Société, sociologie, économie, éducation, politique sociale (27)

Société, sociologie, économie, éducation, politique sociale

Santiago RONCAGLIO, Avril rouge, traduit de l’espagnol (Pérou) par G. Iaculli, Seuil, 2009, 314 pages

Dans Ayacucho en fête pour la Semaine Sainte, un « petit juge », Felix Chacaltana, enquête sur une série de meurtres impressionnants de cruauté. Les différentes autorités qui devraient le soutenir, justice, police, armée (encore très présente dans cette ville, longtemps contrôlée par le Sentier lumineux), s’opposent de toutes leurs forces à ce que ce fidèle serviteur de l’État trouve la vérité. Il est en ce sens le cousin, plus naïf (?), du policier de Trop de soleil tue l’amour de Mongo Beti (Julliard, 1999), persuadé par sa hiérarchie que le bon enquêteur sait éviter d’aboutir, ce talent exigeant d’ailleurs une perspicacité en alerte permanente.
La Semaine Sainte d’Ayacucho est un événement touristique de première importance et la fête continue qui l’accompagne est l’une des rares occasions de profit de l’année. Comme partout, s’y mêlent des manifestations de piété authentique (qui échapperont toujours aux indifférents), des rites plus anciens que ceux du christianisme, badigeon masquant des croyances d’autant plus vivantes qu’elles ont été fortement réprimées, et des préoccupations commerciales : certaines confréries demandent a modifier un parcours fixé il y a cinq siècles pour s’assurer de la bienveillance des propriétaires des grands hôtels…
Il ne faut surtout pas inquiéter les touristes ni mettre en cause le dogme selon lequel le Sentier lumineux a été définitivement vaincu par l’efficacité de la lutte anti-terroriste, menée par l’État central et ses dévoués représentants sur place. Felix Chacaltana, abandonné par sa femme, obsédé par le souvenir de sa mère, dont il croit s’être rapproché en demandant sa mutation a Ayacucho, est donc bien seul, même s’il est « de retour au pays ».
Roncaglio évoque ici le vieux cauchemar de la guerre civile, dont aucun pays ne se remet sans conséquences, quelles que soient les déclarations rassurantes prétendant qu’une page a été tournée.
Aucune complaisance dans son récit, qui dresse un état des lieux inquiétant. On voit bien qu’il aspire à une vraie démocratie, où la police serait d’abord là pour protéger les citoyens. Il ne renvoie pas dos à dos les protagonistes. S’il donne la parole à un terroriste du Sentier, à ceux qui expliquent (sans la justifier) la violence de ce mouvement et la sympathie éprouvée par les plus misérables pour cette violence, il la donne aussi aux représentants de l’ordre : leur peur est permanente, ils vivent dans un autre monde que celui de la capitale, d’où on leur envoie des instructions au gré d’un calendrier différent, où la communication est prioritaire : « Les [gens de Lima] savent tout et sont partout. Si cela les arrange pour telle ou telle raison, l’armée ira à Yawarmayo et massacrera les rebelles. L’opération sera montrée à la télévision. Les journalistes seront présents », déclare un militaire désemparé à l’enquêteur, qui ne sait plus s’il doit voir ou ne pas voir, entendre ou ne pas entendre.
Comme dans Le Corbeau de Clouzot, le monde qui nous est décrit ne compte, au-delà du criminel au sens juridique, que des coupables. Même le courageux petit juge en est un. Et le choix des mots renvoie à une perpétuelle ambigüité, que les partisans de tous bords auront du mal à accepter. Edith, la femme que Chacaltana aime (à mort), a vu périr ses parents, militants du Sentier, lors de l’attaque d’une caserne. Quand il l’apprend, il se rappelle qu’interrogée sur la mort de ses parents, « elle lui avait répondu ‘‘à cause des terroristes’’. À cause. Non pas assassinés par les terroristes, mais morts en leur nom ».


