Résumés/Summaries (27)

Résumés/Summaries

Emmanuel FILHOL, Les Brigades mobiles et le contrôle des Tsiganes en France (1907-1914) (The “Brigades du Tigre” and the Control of the Gypsies in France 1907-1914).

L’identification méthodique instituée à l’égard des « nomades » dans les années 1907-1914, par la police de la Sûreté générale et les brigades mobiles, créées sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur Clemenceau, constitue un tournant décisif dans la politique de contrôle dont se réclame la République envers les Tsiganes. Les brigades mobiles ne se sont donc pas limitées à la seule répression des crimes et délits de droit commun qui leur avait été initialement prescrite. Conformément à la loi de 1912 sur l’exercice des professions ambulantes et la réglementation de la circulation des « nomades » votée par le Parlement, ces brigades de police judiciaire procédèrent juste avant la Grande Guerre au fichage anthropométrique des Tsiganes voyageant en France.

The aim of the article is to show the methodical identification of the “nomads” between 1907 and 1914 by the “General Security” police force and the so-called “Brigades du Tigre”, created under the Clemenceau Home Office Government, which constituted a turning point in the French Republic’s control lead policy towards the Gypsies. The Brigades, a mobile police force, didn’t confine themselves to the repression of crime and offences as originally defined. In accordance with the 1912 law governing the peddlers’ trades and the regulation of the nomads’ movement as enacted by Parliament, the Brigades completed an anthropometric identification of the Gypsy families travelling in France just before World War I.


Matthieu TIMMERMAN, Lucidité, imaginaire et horreur : approche(s) du politique chez Simon Leys (Lucidity, Imaginary and Horror : Enquiry on Simon Ley’s Politics).

Les écrits politiques de Simon Leys sont désormais objet consensuel, que l’on s’évertue paradoxalement à analyser sous l’angle unique du récit polémique. L’image du pamphlétaire n’est certes nullement infidèle à celui qui fut, pendant quelques années, le dénonciateur des prétendus experts maoïstes. Mais, en se focalisant sur un contexte et sur ces talentueuses diatribes, ne néglige-t-on pas l’essentiel ? Car la lecture des Essais sur la Chine n’est point uniquement prétexte à s’indigner de l’aveuglement des clercs, elle questionne un parcours et un savoir construits en réaction au politique.

There is now a consensus about Simon Leys’ political writings which, paradoxically, people endeavour to analyse only in polemical terms. The image of the pamphleteer accurately describes the man who for several years denounced the so-called Maoist experts. But by focusing on one context and on these skilful diatribes, are we not disregarding the essential ? Reading Essays on China is not purely an excuse to inveigh against the blinkered views of scholars, it questions a course and an expertise constructed in reaction to a political stance.


Alain QUILLÉVÉRÉ, Écrire la vie d’un oublié de l’histoire : Alfred Bihan (How to Write the Life of a Man Forgotten by History : Alfred Bihan).

L’historiographie de la déportation de répression en France a connu une avancée considérable avec la parution en 2004 du Livre Mémorial qui en dresse un bilan quasiment exhaustif. Dans cette liste de plus de 88 000 personnes, à côté de quelques noms célèbres, combien de milliers d’hommes et de femmes qui sont tombés dans l’oubli, et dont ne subsistent qu’une inscription sur un monument, une photo jaunie, une lettre, conservées pieusement, mais pour combien de temps encore ? Le temps est venu, en complément des grandes synthèses, d’explorer les trajectoires de ces inconnus, déportés en raison de leur engagement ou à la suite d’un hasard tragique, et de montrer l’extrême diversité de leurs situations, dans l’espace et le temps. C’est ce qu’a permis la découverte fortuite des archives d’Alfred Bihan, un jeune résistant breton mort à Flossenbürg en février 1945.

The historiography of deportation (due to repression) knew a new step with the Memorial Book, issued in 2004, that gives us a quite complete vision. He offers us a list of 88.000 peoples, some famous, but generally forgotten. From the later, only remains an inscription on a monument, an old photo, a letter, respectfully preserved, but still for how much time ? Time is coming, in order to finish off the big syntheses, to explore the life of these unknown peoples, who were deported because of the engagement of because of a tragic hazard, and to show the extreme diversity of their situation, in space and time. This allowed to discover fortuitously the archives of Alfred Bihan, a young resistant who died in Flossenbürg in February 1945.


Julien SAADA, L’économie du Mur : un marché en pleine expansion (The Economy of the Wall : a Quikly Expanded Market).

