Brèves (27)

Brèves

Sacha BOURGOIS-GIRONDE avec Dominique DIMIER, Comment l’argent vient à l’esprit, Vrin, 2009, 144 pages.

Dans ce dialogue entre un enseignant-chercheur et un gestionnaire de fortune, on trouvera de fort bonnes choses tant par l’ampleur des thèmes abordés que par l’apport parfois théorique qu’ils apportent à cette question déjà tant évoquée par les romanciers, L’argent de Zola, ou les sociologues comme Georg Simmel qui avait bien noté que l’argent était lié à l’inquiétude, ou des psychologues ou psychanalystes, comme Freud qui s’est étendu sur la rétention et la thésaurisation, avec son concept de « sadisme anal ». Si les économistes parlent de monnaie, étalon, et réserve de valeur, les sociologues eux ne parlent que d’argent, bien réel où se projettent bien des désirs, des émotions, des rapports. Les auteurs explorent notre relation à l’argent, depuis l’enfance, les aspects moraux et abordent bien des questions actuelles, l’exploitation est-elle immorale ? Pourquoi la charité ? Pourquoi les hauts revenus ? Mais pourquoi insister ainsi sur les « anomalies comportementales » ? On sait bien que l’argent n’est pas neutre, mais est bien situé, qu’on le dépense différemment selon sa provenance – héritage ou gagné par soi –, qu’il est objet de passion et de désir, qu’il est polymorphe. Bien des aspects plus fins sont analysés, comme l’illusion monétaire, l’impact des revenus inattendus, l’argent comme outil ou comme drogue. Voilà un domaine de la neuroéconomie appelé à prendre son essor.


Anna CABANA, Villepin. La verticale du fou, Flammarion, 2010, 188 pages.

Disons-le d’emblée, ce livre ne porte pas, comme certains autres, sur le procès Clearstream, mais brosse un portrait sur le vif de cet écorché que fut le dernier Premier ministre de Jacques Chirac, lequel l’avait bien caractérisé : « Un poète qui est aussi chef de commando ». La journaliste politique du Point scrute la psychologie du personnage : « Villepin a besoin de croire que personne ne peut le comprendre », qui ne se complaît que dans les hauteurs, les plans stratégiques et qui, au-dessus des vicissitudes de la politique politicienne, ne dialogue qu’avec l’histoire et la France, dont très tôt, au Maroc où il est né, ou en Amérique latine où il passé une partie de sa jeunesse, il s’est fait une certaine idée. Cet homme qui a adoré le verbe – « Quand enfin on le quitte on se rend compte qu’il a surtout chargé l’air de mots » –, sinon la posture, en réalité se barricade, se dissimule et n’aime guère que l’on pénètre dans son ego ou sa part d’ombre. Qu’est-ce qui le meut et l’émeut ? Est-il vrai, on en doute, qu’il n’aime pas les femmes ? Méprise-t-il autant la politique, alors qu’il y aspire de plus en plus ? Comme Goethe il y a en lui deux âmes. Laquelle dominera l’autre ? Il convient de dépasser son affrontement avec Nicolas Sarkozy. De même il cherche à s’émanciper du binôme Chirac-Juppé qui l’a mis sur les fonds baptismaux. Est-il fou, comme l’aurait pensé son ancien Premier Ministre ? Est-il un inspiré, un croisé, un remake de de Gaulle en petit ? Homme aux multiples facettes, il veut mener une autre politique et en faire autrement, le temps lui en donnera-t-il les moyens et sera-t-il l’homme providentiel ? Bien d’autres avant lui y ont pensé ou aspiré, Michel Jobert, auquel il ne veut surtout pas être comparé ou Raymond Barre, auquel il ne se réfère jamais. Anna Cabana cisèle son portrait au ciseau, sculpte le personnage, l’effeuille, à défaut de le déshabiller. Elle ne manque ni de talent, ni de savoir-faire, ni de franchise et l’élu ne passe aucune gourmandise. Drôle d’oiseau que ce Dominique de Villepin. Prendra-t- il son envol ?


Philippe CHALMIN, Le siècle de Jules, Le XXIe siècle raconté à mon petit-fils, Bourrin, 2010, 120 pages.

Notre spécialiste des marchés des matières premières n’a jamais négligé le genre pédagogique, sinon de vulgarisation économique. Voilà qu’il récidive dans cette veine en dressant à l’attention de son « petit-fils » né en 2009, le profil économique du siècle que celui-ci aura grande chance de parcourir et qui dès 2070 comptera 10 milliards d’habitants pour se stabiliser à ce niveau. Ce monde plein d’hommes sera-t-il en butte aux fameuses prévisions du Club de Rome, datant de 1972 ? Y aura-t-il assez de ressources naturelles, d’eau, d’énergie, de terre cultivable ? Sera-ce un monde paisible, se passera-t-il de Dieu ? La vie économique de Jules ne sera pas un fleuve tranquille. En tout cas elle sera dominée par les NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, information, cognitique). Le petit-fils est encore bien jeune, il convient de le ménager et de l’inciter à ne pas se poser trop de questions.


