Faire mémoire du passé stalinien : la Grande Purge dans la mémoire collective russe et ukrainienne

Faire mémoire du passé stalinien : la Grande Purge dans la mémoire collective russe et ukrainienne

Serhy Yekelchyk

Comment les sociétés se souviennent

C’est seulement lors de la fondation d’États à l’ère du nationalisme moderne que la notion floue de « mémoire collective » a acquis de l’importance. Cette obsession vis-à-vis de l’interprétation du passé, caractéristique de tout nationalisme, reflète la nature de l’identité nationale moderne, qui repose sur l’idéal nécessaire de la continuité « naturelle » du passé, du présent et de l’avenir commun d’un peuple. Cette obsession nationaliste est renforcée par le fait que se souvenir est un acte individuel, considération qui pousse certains sociologues à voir le terme « mémoire collective » comme, au mieux, une métaphore problématique . La contribution de Maurice Halbwachs, sociologue français du début du vingtième siècle, fut bien plus constructive. Il suggéra que les individus ne peuvent retenir et activer des souvenirs purement personnels que si ceux-ci sont construits au sein de certains groupes sociaux (comme la famille, la religion ou la nation) et entretenus par ces groupes . L’insistance de Halbwachs sur la contextualisation sociale des souvenirs personnels a influencé d’importants chercheurs sur la mémoire sociale au vingtième siècle, tels Pierre Nora et Yosef Yerushalmi, qui ont tous deux perpétué la distinction de Halbwachs entre mémoire collective et Histoire.
Selon Halbwachs, « l’Histoire générale ne commence que lorsque la tradition finit et que la mémoire sociale s’estompe ou se brise. » Autrement dit, la mémoire historique représente un passé plus distant, qui n’existe plus en tant que mémoire collective et avec lequel tout rapport vivant a cessé. De plus, la mémoire collective consiste en de multiples voix provenant de différents groupes, alors que la façon de raconter l’Histoire est unitaire . Dans sa fameuse série Lieux de mémoire, Nora tenta de décrire une multitude de monuments, lieux et images français comme des « sites » de mémoire, faisant jadis partie d’une mémoire collective vivante mais qui ont depuis longtemps été établis en tant qu’objets de mémoire historique. De même, Yerushalmi regrette la perte de la mémoire collective vivante sous un assaut de représentations historiques modernes, incluant la production de l’Histoire universitaire et le discours préservationniste . Selon cette interprétation, la mémoire collective contemporaine incorpore à la fois la mémoire historique comme connaissance de notre passé, et la mémoire sociale comme connaissance de nos expériences vécues. Cependant, cette dernière est vouée à disparaître et à être remplacée parmi les prochaines générations par l’assimilation de la mémoire historique de notre époque.
Un élément majeur qui manque à ce schéma est l’instant où la mémoire historique est intériorisée par un individu. Ce processus individuel qu’est la réminiscence, qui redéfinit les souvenirs privés par rapport à la structure des connaissances publiques et contemporaines du passé, correspond également à l’instant où l’individu définit son moi, car une prise de conscience de l’Histoire pose les bases d’une identité nationale moderne. Certaines tentatives de rétablissement de l’action individuelle par ce processus sont à cet effet intéressantes. Amos Funkenstein a proposé l’utilisation du terme « conscience historique » pour désigner ce désir des individus de comprendre leurs expériences d’un point de vue historique. Susan A. Crane, en allant plus loin, suggéra que les individus peuvent intérioriser la mémoire historique publique en tant que mémoire collective, en vivant l’expérience consistant à découvrir leur passé . En d’autres termes, nous n’avons pas besoin d’être témoins des grands triomphes ou tragédies du passé. Il nous suffit de lire un livre d’histoire et d’en tirer notre compréhension personnelle (ou partagée avec d’autres) du passé, qui ne coïncide pas forcément avec l’interprétation du livre, mais qu’un lecteur pourrait défendre avec passion, en se fondant sur son propre processus de compréhension.
Si une participation personnelle et consciente au processus de réminiscence et d’oubli est un pré-requis pour qu’une société puisse forger sa « conscience historique », alors tous les projets de mémoire dont l’État se fait le grand ordonnateur sont « à hauts risques » dès le départ, du fait que l’État ne peut contrôler les interprétations personnelles des récits historiques. Une difficulté plus grande encore pour les idéologues survient dans les cas où la mémoire collective et vivante des événements n’est pas encore totalement perdue, comme c’est le cas pour la Grande Terreur, dont beaucoup de Russes et d’Ukrainiens se souviennent encore aujourd’hui, et pour qui elle reste une part importante de leur histoire familiale en tant que tragédie ayant directement influé sur la vie de leurs parents ou grands-parents. Pourtant, paradoxalement, de tels souvenirs, qui sont à la fois traités dans les livres d’histoire et au sein des histoires familiales, représentent pour les hommes politiques à la fois des défis et des opportunités. Imposer l’assimilation de leur propre interprétation du passé est leur but principal, mais la possibilité de jouer sur les tragédies du passé pour mobiliser la population de manière politique est également une opportunité recherchée.