Le phénomène de la sécurisation des frontières dites dangereuses ou poreuses, révèle l’émergence d’un nouveau marché en pleine expansion. Les nouveaux « Murs » à l’instar du Virtual Fence aux États-Unis, de la barrière de sécurité israélienne ou du mur actuellement en construction en Arabie Saoudite présentent des critères et des caractéristiques technologiques de dernier cri qui permettent l’ouverture d’un marché au secteur privé. Depuis peu, les entreprises d’armements et de sécurité se reconvertissent ou se spécialisent dans la protection des frontières à travers des outils technologiques, clôtures de sécurité, management logistique et accessoires militaires. La convergence des forces de sécurité internes et externes, la révolution technologique des sociétés spécialisées en information et de communication ainsi que la « Guerre contre le terrorisme » entraînent les observateurs à parler non pas d’un complexe militaro-industriel, mais d’un complexe sécuritaro-industriel.

The securing of border is a new trend which contributes to the development of a new market. For example, the “Virtual Fence” in the United States, Ceuta and Melilla in Europe, or the Israeli Security Barrier in the Middle East have in common technological features which attract private firms. Most of those firms implicated in this market are represented by industrial defence companies but also by more specific sectors such as communication, biometrics, ID control, surveillance as well as investments, consulting and management companies. Border Security Market is also developing internationally. The convergence of internal and external security forces toward the borders, the technological revolution of surveillance and communication companies as well as “The War on Terrorism”, brings observers to use the term “Security Industrial Complex”.


Pierre-Alain CLÉMENT, Définition du terrorisme : en finir avec les jugements de valeur (A Definition of Terrorism : We Need to Repudiate the Value Judgements).

La majorité des définitions universitaires du terrorisme sont souvent incomplètes, imprécises, comportent des jugements de valeur, voire les trois à la fois. « Victimes innocentes », « terrorisme d’État », autant de formules dont la pauvreté de sens est compensée par la fréquence de leur invocation. Cet article se propose de concevoir une définition objective qui décrirait la mécanique terroriste avec suffisamment de précision pour être instructive et avec suffisamment de généralité pour s’appliquer à la majorité des organisations clandestines employant le terrorisme (OC). Avec une approche pragmatique, cet article détaille la stratégie terroriste, explique les modalités et les motivations communes aux OC, et s’appuie sur le droit pénal pour construire une définition originale du phénomène.

After examining the countless definitions of terrorism proposed by academic discourse on the topic, we are left with definitions often incomplete, imprecise, biased by value judgments, and sometimes all of the above. “Innocents victims”, “State terrorism” are just a few of the set phrases whose frequent use makes up for their poor explicative value. This article proposes to construct an objective definition by which to describe the mechanism of terrorism with enough accuracy to be instructive and enough generality to be applied to most clandestine organisations using terrorism (OC in the text). Adopting a pragmatic approach, this article explains in detail terrorist strategy as well as the means and motivations common to OC’s, and adapts a criminal law concept to elaborate an original definition of terrorism.


Paul CHARON, Participation contre démocratie : la diffusion des sondages délibératifs en Chine (Participation Against Democracy : the Development of Deliberative Consultations in China).

Cet article examine le développement des pratiques participatives et délibératives en Chine et tente d’en saisir la signification intime en partant d’une question décisive : pourquoi un régime autoritaire décide-t-il de greffer dans les rouages de son système politique des procédures qui relèvent de la démocratie participative ? Alors que la démocratie représentative est rejetée avec force, la démocratie participative est louée par le régime. Car ces procédés s’insèrent dans un programme de rationalisation de l’État et de restauration de l’idéologie et des pratiques du PCC. La recherche du consensus est devenue l’objectif du PCC, et la démocratie participative, l’un de ses instruments. La démocratie « à la chinoise » est ainsi atrophiée en micro-mécanismes de consultations au sein d’un système demeuré à parti unique. Le PCC se présente comme le garant de la stabilité sociale et politique et comme l’incarnation du consensus construit par la participation de la population à la mise en œuvre des politiques publiques. Mais cette stratégie débouche sur une dépolitisation de la participation offerte aux Chinois.

This essay is scrutinizing the development of participative and deliberative practices in China and trying to grasp the intimate meaning of such a development by starting from a decisive question : why does an authoritarian regime decide to transplant in the cogs of its political system this kind of procedures which comes within the field of participative democracy ? While the representative democracy per se is jettisoned with strength, the participative democracy is praised by the regime. These processes actually take part to a program of rationalization of the State and the catering of both the ideology and the practices of the CPC. The search for the consensus became the objective of the CPC, and the participative democracy, one of its means. The “Chinese style democracy” then is atrophied in micro-mechanisms of consultations within a one-party system. The CPC appears as the guarantor of social and political stability and as the embodiment of the consensus built by the participation of the population in the implementation of public policies. But, this strategy results in a depoliticization of the participation offered to the Chinese.