Gérard de CORTANZE, Passion de la langue française, Desclée de Brouwer, 2010, 244 pages.

Fils d’émigrés italiens qui trouvèrent dans la langue française une terre d’accueil, Gérard de Cortanze y est attaché par tout son corps et toute son âme. Il a rédigé ici une sorte d’anthologie des meilleurs hymnes ou des hommages qui lui ont été rendus du groupe de La Pléiade « Défense et illustration de la langue française » à la passion pour la langue française de François Cheng, en passant par Rivarol, Andreï Makine, Léopold Senghor, Julia Kristeva, Cioran, démontrant, si cela était encore nécessaire, combien la langue française devint la patrie de tant d’étrangers. Histoire du français, du style, du combat, de la langue, de la francophonie, autant de thèmes classiques que ces textes permettent de revisiter avec talent.


Bernard DROZ, La fin des colonies françaises, Gallimard, coll. « Découvertes », 2009, 160 pages.

Quel souvenir peut-on porter sur le deuxième empire colonial du monde, dont la gloire fut célébrée avec faste lors de la célèbre exposition coloniale de 1931 ? On sait que le débat sur l’apport du colonialisme est toujours sur le point de se rallumer. Bernard Droz s’en tient plutôt à une histoire factuelle de ces années d’après-guerre marquées par les révoltes sanglantes de Sétif et de Madagascar, en 1947, comme par les guerres meurtrières du Vietnam (1946-1954) et d’Algérie (1954-1962), cette dernière ayant provoqué la chute de la IVe République. Pourquoi donc, en dehors de quelques exemples, comme celui de Chypre, la décolonisation britannique choisit-elle plutôt la voie pacifique et négociée, alors que la française fut plus heurtée ? Poids des traditions nationales, esprit « terrien » contre esprit « maritime ou marchand », forces nationalistes ? Toujours est-il que la décolonisation britannique laissa bien des bombes à retardement dans l’Empire des Indes et en Palestine. La décolonisation française est-elle achevée, lorsque l’on observe que la Grande-Bretagne a renoncé à toutes ses possessions du Pacifique, à l’exception de l’îlot de Pitcairn, alors que la France a gardé ses possessions d’outre-mer de Polynésie, de Nouvelle-Calédonie et de Wallis et Futuna ?


Alexandre FARNOUX, Homère le prince des poètes, Découvertes Gallimard, 2010, 160 pages.

Quel style que celui d’Homère, le premier des poètes ! « À la bouche d’un fleuve nourri des eaux du ciel, la vaste houle gronde en heurtant le courant et les falaises du rivage crient sous le flot qui déferle sur elle. Pareille est la clameur des Troyens en marche. » Les Achéens, eux, « n’ont qu’un même cœur ; ils se font un rempart de leurs écus de bronze. » Iliade XVII, 263-268. Cime absolue des littératures humaines, l’Iliade et l’Odyssée occupent toujours une place à part dans la littérature humaine. Voilà pourquoi il convient de passer ou de revenir à Homère. Il est vrai que bien de ces thèmes nous touchent encore, comme celui de la Cité en péril du retour du père prodigue. Il est vrai encore que c’est la figure d’Ulysse errant beaucoup plus que celle d’Achille triomphant qui nous paraît la plus proche de nous, la plus juste, la plus vraie. Homère est le père du monde entier, le cosmopolite, ou « citoyen du monde », et se présente à nous aujourd’hui comme Personne. « J’ai été Homère ; bientôt je serai Personne, comme Ulysse ; bientôt je serai tout le monde ; je serai mort » (J. L. Borges).


Emmanuel GARNIER, Les dérangements du temps. 500 ans de chaud et de froid en Europe, Plon, 2010, 244 pages.

Au lendemain du cyclone Xynthia, se plonger dans la lecture de cet ouvrage nous permet de mieux resituer cet événement exceptionnel dans l’épaisseur du temps. Nombreuses furent les périodes de réchauffement qui firent reculer les glaciers des Alpes. Au beau milieu du petit âge glaciaire, l’Europe fut confrontée à des vagues de chaleurs avec d’intenses sécheresses mettant en danger la survie de larges populations. Dès le XVIIe siècle, les premières mesures d’indemnisation au profit des sinistrés ou la mobilisation des monarchies européennes en faveur des régions frappées par les catastrophes naturelles, démontrent que la préoccupation climatique ne date pas de notre époque. Agrégé d’histoire et maître de conférences, l’auteur intervient comme responsable ou collaborateur de nombreux programmes nationaux pour le GIS « Climat – Environnement – Société » ou le CNRS. Le chapitre 13, « les conflits nés du climat », n’est pas le moins intéressant de cet ouvrage clair, qui comporte maints schémas, tableaux et cartes. Au-delà de la question du réchauffement s’expose celle des catastrophes. La seconde moitié du XXe siècle en a connu six fois plus que la période 1900-1950 et on a bien l’impression que les deux dernières décennies ont vu leur rythme s’accélérer.


