Editorial (26)

Editorial

Nicolas Tenzer

La présente livraison du Banquet poursuit le débat sur les pages noires de l’histoire ouvert avec le numéro précédent de la revue, mais il ne le conclut pas, puisqu’il se poursuivra dans les prochains… et qu’il ne saurait en lui-même être conclu.
Sans reprendre ici les axes généraux d’interrogation que nous avons exposés en introduction au numéro 25, il importe de préciser que les diverses investigations dont il est question ne sauraient former un ensemble homogène et complet. Si la question est commune, les approches sont différentes en termes de méthode et elles sont aussi nécessairement liées aux problèmes de fond. Les « pages noires », lointaines ou proches, n’ont pas eu la même portée historique dans les divers pays et leur « noirceur » ne recouvre pas la même réalité. Il n’y a pas un seul mode d’appréhension des pages de ce passé par les groupes sociaux d’un pays donné, et l’on ne saurait faire abstraction ni du régime, ni de l’évolution socio-politique depuis que ces pages ont été fermées – lorsqu’elles l’ont vraiment été , ni de l’ampleur des crimes, ni bien sûr de leur présence encore visible, à des titres divers, dans tel ou tel pays.
Le premier article, dû à l’historien de renommée internationale Serhy Yekelchyk, examine un aspect particulier de la mémoire des pages sombres de l’histoire ukrainienne : celui des crimes du stalinisme. Bien sûr, chacun sait – et nous y reviendrons dans un prochain numéro – qu’il existe en ce pays une autre dimension : celle du judéocide perpétré par les nazis avec la complicité d’une partie de la population ukrainienne. Mais c’est une autre investigation que propose l’historien. La mémoire des crimes soviétiques commis en Ukraine entre dans un processus mémoriel croisé entre ce pays et la Russie. On pourra, en effet, pointer autant les similitudes – la Russie et les autres anciennes républiques soviétiques ont pâti aussi du communisme – que les spécificités – puisqu’il existe bien un caractère propre aux crimes commis en Ukraine. Dans ce pays, comme le montre S. Yekelchyk, s’est installé un « narratif de victimisation », qui fut et reste aussi un instrument d’indépendance et de conflit avec le voisin russe. De plus, ce processus ne concerne pas les russophones d’Ukraine orientale, ce qui participe à la brisure politique de la nation. L’histoire récente aussi déplace les curseurs : après un temps relativement bref de condamnation commune du stalinisme entre les historiens russes et ukrainiens, la mise en évidence du caractère propre de la Terreur subie en Ukraine, qui a conduit à un génocide (Grande Famine), l’a emporté. On peut aussi retrouver, chez quelques historiens ultra-nationalistes, des allusions antisémites, ainsi lorsque ceux-ci insistent sur les patronymes juifs de certains officiers des services spéciaux staliniens. La conclusion de l’auteur n’est pas dépourvue d’un certain pessimisme : la condamnation du stalinisme – n’assiste-t-on pas, par ailleurs, à des tentatives de réhabilitation de Staline en Russie ? – ne sert pas nécessairement, en Russie comme en Ukraine, à une éducation pour le présent. On tire peu de leçons de ces épisodes sanglants en matière de droits de l’homme et d’État de droit.
Les deux articles suivants portent sur les Balkans. Le premier, dû à l’historien et diplomate bosnien Slobodan Šoja, traite spécifiquement de la mémoire déchirée du passé récent de son pays. Il s’emploie ainsi à replacer l’actualité proche dans une histoire plus longue, marquée par la continuité des conflits intérieurs et extérieurs. Peut-être d’ailleurs pourra-t-on discuter son interprétation de la période de la Seconde Guerre mondiale, tout entière articulée à ses conséquences présentes. Il reste qu’il critique d’abord toutes les formes de nationalisme, serbe et autres, et la domination des considérations religieuses dans la vie politique et civile. Sa réflexion comporte aussi de féconds aperçus sur la médiatisation et, partant, la déformation du travail historiographique qui, de fait, entretient en Bosnie-Herzégovine comme dans les autres nations de l’ex-Yougoslavie, l’obsession des crimes commis par les autres. Cet envahissement du passé fait d’ailleurs qu’une histoire commune est impossible à écrire, en particulier de la période de la Deuxième Guerre et surtout des années 1992-1995, absentes des manuels scolaires bosniens – ce qui n’empêche pas la profusion d’écrits « particularistes ». Devant l’impossibilité d’écrire cette histoire sans raviver les haines, la sagesse politique exigerait, selon lui, de regarder d’abord l’avenir, en permettant que chacun accepte sinon le pardon du moins l’oubli. Mais est-ce possible ? L’attitude des dirigeants politiques et l’histoire d’autres nations ayant connu des événements plus ou moins similaires semblent montrer que non.