Nikolay KOPOSOV, The Logic of Democracy (La logique de la démocratie)

Democracy appears to be the most logical solution to the problem of social and political organization when seen within the atomistic and nominalistic worldview that emerged in the seventeenth and eighteenth centuries. The basic historical concepts that came into being at that time made it possible both to express the project of the future (thanks to their general meaning) and to imagine society as a set of historically formed collective entities. This position was not free from internal tension : thinking about society in purely atomistic terms might have led political philosophers to switch to the logic of proper names and abandon universal principles, while overstating the logic of general names might have led them back to the concept of the society of orders. The article explores the conflict of the two logics as reflected in the writings of William Whewell, John Stuart Mill, Heinrich Rickert, Max Weber and Otto Brunner.

La démocratie apparaît comme la solution la plus logique au problème de l’organisation sociale et politique quand on la considère à l’intérieur de la conception du monde atomistique et nominaliste qui est apparue aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les concepts historiques de base qui sont nés à cette époque ont rendu possible à la fois d’exprimer le projet pour le futur (grâce à leur sens général) et d’imaginer une société comme un ensemble d’entités collectives forées historiquement. Cette position n’était pas exempte de tensions internes : penser la société en termes purement atomistiques pourrait avoir conduit les philosophes politiques à se tourner vers une logique de noms propres et à abandonner les principes universels, alors que hypostasier la logique des noms généraux aurait pu les conduire à un retour au concept de société d’ordres. Cet article explore le conflit entre ces deux logiques telles qu’elle apparaît dans les écrits de William Whewell, John Stuart Mill, Heinrich Rickert, Max Weber et Otto Brunner.


Jean-Fabien SPITZ, La conception française de la république (The French Conception of the Republic)

L’article suggère de définir la tradition républicaine française par trois idées : l’inégalité des ressources dans une société d’individus engendre des dominations incompatibles avec la liberté de tous ; ces inégalités ne sont pas dissoutes, mais au contraire renforcées, par l’action du seul marché ; l’intervention publique est indispensable pour les contenir et rétablir la forme d’égalité dans l’accès aux ressources qui est indispensable à la liberté de tous. Il s’efforce ensuite de défendre ces trois idées contre les critiques formulées à l’égard d’une telle thèse de l’implication de l’égalité dans la liberté, de suggérer que cette manière de penser est une composante de la pensée politique euro-atlantique et pas seulement de la culture politique française, et de montrer qu’elle conserve toute sa pertinence dans le débat contemporain.
The paper tries to define the French republican tradition by three different ideas : inequality of resources in a society of individual generates forms of domination which are incompatible with real freedom for all ; those inequalities cannot be dissolved by the market alone since, on the contrary, market forces tend to polarize wealth ; public action by the State is necessary in order to contain them and to reinstate the kind of equality of access to resources which is required by real freedom. The paper then tries to answer some objections against this particular way to build a conceptual connexion between liberty and equality, and to suggest that such a connexion – far from being specifically French is a component of the more global euro-Atlantic tradition of political thought and that it keeps its relevance in the contemporary debate.


Jean-Kely PAULHAN, Peur sur la ville (Fear on the City)

Qui se souvient d’Élisabeth Porquerol, disparue en 2008 ? Difficile d’imaginer auteure plus acharnée à ne pas faire carrière. Journaliste (elle a fait partie du petit groupe qui a compris tout de suite l’importance de Céline), reporter, éditrice à la Guilde du Livre de Lausanne, toujours sous des noms d’emprunt, elle a été aussi romancière. Détestant l’Histoire, dans laquelle elle voyait l’étalage de la perversité humaine, et de la sottise qu’elle exploite, elle n’a pas trouvé dans la fiction un refuge à l’abri du tumulte. La plupart de ses romans nous renvoient une image de nous-mêmes peu rassurante. La Ville épargnée (1953) est celui qu’elle aimait le plus, et dont elle pensait qu’il pouvait nous aider à résister.

Who still remembers Elizabeth Porquerol, who died in 2008 ? It is hard to conceive of a writer more determined not to have a career. Journalist (she was one of the few who immediately understood Celine’s importance), reporter, editor for the Book Guild of Lausanne, always under the cover of pseudonyms, she was also a novelist. Detesting History, in which she saw a flaunting of human perversity and of the foolishness which it exploits, she did not find in fiction a refuge against the storm. Most of her novels do not show us in a reassuring light. La ville épargnée [The Spared City] was the one she preferred and which she thought would help us to resist.