Philippe GUISARD et Christelle LAIZÉ (dir.), L’art de la parole, pratiques et pouvoirs du discours, Ellipses, 2009, 360 pages.

Tout un chacun semble avoir perdu la différence entre oratio (discours public) et sermo (conversation), la vis uerborum ou « force des mots » cicéronienne, on n’a pas vraiment médité sur l’art de la parole dans le Dialogue des orateurs de Tacite. Or, c’est riche d’enseignement. On pourra donc s’y replonger à l’aide de ce manuel fort bien construit et rédigé, qui comporte des textes dans leur original grec et latin. Que de thèmes abordés qu’un acteur, un avocat, un homme politique, ou même un dirigeant d’entreprise aurait intérêt à étudier de plus près : déclamation et déformation de l’éloquence, différence entre l’acteur et l’orateur, au tribunal les orateurs et leurs drames, l’art de persuader ou le combat de paroles, la persuasion élégiaque ou l’oraison funèbre. Une analyse de textes permet de mieux se familiariser avec ces techniques antiques, qui n’ont pas toutes perdu de leur force à condition de les adapter aux techniques du jour.


John KEEGAN, La Deuxième Guerre mondiale, Perrin, coll. « Tempus », 2010, 802 pages.

Membre de la Royal Society of Literature, auteur de La Première Guerre mondiale, parue également chez Perrin, John Keegan, correspondant pour la Défense au Daily Telegraph, avait déjà publié ce volume, il y a vingt ans. Le voici réédité en poche, n’ayant rien perdu de sa force, même si certaines de ses affirmations sont loin de faire l’unanimité comme ce jugement qu’il émet à l’égard du président Roosevelt : « Son attitude concernant la participation des États-Unis à la Deuxième Guerre mondiale reste profondément ambiguë comme sont les objectifs et ses desseins au cours des trois ans et demi où il exerça les fonctions de commandant en chef. […] Roosevelt est de loin la personnalité la plus énigmatique des années 1939-1945. » Nul doute que sous la plume d’un ancien enseignant de Sandhurst la figure de Churchill apparaisse la plus sublime : « Churchill est manifestement un pur patriote, un romantique et un impérialiste : la victoire est sa première et son ultime ambition. Staline poursuit délibérément des objectifs déterminés ». Au reste, ces développements restent de haute tenue, clairs et bien conduits en dehors de quelques remarques datées.


Frédéric LAURENT, Monaco. Le Rocher des Grimaldi, Gallimard, « Découvertes », 2009, 160 pages.

Comment se fait-il que l’un des plus petits États du monde, excepté le Vatican, ait pu subsister aussi longtemps ? Telle est la question centrale que pose l’auteur au-delà de l’aspect de prestige, de faste et de paradis fiscal qui caractérise la Principauté. Car son prince appartient à la plus ancienne des dynasties régnantes en Europe : les Grimaldi, qui s’identifient au Rocher depuis quelque 700 ans. En 1860, la principauté fut amputée de plus de 90% de son territoire et il ne restait plus qu’un millier d’âmes sur le Rocher, seul lieu urbanisé jusqu’à la création, il y a 150 ans, du quartier de Monte-Carlo. C’est à l’issue de la Première Guerre mondiale que la France imposa enfin un traité qu’elle plaça sous son protectorat de fait. Durant la Seconde Guerre, Monaco connaît l’occupation italienne, puis allemande. Libérée par les partisans communistes, la principauté se sauve miraculeusement d’une annexion par la France. La prospérité de Monaco est largement due à Rainier III qui accroît son territoire de 25% sur la mer tout en affrontant le milliardaire grec Onassis qui avait lancé une OPA sur la Société des Bains de Mer. En retrouvant sa souveraineté avec le traité de 2002, la principauté a gagné une reconnaissance internationale. Elle doit désormais sous l’égide d’Albert II retrouver une image plus conforme aux standards d’un État moderne en forgeant une identité nationale plus forte et un socle national plus ferme. Pourra-t-elle s’ouvrir rapidement sur les économies du futur dans le cadre d’un développement durable ? Né à Monaco, un des fondateurs de Libération, Frédéric Laurent retrace l’histoire du Rocher avec doigté.


Emmanuel LE ROY LADURIE (dir.), Histoire et Système, Cerf, 2010, 134 pages.