Le point de vue de l’historienne et philosophe française Louise Lambrichs, engagée dans le combat pour que lumière soit faite sur la réalité du « génocide », est radicalement différent. Pour elle, sans recherche de la vérité, il ne peut y avoir de réconciliation. Cette vérité ne peut manifestement apparaître sans un travail en ce sens d’abord de la justice internationale. Elle seule peut apporter une nouvelle conscience historique et nourrir le combat contre les mythes que charrie l’histoire écrite sous les auspices du nationalisme. Il convient ainsi, en retenant une acception précise de ce terme – telle qu’elle a été consacrée dans la lignée de Nuremberg pour le génocide perpétré contre les Juifs –, d’opérer un travail de distinction entre les différents types d’exactions commises pendant la guerre dans les pays de l’ex-Yougoslavie. Il importe aussi de parvenir à décrire le passé en dépassant les schémas simplificateurs : il y eut bien un antisémitisme serbe et une complicité de certains Serbes pendant la Seconde Guerre mondiale dans les crimes commis par les nazis. On le voit, en refusant le relativisme et le « renvoi dos à dos », L. Lambrichs montre que le génocide a d’abord visé les populations musulmane et, à un moindre degré, catholique en Bosnie et la population catholique en Croatie. Elle peut aussi s’alarmer de la décision de la Cour internationale de justice (CIJ) qui a débouté la Bosnie de sa plainte contre la Serbie – décision qui a, selon elle, alimenté les dénis serbes – et espérer que la plainte de Zagreb contre Belgrade aboutira. C’est, pour elle, la condition pour que les jeunes générations n’épousent pas systématiquement la cause de leurs pères. Mais l’exemple de l’Allemagne de l’après-guerre pourra-t-il être reproduit dans les Balkans ? Faudra-t-il que le déni du passé attise de nouvelles haines et un désir de revanche pour qu’une nouvelle génération accepte la vérité ? Les germes de conflits futurs ne sont certainement pas morts.
C’est à un autre type d’analyse que se livre l’historienne russe Dina Khapaeva. Comment, en effet, expliquer l’incapacité démocratique de la Russie ? Comment y rendre compte de sa fascination pour la mort et parfois le meurtre ? Comment comprendre qu’aujourd’hui il n’existe que peu de forces capables de s’opposer à des formes renaissantes de répression de type totalitaire ? Pourquoi, en somme, la précellence de ce qu’il faut bien appeler un nouvel obscurantisme qui consonne avec le reflux de toute forme de considération pour la personne ? Selon la professeur russe, on peut y voir la marque d’une forme de mentalité qui emprunte, sans le savoir, à l’esthétique gothique, dont sont empreints d’ailleurs des romans populaires à grands tirages dans ce pays. Auteur d’un essai salué par la critique, La société gothique : morphologie d’un cauchemar, non encore traduit, elle explique comment fonctionne le « modèle ». Il produit une société qui marche à l’arbitraire et à la brutalité, selon un mode d’abord anti-individualiste, ne laissant aucune part à l’intimité et à la sphère privée. Cette esthétique s’oppose radicalement à celle de la Renaissance et des Lumières, vecteurs en Occident du libéralisme politique et des droits humains, et se définit contre le rationalisme. Ce schéma gothique eut au demeurant des résonances esthétiques et politiques évidentes dans l’Allemagne nazie et il trouve des prolongements dans le style vestimentaire et musical des jeunes bandes d’extrême droite. Toute cette littérature qui se développe en Russie révèle une glorification de la Tcheka et de la culture du crime. Elle participe d’une subversion générale des valeurs – auxquelles toute possibilité universalité est déniée – et jette un regard pessimiste et destructeur sur la civilisation. Il est difficile de récuser le fait que la réalité russe n’est pas, pour au moins une partie, celle-là, ni que les bas-fonds ont acquis un nouveau droit de remonter à la surface.
Peut-on publier sous la botte ? Comment le faire avec dignité et en gardant intacte l’exigence de liberté ? Telle semble la problématique centrale pour qui étudie la vie littéraire sous l’Occupation. Dans cette analyse des écrits de Jean Schlumberger, qui est aussi un hommage à un écrivain largement et injustement oublié, Jean-Kely Paulhan montre comment a pu se déployer, dans les chroniques confiées au Figaro, rassemblées en un livre paru en 1943, un discours souterrain de contestation des valeurs de Vichy, miraculeusement passé à travers les mailles du filet de la censure. Journal d’inspiration gaulliste – et non journal résistant clandestin , finalement interdit, Le Figaro savait certes donner quelques gages au moyen de références maréchalistes obligées, mais pour mieux faire passer des messages de liberté dont témoignent les écrits de Schlumberger. Pratiquant le décalage, parfois le langage codé, il a pu aller jusqu’au point le plus extrême où il pouvait s’aventurer pour rappeler à ses lecteurs les principes de dignité, de liberté et de devoir – en particulier des élites. Les multiples exemples que donne J.-K. Paulhan témoignent de sa capacité à promouvoir l’intelligence contre l’émotion et l’esprit critique contre la servilité. Toute contribution à l’écriture des pages noires et à leur mémoire doit restituer, dans sa vérité, l’action des esprits qui ne plient pas.

N. T.