Philosophie, arts et lettres (27)

Philosophie, arts et lettres

Ingar SLETTENT KOLLOEN, Knut Hamsun, rêveur et conquérant, Éditions Gaïa, 2010, 750 pages

On n’a guère célébré, semble-t-il en 2009, le 150e anniversaire de la naissance du plus grand romancier norvégien, Knut Hamsun (1859-1952), prix Nobel de littérature 1920. Ce garçon, issu d’une famille pauvre, à peine scolarisé, placé très jeune chez un oncle brutal et débauché, qui a vécu dans le grand Nord norvégien, aux confins de l’Europe boréale, a su se hisser, à force de travail et d’obstination au niveau des plus grands représentants de la littérature universelle. Avec son roman, La Faim (Sult), histoire d’un malheureux en proie aux affres de la faim, dont il livre une rare description clinique, avec ses divagations, hallucinations et errances, il a su s’imposer d’un seul coup. Un tel thème, traité d’une façon aussi crue, dont le rythme épousait les pérégrinations du personnage, représentait une grande nouveauté dans la littérature nordique. Knut Hamsun a su utiliser à l’extrême les ressources musicales du langage et de la psychologie pour dépeindre les états d’âme. « Ce qui m’intéresse, c’est l’infinie variété des mouvements de ma petite âme, l’étrange originalité de ma vie mentale, le mystère des nerfs dans un corps affamé ». D’autres œuvres majeures suivirent : Mystère, Pan, Victoria et L’éveil de la glèbe. Au terme d’un séjour d’un an à Chicago, il avait rapporté un virulent pamphlet, De la vie intellectuelle en Amérique, où il s’en prenait à R.W. Emerson et à W. Whitman, mais surtout à la vie américaine, matérialiste, pragmatique, tournée vers l’efficacité et la rentabilité. Il fut certainement influencé par Nietzsche et Dostoïevski, bien qu’il ne l’ait pas avoué. En tout cas, il influença une génération d’écrivains. « Le Dickens de ma génération », jubilait Henry Miller. « Personne n’est plus digne que lui du prix Nobel », affirmait Thomas Mann. « Mon auteur favori », proclamait Herman Hesse, tandis qu’Isaac Bashevis Singer ajoutait : « Hamsun est à tous égards le père de la littérature moderne avec sa subjectivité, son impressionnisme, son recours à la technique rétrospective, son lyrisme ». Aussi convient-il de se plonger avec délice dans cette monumentale biographie qui deviendra la référence sur Hamsun.
Le journaliste norvégien Ingar Sletten Kolloen est le premier à avoir eu accès à la totalité des archives de l’auteur, aidé par des spécialistes de la littérature et un psychologue. La pensée de Knut Hamsun évolua au cours du temps et se durcit. De plus en plus s’accusa une opposition entre le milieu patriarcal du Nordland où la nature fournit travail, joie et peine et le capitalisme urbain. Chez lui, un souffle lyrique souleva la description de la vie paysanne. Il mit ses idées en action, acheta une ferme, qu’il voulut modèle, et qu’il chanta dans le roman qui lui valut le Nobel Les Fruits de la terre (1917). A-t-il atteint son sommet dans les années vingt ? En 1929, à l’occasion de son 70e anniversaire un livre, Hommages, lui fut consacré dans lequel une pléiade d’écrivains s’attacha à vanter ses mérites ; parmi ces écrivains : André Gide, Maxime Gorki et même Alexandre Kollontaï, l’envoyé de l’URSS en Norvège. Jamais un Norvégien n’avait été adoubé de la sorte à l’étranger. Toujours est-il que son œuvre ultérieure s’avéra inégale. Il affirma de plus en plus sa haine de la démocratie et sa sympathie pour les régimes autoritaires. À une aversion de toujours envers l’Angleterre s’ajouta une admiration grandissante pour l’Allemagne et son Führer. Pensait-il que la mystique hitlérienne était seule capable de revivifier l’Occident avachi ? Dès 1930, il prit parti ouvertement pour Hitler ; il reçut un accueil triomphal en Allemagne lors de son voyage en 1931. En Norvège, il considéra que seul Vidkun Quisling, un ancien capitaine et proche collaborateur de Fridtjof Nansen lorsque celui-ci dirigeait les opérations humanitaires en URSS, pouvait sauver le pays. L’invasion de la Norvège par l’Allemagne en 1940 ne lui fit pas changer d’avis. Il seconda Quisling, le proconsul pronazi, et accepta de représenter son pays au Congrès des journalistes de Vienne en 1943. Après la guerre, son cas fut abondamment discuté dans tout le pays. Il fut jugé par la Cour suprême et condamné, bien qu’il ait été reconnu qu’il avait usé de son influence pour sauver maints de ses compatriotes. Le jour où le jugement lui fut signifié, il griffonna la dernière phrase du manuscrit de ce qui allait être son dernier livre, Sur les sentiers où l’herbe repousse : « Aujourd’hui, la Cour suprême a rendu sa sentence et moi, j’ai cessé d’écrire ». Dans cette œuvre, une dernière fois éclatait un hymne à la vie intense, naturelle et infiniment victorieuse. Son credo éclate : Je me réjouis de revivre. Le livre d’Ingar Kolloen abonde de détails, et nombreux sont les passages politiques et sociaux, ce qui en redouble l’intérêt. Lorsqu’en novembre 1944, le ministre des Affaires étrangères du nouveau gouvernement norvégien, qui devint le premier secrétaire général de l’ONU, Trygve Lie, rendit compte à Molotov à Moscou que Hamsun serait traduit en justice, le Russe devint songeur. Il demanda qu’on épargnât sa vie : « Un écrivain à qui l’on devait Victoria et Pan avait une telle envergure artistique qu’on ne pouvait le traiter comme un vulgaire nazi ». Ce à quoi le ministre norvégien de la Justice qui accompagnait son collègue des Affaires étrangères lui répliqua, ce qui lui assura une certaine célébrité : « You are too soft, Mister Molotov » ! Victoria, paru en 1898, sur le motif banal de l’amour entre fils de pauvre et fille de riche, constitue un hymne vibrant à la nature et surtout à l’amour : « Origine du monde et maître du monde, mais toutes ses voies sont emplies de fleurs et de sang, fleurs et sang », est publié également chez Gaïa (124 pages).