Au cours d’une discussion, François Furet avoua à Emmanuel Le Roy Ladurie qu’il préférait après tout le Système au Tableau, ce dernier genre dont il devint un maître. Aussi n’est-il pas étonnant que le président de l’Association Annie Kriegel ait proposé pour thème de colloque « Histoire et système », en se référant bien entendu au livre de celle-ci, paru en 1982 sur Le système communiste mondial. Comment appliquer cette théorie des systèmes, élaborée par le biologiste austro-américain Ludwig von Bertallanfy, comment la soumettre aux expériences politiques des empires, de l’exercice du pouvoir, et même de la démocratie parlementaire ? On le saisit mieux en faisant la distinction entre l’organisation, qui représentait la matrice et les articulations, et le système qui désigne la coordination du mouvement et sa cohérence entre les membres. Ceci paraît au prime abord si évident que l’on s’étonne que ce thème n’ait pas été abordé et passé au crible bien auparavant. Il gagnerait à être étendu à bien d’autres domaines du savoir et du pouvoir. Ne parle-t-on pas depuis 1945 du « système onusien » ou du « système monétaire européen » et jadis le terme « système européen » et pas seulement monétaire était beaucoup plus usité qu’aujourd’hui. Les thèmes abordés dans le présent ouvrage reflètent cette variété d’approche. S’étendre sur le système climat et subsistances va de soi, et analyser le système des Bourbons, comme mécanique et mouvement de l’absolutisme, aussi. Ce qui l’est moins, c’est le système fédératif imaginé, rêvé par Napoléon qui confiait à Sainte-Hélène : « Il n’y a en Europe d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la confédération des grands peuples ». Autant de réflexions fécondes comme sur les systèmes parlementaires qui auraient gagné à être amplifiées, mais elles fournissent des clefs qui resserviront ailleurs.


Bernard-Henry LÉVY, De la guerre en philosophie, Grasset, 2010, 130 pages.

Le 6 avril 2009, Bernard-Henri Lévy a prononcé, dans la salle Dussane de l’Ecole Normale supérieure de la rue d’Ulm, une conférence intitulée : « Comment je philosophe ». C’est dans ce lieu hautement symbolique qu’il reçut la leçon de ses maîtres ; Althusser, Lacan, Derrida. Il se devait de livrer sa méthode ou plutôt son manifeste programme. Il est inutile de proclamer la fin de la philosophie, ce discours sur la fin est aussi vieux que la philosophie elle-même. Simplement elle est devenue autre. Elle est fille du tumulte et de la guerre plus que des écoles ou des Écoles, d’où son portrait du philosophe en guérillero ou en voyou. C’est dans et par le dialogue qu’elle se féconde dans la lignée de Platon, Malebranche, Berkeley des Trois dialogues ou le Leibnitz des Nouveaux Essais sur l’entendement humain. Plutôt que la lecture lente, ruminante, recommandée par Heidegger, il préfère la lecture corsaire, qui se préoccupe moins d’écouter que de faire. Quant à ses sources, il les livre directement. L’histoire des sciences, Bachelard, Cavaillès, Canguilhem, Alexandre Soljenitsyne, le « Dante de notre temps » dont la lecture l’a foudroyé. Son approche de la lettre hébraïque et de l’étrange congruence du dire juif et du logos grec. Sa philosophie personnelle est de combat, elle cherche des ennemis plus que des disciples, elle se déploie dans le temps et l’espace, elle se meut sur les théâtres les plus divers et veut s’emparer de la totalité du vécu, ou plutôt ce qui le touche, ce qui le déchire. Foin de liberté transcendantale, de vérité établie, de codes et lois ? Le Je se transforme en Moi mobile et instable. On ne philosophe qu’avec sa vie.


Qui êtes-vous, Michel Maffesoli ? Entretiens avec Christophe BOURSEILLER, Bourin, 2010, 136 pages.