Christian MOREL, L’Enfer de l’information ordinaire, Gallimard, 2007

L’auteur, qui a déjà publié un livre remarqué sur les Décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes (Gallimard, 2002), s’attaque ici aux raisons qui expliquent le désenchantement de nombreux consommateurs à l’égard des objets, de plus en plus perfectionnés, leur servant à se distraire, à communiquer, à préparer leurs repas et leurs boissons, à se transporter ou encore à chercher de l’information.
Le champ de sa recherche est vaste puisqu’il couvre tout ce qui fait notre vie quotidienne et doit la rendre plus agréable, tout ce qui doit rendre aussi nos actes plus efficaces ; toujours, nous dépendons d’instructions que nous comprenons mal.
Devons-nous pour autant nous accuser de ce malaise ? L’auteur pose en philosophe la question de l’aptitude du langage à véhiculer des informations directement utilisables. Mais il met en cause surtout le refus des ingénieurs et techniciens de se mettre à la place de l’utilisateur (parfois d’ailleurs tellement « aidé », et contrôlé, qu’il ne peut plus prendre aucune initiative non prévue par les concepteurs), la pseudo-élégance de solutions techniques qui déroutent, les traductions absurdes et incohérentes des modes d’emploi, l’hégémonie des juristes (allant jusqu’à préciser que pour ne pas endommager un écran d’ordinateur il est préférable de ne pas s’asseoir dessus), surtout soucieux de détailler tout ce qui peut exonérer de sa responsabilité le vendeur, l’obsession de l’esthétique et de l’originalité chez les designers et « créatifs » (au point que beaucoup de pictogrammes, supposés simples et internationalement compris, deviennent en fait des idéogrammes).
Comment expliquer que cet « enfer de l’information ordinaire » perdure sans réactions collectives de désespoir des consommateurs ?
C. Morel montre qu’il est d’abord circonscrit à un secteur très limité : que des millions de gens ferment les portes de l’ascenseur en croyant les retenir pour un passager supplémentaire, que d’autres renoncent à utiliser la fonction de programmation de leur enregistreur, que des millions d’autres encore doivent apprendre que la touche « Fermer » de leur téléphone portable signifie : entrer en contact avec l’appelant, ne perturbent pas la vie collective gravement, ne mettent pas en cause notre sécurité. Le langage international des procédures aériennes, le code de la route, la dénomination internationale des molécules des médicaments à partir des molécules les composant, restent des modèles d’efficacité. L’irruption de la technique dans tous les aspects de notre vie quotidienne, souvent accusée d’accroître notre solitude et notre individualisme, a au contraire suscité des vocations de conseiller officieux qui, dans les forums d’usagers, ou dans le cadre amical, familial, professionnel, font bénéficier les autres de leur expertise, avec générosité, et dans des termes plus clairs, mieux adaptés à la demande, que ceux des sites officiels. Une sorte de contre-pouvoir se met en place qui rend supportable le pouvoir des ingénieurs et techniciens.
Ces derniers représentent le public idéal de ce livre, pour peu qu’ils acceptent de mettre en cause certaines de leurs certitudes, comme les journalistes et les dirigeants des grands médias : C. Delorme leur reproche de privilégier « l’histoire tronquée » au détriment de « l’histoire suivie », en raison d’un préjugé : le public se lasserait vite d’un événement dont les origines, les causes et les conséquences lui seraient expliquées de façon détaillée.
On voit que L’Enfer de l’information ordinaire ne se contente pas de contester le rapport ambigu de frustration que nous entretenons avec les objets qui nous aident, littéralement, à vivre. Il établit que la division des tâches entre concepteurs et utilisateurs passifs relève du même système en fonction duquel les grands médias nous ont toujours informés de ce qu’ils estimaient bon pour nous (et pour eux en termes de ventes), compte tenu de ce qu’ils croient savoir du consommateur moyen, de son intelligence (très moyenne, bien sûr), de sa capacité d’attention, de ses centres d’intérêt.
Internet représente, avec tous ses défauts, aux yeux de C. Delorme, le grand perturbateur de ce système, car il rend impossible le règne de « l’histoire tronquée ». Au prix de quelques efforts, parfois, nous pouvons, grâce à lui, accéder à « l’histoire suivie » et nous libérer de cette immédiateté à laquelle nous étions condamnés : sur la Toile, aucune histoire n’est jamais finie… Il y a toujours une suite et c’est à nous qu’il appartient de chercher une conclusion puis d’en tirer des leçons de conduite. Le monde des revues, en déclin aujourd’hui pour des raisons trop évidentes, représentait aussi un moyen d’échapper à « l’histoire tronquée », de prendre le temps de réfléchir et de trouver d’abord une distance par rapport aux événements, avant de s’interroger sur leur sens. Est-il sûr que sa disparition ou son affaiblissement soient amplement compensés par la richesse de la Toile ?