occupaient un espace de peuplement relativement compact dans les bassins de la Vistule et de la Warta et le long du cours supérieur de l’Oder. 1 300 000 vivaient en Galicie orientale, représentant un tiers de la population de cette région, et peut-être 2 millions de Polonais étaient disséminés dans les gubernii de l’ouest de la Russie, avec une concentration substantielle dans la région de Vilnius. Mais à cette date, très peu de Polonais ordinaires s’attendaient avec réalisme à la prochaine réunification et à l’indépendance.
L’histoire du XXe siècle est mieux connue, car elle est largement celle de l’Europe. Du fait de sa position stratégique, la Pologne occupa un rôle central dans l’histoire du continent. C’est après l’invasion de la Pologne, le 1er septembre 1939, que fut déclenchée la Seconde Guerre mondiale. C’est à son sujet qu’apparut certainement la guerre froide et c’est la Pologne qui joua un rôle central dans la séquence des événements qui mena à la disparition du communisme en Europe de l’Est. Cette période, largement connue, 1956, 1968, 1970, 1980, 1989, est décrite avec minutie et replacée dans son contexte : par exemple, la célébration du millénaire de la christianisation du pays en 1966 qui mesura le degré d’adhésion du pays à son Église. Une autre étape montrant le rôle pionnier de la Pologne fut l’échec du référendum du 29 novembre 1987, pour demander l’approbation de la nation sur une timide tentative de réforme économique, prélude à la table-ronde d’avril 1989 qui ouvrit la porte aux vastes changements que l’on sait. Jamais, depuis, la Pologne n’avait connu une aussi longue période de paix avec ses voisins et de relative prospérité. Le pays qui avait le plus souffert, avec la Russie, de la Seconde Guerre mondiale est, espérons-le, sorti de sa longue période d’épreuves, pour devenir « normal » et mener une politique qui est la sienne, tout en étant européen et atlantique. Il lui reste désormais à consolider et améliorer ses rapports avec l’Ukraine et la Russie, pour parachever la période de l’après 1989.


Joseph KESSEL, Le temps de l’espérance. Reportages 1919-1929, Les Jours de l’aventure, L’Heure des châtiments, Taillandier, 2010, 284, 312 et 312 pages

On savoure avec un bonheur sans cesse renouvelé ces pages, tirées des mémorables correspondances de Joseph Kessel, qui nous font traverser avec lui, ses yeux, son âme, son corps et sa conscience, ce tumultueux quart de siècle, qui va du Traité de Versailles au Tribunal de Nuremberg. Cet homme, né de parents russes dans la Pampa, qui fit de la France son pays d’adoption et de sa langue son sanctuaire, fut bien l’un des ses plus grands reporters, l’un des meilleurs aussi. Tour à tour et tout à la fois journaliste, aviateur, résistant, romancier, l’auteur qui entra à l’Académie française à la suite du Lion, eut toujours le goût de l’aventure, de l’inconnu, la soif de la découverte et le goût du récit. Du récit court à la Bounine, le premier Nobel russe, exilé en France, au style presque tolstoïen, par son réalisme. N’avoue-t-il pas que si le grand Léon Tolstoï a réécrit sept fois Guerre et Paix, lui l’a relu autant de fois. Des premières lignes de cette série qui comportera en tout six titres, on est saisi par son ton vrai, vécu, à propos de la marche triomphale du 14 juillet 1919 : « La grisaille du petit matin commence seulement à frotter les rues de sa cendrée bleutée. Mais déjà, puissante et monotone, comme un bruit d’élément, venu des faubourgs et de la banlieue, des quartiers populaires et des quartiers de luxe, monte vers le parcours triomphal le piétinement de la foule en marche ». Boris Pasternak ne commence-t-il pas un peu ainsi son Docteur Jivago ? Crochet par l’Irlande, chez le Sinn Fein où abondent réflexions justes. Portraits ciselés d’Alexandre Kerenski, ce démon de la parole, ou d’Andrei Tolstoï, fils de Léon, de Félix Ioussoupov, l’assassin de Raspoutine, dont la beauté légendaire, hors de toute norme, se révéla à lui. Voyage en Palestine, en compagnie de Chaïm Weizmann dont il perçoit « les yeux étroits et brillants à l’extrême, dans ces traits de Mongol, de Sémite et de Slave ». Élan vers la terre promise, langue des prophètes… Premier volume que clôt le bref récit de l’Aéropostale, cette ligne légendaire qui forgea tant d’as et de pionniers français de l’aviation.
Puis le voilà sur la piste des marchands d’esclaves en Abyssinie, au Yémen, ou en Érythrée, dans les sables du Hedjaz, en compagnie de Henri de Monfreid, fils de Daniel, peintre et voyageur, ami de Gauguin. Tout est à l’avenant : « Voici onze ans, en 1919, je revenais de Vladivostok et touchais Djibouti… ». Dépôts, trafiquants, chasseurs d’enfants, caravane mystérieuse, île sauvage, voile de tempête, tous les ingrédients de l’aventure sont réunis. Puis à la recherche de nouvelles aventures, il en trouvera une aux portes de la France, en Allemagne où il suit la campagne présidentielle de mars 1932, qui voit le vieux maréchal Hindenburg triompher de Hitler… pour un bref moment. Là encore, que de clichés pris au vif de Hitler : « Il se frappa la poitrine. Aussitôt, il y eut comme un déclic de toute sa personne. Le visage s’anima, le petit nez se dressa orgueilleusement et la petite bouche fut crispée de passion. Adolf Hitler commençait à avoir du talent : il parlait de lui ».
On s’achemine lentement vers la guerre, celle d’Espagne d’abord, qu’il pressentit dès 1934, puis la Seconde Guerre mondiale au début de laquelle Joseph Kessel rongea son frein, l’état-major ayant strictement cantonné les reporters de guerre à Paris, leur faisant visiter les couloirs… Belle séance des Communes du 24 août 1939 qui donna les pouvoirs au vieux Neville Chamberlain, l’homme des accords de Munich : « On voyait le masque truculent, vigoureux et puissant de Churchill, le fin profil d’Anthony Eden, la crinière argentée de Lloyd George ». La vraie guerre arrive. Partout régnait la confusion, la stupeur, la peur… Si ce n’est le maintien de Rethel, et de voir à l’œuvre le seul grand chef de guerre qu’elle ait révélé : le général de Lattre de Tassigny. Scènes de la France occupée, vol au-dessus de Paris libéré, passage du Rhin avec la 1re Armée… Toutes ces scènes, non de guerre mais de vie, celle des Français trompés et abusés par l’ombre du maréchal Pétain. Le procès de ce dernier clôt le troisième volume et donne l’occasion d’une superbe galerie de portraits du vieux Jeanneney, d’Albert Lebrun, mais surtout de Léon Blum, le seul qui arracha à Pétain un geste de protestation. Ces cinq pages de la déposition du leader du Front populaire sont saisissantes : « Cela vient de ce que Blum n’a point parlé en homme politique ou en orateur. Il était porté par une aspiration simple et humaine, par une intuition de psychologue et d’artiste qui n’appartiennent qu’à lui ». N’est-ce pas là le portrait en filigrane de Joseph Kessel ?