Est-il sociologue, ethnologue, ou penseur, comme il aimerait qu’on le qualifiât ? Michel Maffesoli, en tout cas, est fort éloigné des canons traditionnels de la pensée universitaire, bardée de certitude et de scientificité, bien que l’on puisse s’interroger sur le point de savoir si celle-ci subsiste encore, au moins dans le domaine des sciences sociales. Pourtant, l’affiliation instinctuelle de cet homme issu du peuple n’est rien que très classique : Émile Durkheim, Georges Simmel, Henri Lefèvre, Gilbert Durand, Edgar Morin. De même, sa préoccupation centrale puise sa source dans les origines mêmes de la sociologie, puisqu’il s’agit du lien social. Mais l’homme au chapeau et à l’éternel nœud papillon, figure familière des colloques, a su renouveler l’approche de cette vieille question en s’interrogeant constamment sur la dimension plurielle du lien social, en privilégiant les thèmes comme l’imaginaire, l’émotion, les affects, le sensible. On sait que nos sociétés actuelles s’orientent de plus en plus vers l’émiettement. Or, cette tendance de fond fut perçue et décrite très tôt par Michel Maffesoli qui, il ya déjà plus de vingt ans, a décrit le monde des tribus. Il fit place aux microsociétés, aux contre-sociétés, aux groupuscules, aux initiatives individuelles, aux avant-gardes. Cette préoccupation n’était certes pas nouvelle, puisque sous-jacente depuis deux décennies, mais il sut lui donner cohérence et perspective. Le réel n’est plus seulement rationnel, il n’est pas seulement pluriel, mais provisoire. D’où son concept d’instant éternel. Cette société qui se parcellarise et s’éparpille, c’est celle du nomadisme. Dans cet entretien très libre, c’est cette pensée subtile, esthétique, mouvante qui se dévoile, toujours claire et stimulante. Peut-être que son interlocuteur, impressionné par lui, n’a pas su toujours le pousser dans tous ses retranchements.


MALESHERBES, Voyage en Angleterre, Desjonquères, 2009, 222 pages.

L’ancien ministre et futur avocat de Louis XVI en 1792 a laissé un récit rapide et dense du voyage qu’il effectua outre-Manche en 1785. Ce texte, jusqu’alors inédit, est un témoignage passionnant car il se situe entre l’anglomanie de Voltaire et l’anglophilie du président de Lavie. Il se montre surtout attaché à l’art et à l’architecture, admire les collections des lords ornées de Rembrandt et de Van Dyck, mais n’est nullement insensible à l’économie, qu’il trouve efficace, et à la propreté des installations publiques. Ce passionné des jardins à l’anglaise est choqué par l’ampleur de l’exode rural. Ses descriptions des villes, Londres au premier chef, sont savoureuses et son commerce avec les aristocrates et les bourgeois anglais fort bien conduit. Quel plaisir de lire tant de remarques ! Quelle lucidité vis-à-vis du système ploutocratique libéral : « Les administrateurs volent plus de la moitié du bien des pauvres ». « Manchester est une grande, vilaine et triste ville, mal bâtie, où on ne trouve ni ces trottoirs commodes, ni ces jolis portiques aux entrées des maisons. Les manufacturiers ont pris depuis un an la résolution de ne laisser absolument personne à l’entrée de leurs fabriques. Nous n’avons pu voir que l’incroyable variété d’étoffes de coton, étoffes rayées, velours etc. ».


Jacques MARSEILLE, Pouvez-vous devenir ou rester français ?, Albin Michel, 2010, 238 pages.

Avant de disparaître de manière inattendue, celui qui était devenu un des chroniqueurs économiques les plus prisés de France a laissé un petit livre, tout simple, mais qui apparaît un jalon sur le chemin de l’identité française. Il pose 150 questions pour mesurer notre connaissance sur l’histoire de France, ses institutions et ses curiosités, questions assez simples mais dont certaines recèlent de légères difficultés. Il fournit des réponses tenant en une page. Une manière de mieux connaître et d’aimer la France.


Olivier MESLAY, Turner. L’incendie de la peinture, Découvertes Gallimard, 2010, 160 pages.

Joseph Mallord William Turner, le plus jeune artiste jamais élu, à 26 ans, à la Royal Academy est-il le plus grand peintre britannique ? Il en a bien des attributs. Précoce, opiniâtre, avide d’apprendre, coloriant des gravures pour gagner quelques shillings, il entre à 14 ans à l’école de la Royal Academy, abandonnant son statut d’aquarelliste topographe pour celui de peintre d’histoire. Grandement inspiré par Le Lorrain, comme l’a montré l’exposition Turner et ses maîtres, il a vite subi l’attrait des marines, des ciels changeants des îles britanniques, des éléments naturels. Devenu indépendant grâce à ses succès, il fait construire sa propre galerie en plein centre de Londres. À partir de 1817, jusqu’à sa mort, Turner parcourt son pays, l’Europe, de l’Italie au Danemark et de l’Autriche aux rivages de la France. Jamais peut-être un artiste n’a observé le monde avec autant d’attention, fasciné par le spectacle naturel des Alpes, comme par le poids de l’histoire, à Venise ou à Rome. À compter de 1830 et durant toute une décennie, il peint des tableaux prodigieux, témoins de sa rupture avec la tradition comme de sa profonde transmutation. Ces images liquides, incandescentes, qui déroutent bon nombre de ses contemporains par la lente disparation des formes. Quelle maîtrise incomparable des couleurs, quelle sensation céleste, puissante, saisissante dans des toiles passées à la postérité, comme l’incendie du Parlement, ou l’embrasement de navires ? Chaos apparent de formes, de couleurs, de motifs, une peinture saisissante, unique qui porte très haut le message pictural atteignant l’abstraction. Personnage étonnant que Turner qui sut admirablement préserver son intimité, comme il a fort bien orchestré sa gloire, léguant à sa mort, en 1851, sa fortune et 30 000 dessins, aquarelles et peintures, afin de créer un musée qui lui soit entièrement dédié domicilié sur les bords de la Tamise qu’il a tant de fois reproduite.


Michel PAZDRO, Chopin « Chapeau bas, Messieurs, un génie », Découvertes Gallimard, 2010, 160 pages.

Réédition vingt et un ans après sa sortie de ce beau Chopin, en tout point fidèle à l’esprit de la collection, élégante rédaction, belles illustrations, documentation soignée. Cette réédition est enrichie dans sa partie discographique et bibliographique. Destin tragique que celui de ce virtuose aux « doigts de velours » qui connut pourtant huit années de félicité (relative ?) auprès de George Sand après avoir été adulé par tous les compositeurs et musiciens de son temps. Comme bien des génies précoces, il ne franchit pas la barrière des quatre décennies, mais sa musique reste intemporelle.


Rosalind PEPALL DE MESTRAL, Louis C. Tiffany. Le maître du verre, Gallimard, « Hors-série Découvertes », 2009, 30 pages.

Fils du célèbre joaillier fondateur de la prestigieuse maison Tiffany & Co, Louis Confort se dirigea d’abord vers la peinture. Son attirance pour le verre prit vite le dessus et il déposa de nombreux brevets pour la production de verre irisé ou opalescent. Grâce à son génie inventif il créa plusieurs compagnies pour le mobilier, la broderie, et principalement la décoration intérieure, devenant ainsi un des chefs de file du design américain. Si ses vases en verre soufflé « favrile » dont la marque fut déposée en 1894, sont si connus et appréciés, en revanche on connaît moins son art du vitrail, dans le style Art Nouveau, dont maints témoignages sont demeurés dans des demeures patriciennes, des grandes institutions, comme la Maison Blanche en 1880, ou des églises. Peut-on le comparer à Émile Gallé, son aîné de deux ans, bien que le maître de Nancy ait disparu beaucoup plus tôt, en 1904, contre 1933 pour son homologue américain ? Peut-être que le mobilier de ce dernier sied mieux à notre goût. Mais chez les deux créateurs cette même force d’inspiration, ce goût pour la botanique, l’entomologie, l’exotisme chez l’Américain. Depuis les Arts and Crafts de William Morris, le Mouvement esthétique américain, l’Art Nouveau et le Symbolisme, la figure de Louis Confort Tiffany a traversé le temps.


Patrick PESNOT, Monsieur X. Les grands espions du 20e siècle, Nouveau monde éd., 2009, 316 pages.

L’espionnage serait-il, comme bien d’autres, l’un des plus vieux métiers du monde ? En tout cas, sa chronique, si vivante, durant la guerre froide, ne s’est guère interrompue comme l’attestent les deux dernières histoires relatées en fin de volume. En 1994, Aldrich Adams était démasqué et arrêté. Cet homme, qui travaillait pour le KGB, puis le SVR, n’était autre que le chef du contre-espionnage de la CIA ! De même fut arrêté Robert Philip Hansen, père de famille nombreuse et proche de l’Opus Dei, crack de la CIA, arrêté pour avoir livré depuis 15 ans des renseignements au KGB. La liste que dresse Patrick Pesnot de ces grands espions du XXe siècle est éloquente. Elle va de sir Anthony Blunt, membre de ces « Cinq magnifiques de Cambridge », qui fut durant de longues années l’expert en tableaux de la reine Elisabeth, au général Poliakov, fusillé au milieu des années 1980. Certains sont plus connus que d’autres comme Alger Hissa, qui favorisa grandement la carrière du jeune politicien Richard Nixon, le dévoilant au grand public. En France, c’est Georges Pâques, normalien, haut fonctionnaire de l’OTAN, qui travaillait pour les Soviétiques depuis 1946 et fut condamné à vingt ans de prison – il finit par être gracié par le président Pompidou. C’est la part d’ombre, de manipulation et de dissimulation que révèle l’auteur, mettant ainsi à jour, ne serait-ce qu’imparfaitement, l’un des réels ressauts de l’action internationale.


Bernard PHAN, Chronologie de la Seconde Guerre mondiale, Seuil, « Points Histoire », 2010, 186 pages.

Il s’agit là d’une chronologie assez complète et originale car elle déborde du cadre européen, pour embrasser l’ensemble de la planète. Il est vrai que le second conflit mondial a commencé en Afrique (Éthiopie, 1936) et en Asie (Chine, 1937). Pourtant, la première date se situe en Europe, lorsque le 16 mars 1935, Hitler, en invoquant l’échec de la conférence du désarmement et le réarmement des autres puissances, rétablit le service militaire avec pour objectif une armée allemande de 36 divisions. Cette longue séquence s’achève le 1er octobre 1949 avec la proclamation de la République populaire de Chine. Celle-ci aurait-elle eu lieu sans la Guerre mondiale ? Il est curieux que l’auteur ait retenu pour l’URSS le chiffre bas des victimes 17 millions, 10% de la population –, alors que maints autres situent ce chiffre autour de la vingtaine, avec même 24 millions selon certaines sources soviétiques.


Anne SOMMERLAT, La Courlande et les Lumières, Belin, 2010, 304 pages.

Située au nord-est de l’Europe, conquise au Moyen Âge par les chevaliers Porte-glaives, réunis par la suite aux Chevaliers Teutoniques dans le but d’évangéliser les tribus baltes, la Courlande est surtout connue chez nous par Maurice de Saxe qui en fut élu duc, élection annulée par la suite en 1726. En effet, la Courlande qui s’était détachée du Saint-Empire romain germanique fut érigée en duché héréditaire. En 1795, à la suite de l’affaiblissement de la Pologne, elle se rattacha à la Russie et forma avec l’Estonie et la Livonie, les trois provinces baltes. Si les Lettons formaient alors la majorité de la population (près de 88%), les Allemands (8,3%) jouissaient de privilèges considérables, les autres populations étant constituées de Polonais et de Lituaniens, de Russes et de Juifs. Le philosophe allemand Herder, y passa cinq années et ce fut pour lui une période décisive dans la formation de sa théorie de l’esprit des langues populaires. La Courlande, territoire à conquérir et à civiliser, a occupé une place de choix dans l’imaginaire européen de l’époque des Lumières. Le mythe courlandais était lié à la richesse de la dynastie des Biron, à la méconnaissance du pays, enfin à l’attraction de la Russie. Cela ne s’est guère démenti par la suite. Riga fut la troisième ville de l’empire russe. Le père du cinéaste Eisenstein y laissa de splendides édifices « art nouveau », et c’est à Riga que le père de la doctrine du containment, George Kennan, qui dirigea par la suite le Planning staff du Département d’État, apprit le russe et observa la nouvelle Union soviétique – donnant naissance à « l’école de Riga », que l’on opposa à celle de Yalta.


Yvan STEFANOVITCH, La caste des 500. Enquête sur les princes de la République, Lattès, 2010, 410 pages.

Journaliste d’investigation, l’auteur dresse un bilan qu’il juge implacable des hommes politiques français qui cumulent mandats, fonctions, retraites et privilèges en donnant des évaluations chiffrées de 15 000 à 21 000 euros brut par mois. Cette caste des 500 est constituée de 288 députés dont 190 maires de villes de plus de 3 500 habitants, 21 présidents et 46 vice-présidents de Conseils généraux, de 128 sénateurs , parmi lesquels 72 maires de villes de plus de 3 500 habitants, 24 présidents et 22 vice-présidents de Conseils généraux, 4 présidents et 6 vice-présidents de Conseils régionaux. À ces 416 parlementaires cumulards s’ajoutent 26 eurodéputés (12 cumulards et 14 apparatchiks de partis), le Président de la République, le gouvernement, 9 anciens Premiers ministres, 2 ex-présidents de la République qui disposent ensemble de 26 fonctionnaires à vie. Cette analyse assez directe ne manquera pas d’interpeller ; elle aurait gagné en force en s’appuyant sur des comparaisons avec nos voisins. L’auteur présente le cas d’Angela Merkel dont le salaire est identique à celui de notre président, mais qui doit acquitter son loyer et ne disposera à sa retraite d’aucune des commodités de nos anciens chefs d’État. À quand une étude comparative à l’échelle européenne ? À moins que l’on ne juge ces questions comme ne relevant que de la stricte compétence des États ?


Henri STIERLIN, Teotihuacan. La cité des dieux, Gallimard, « Hors-série Découvertes », 2009, 26 pages.

Grand spécialiste du Mexique précolonial et des Aztèques, historien de l’art et de l’architecture et photographe, qui d’autre que Henri Stierlin pouvait présenter, à l’occasion de l’exposition du Musée du Quai Branly, ces ruines imposantes, réparties sur plus de vingt km2, à 48 km de Mexico, témoignage de la splendeur des civilisations précolombiennes ? Qui n’a parcouru, au moins par la pensée, la célèbre avenue des Morts, qui réunit la pyramide du Soleil à celle de la Lune, dont la construction aurait mobilisé 3 000 hommes pendant trente ans et ce à 2 300 mètres d’altitude ! Cette cité dont l’histoire s’étire du IIIe siècle avant J.-C. au VIIIe siècle après, centre d’une civilisation, qui précéda celle des Toltèques, qui rayonna sur tout le bassin central du Mexique précolonial, compta jusqu’à 150 000 habitants à son apogée, ce qui en fit certainement l’une des premières grandes métropoles du monde. On est frappé d’abord par son architecture, grandiose, mais aussi austère, ses bas-reliefs, expressifs. Le réalisme de la période antérieure (300 avant notre ère à 300 ap. J.-C.) céda la place à une statuaire hiératique et schématisée, masques en pierre dure, voulant projeter l’effroi, ses peintures murales aux sujets mythologiques, dragons, serpents, animaux féroces, sa magnifique céramique, autant de marques d’une civilisation raffinée qui pourtant ignorait l’écriture. Abandonnée après avoir été incendiée en 750, la cité fut réinvestie par les Aztèques quelques siècles plus tard, qui lui attribuèrent le nom de « cité des dieux ». La philosophie aztèque, fondée sur l’observation des astres et des phénomènes naturels, qui s’articulait autour des concepts de dualité, de complémentarité et d’opposition du mort et du vivant, du niveau céleste et du niveau souterrain, trouva dans les deux pyramides du Soleil et de la Lune sa représentation. Au-delà du culte de divinités terrestres et agraires, Tlaloc, le dieu de la pluie, Coatlicue, déesse de la terre, Quetzalcóatl, le Roi-prêtre de Tula, ce sont bien la guerre et les sacrifices qui y ont été célébrés par les pipiltin, les représentants du pouvoir politique et religieux.


Michel VERGÉ-FRANCESCHI, Histoire de la Corse. Le pays de la grandeur, préf. d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Le Félin, 2010, 564 pages.

Réédition de cette histoire classique, qui passe à juste titre comme l’une des plus pénétrantes de l’île de Beauté, qui des installations néolithiques du VIIe millénaire avant JC, jusqu’au milieu des années 1990, restitue le destin des Corses dans sa longue durée et relativise les soubresauts de l’époque actuelle. Jamais repliée sur elle-même, l’île a toujours participé à l’histoire multiséculaire européenne ; dès 1735, elle s’est dotée de la première constitution démocratique des temps modernes et donné avant tout le droit de vote aux femmes. Pourtant, comment ne pas être frustré par les 12 pages consacrées à la période contemporaine : « La Corse : entre départementalisation et nation (1945-1996) » ? C’est en 1968, à Marseille lors des événements de mai, que les étudiants corses ont accédé à la conscience politique et que s’est forgée une conscience, sinon nationale, mais réellement autonomiste et particulariste.


Thierry ZARCONE, Le soufisme : voie mystique de l’islam, Gallimard, « Découvertes », 2009, 160 pages.

Le derviche est celui dont le cœur est vide de toute distraction. Dans la tradition persane, les soufis, apparus peu après la mort du Prophète, sont appelés les « vêtus de bleu », couleur de l’âme des initiés et du ciel spirituel vers lequel ils s’efforcent de s’élever. Fascinés par la lumière, les soufis donnent une grande place à la sourate XXIV du Coran, dite « sourate de la Lumière ». Ces premiers mystiques de l’islam ont deux convictions fondamentales. La première est que le Livre sacré possède un sens caché qui complète son message apparent. La seconde est la nécessité d’en faire une lecture intériorisée, pour favoriser l’élévation spirituelle des musulmans. Le soufisme favorise l’émergence de nouvelles formes de dévotion : méditations, retraites, invocations, chants et danses extatiques – bien connues sont celles des derviches tourneurs. À partir du XIIe siècle, les communautés soufies se structurent en grandes confréries dont l’influence s’exerce sur la religion mais aussi sur la vie politique, sociale et culturelle. Directeur de recherches au CNRS, Thierry Zarcone, spécialiste de la Turquie, retrace le cheminement de ce courant ésotérique présent dans l’ensemble du monde musulman de l’Afrique à l’Inde, de l’Asie centrale à la Chine et à l’Indonésie. Ce courant eut une influence religieuse bien au-delà de ses cercles religieux puisqu’il inspira le Russe Georges Ivanovitch Gurdjieff, qui s’en éloigna ensuite, et le Français René Guénon, qui lui resta fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Aujourd’hui les confréries soufies, devenues des mouvements de masse, ont souvent perdu le contact avec les fidèles. Et la relation maître-disciple est une relique du passé. Peu échappent au mercantilisme et ne sont pas absorbées par l’industrie du divertissement. Pourtant, des cercles se dissimulent au sein des confréries fidèles à l’arcane, c’est-à-dire la recherche du sens caché. Exercices de vigilance et d’introspection, combat livré contre l’ego, autant de pratiques qui sont le fondement de cette spiritualité, forte de l’adage du Persan Farid al-Din Attar : « Il vaut mieux blanchir son âme que noircir le papier ».