Imaginer la Russie et l’Ukraine post-soviétiques

La comparaison de la mémoire (d’un point de vue politique) de la Russie et de l’Ukraine post-soviétiques est particulièrement instructive pour qui étudie le nationalisme et la construction étatique. Du fait que les deux pays ont partagé une grande partie de leur histoire nationale, le processus de séparation conceptuelle entre les deux récits historiques fut entrepris relativement tard, c’est-à-dire seulement lors du développement d’un nationalisme ukrainien moderne, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Le premier historien moderne à avoir ébauché l’idée d’une séparation du processus historique ukrainien fut Mykhailo Hrushevsky (1866-1934). Bien que son nom soit couramment associé à l’ouvrage populiste et positiviste en plusieurs volumes History of Ukraine-Rus’ (1898-1934), sa déclaration théorique la plus claire à ce sujet se trouve en réalité dans son article publié en 1904, « The Traditional Scheme of “Russian History” and the Problem of a Rational Organization of the History of Eastern Slavs ». Ironiquement, cet article apparaît dans un regroupement d’articles publié par l’Académie Impériale Russe des Sciences, Sbornik statei po slavianovedeniiu .
La révolution et la guerre civile en Ukraine, désignées dans l’historiographie ukrainienne contemporaine comme la Révolution ukrainienne de 1917-1920, aboutirent à la défaite des nationalistes ukrainiens. Cependant, la tradition hrushevskienne de considérer l’histoire ukrainienne comme indépendante de l’histoire russe survécut en Ukraine occidentale, qui était contrôlée, pendant l’entre-deux-guerres, par la Pologne, la Roumanie et la Tchécoslovaquie. Après 1945, les diasporas ukrainiennes d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest leur succédèrent en tant que gardiennes de ce récit nationaliste, qui subit du coup une importante transformation. Tout comme l’historiographie polonaise nationaliste se lamente du sort de la Pologne (ce « Christ des nations ») dans les mains de ses maîtres impériaux, le narratif historique ukrainien devint celui de la victimisation .
En un sens, il est difficile de voir comment il eût pu en être autrement. Les successeurs de Hrushevsky observèrent la Famine de 1932-1933, l’abandon des politiques d’ukrainisation et la terreur de masse depuis la Pologne ou des arrière-postes plus éloignés encore. L’arrivée des troupes soviétiques en 1939 força la plupart des intellectuels nationalistes à fuir leur foyer en s’exilant à l’étranger. Vivant dans l’ère du nationalisme intégral (une notion étrangère à leur mentor Hrushevsky), ces intellectuels ukrainiens conceptualisèrent naturellement l’histoire de leur pays comme celle de la lutte nationale du peuple ukrainien pour son indépendance, contre l’hégémonie des Polonais et des Russes . Selon cette conceptualisation, les tragédies nationales n’étaient pas moins importantes pour l’identité nationale que les victoires glorieuses (qui furent, de toute façon, peu nombreuses dans l’histoire ukrainienne moderne). Ainsi, l’historiographie de la diaspora traita les événements complexes et aux facettes multiples de la première moitié du XXe siècle à travers le prisme des triomphes et tragédies de la nation (ethnique) ukrainienne. Ceci aboutit au concept réducteur de la Révolution ukrainienne, et, globalement, à l’interprétation du stalinisme comme quelque chose d’imposé aux Ukrainiens par d’autres nations – par les Russes (« Bolcheviques russes ») et, dans certaines œuvres nationalistes plus extrémistes, par les Juifs également. Entretenu dans la diaspora, le concept nationaliste d’histoire ukrainienne fut réintroduit en Ukraine pendant la glasnost et est de nos jours dominant à la fois dans le système éducatif et les médias d’État, bien qu’il ne soit qu’à peine accepté dans les provinces russophones de l’Est et du Sud.
Néanmoins, les russophones de l’Ukraine orientale doivent être très désorientés par la version de la mémoire historique qu’ils reçoivent des médias russes. Une grande partie de leur opposition aux interprétations nationalistes ukrainiennes était fondée sur leur allégeance continue à l’identité et aux modèles historiques soviétiques. Pourtant, pendant la plus grande partie des années 1990, la politique russe en matière de mémoire incluait d’intenses noircissements du passé soviétique, et de futiles tentatives pour définir une sorte « d’idée nationale » . Aussi bien en Ukraine qu’en Russie, les nouveaux manuels scolaires condamnaient la révolution bolchevique, même si l’effondrement de la monarchie était perçue de manière différente – à Moscou, comme une tragédie détournant l’Empire russe de sa course prévue vers une modernisation de type européen, et à Kiev, comme une victoire (ou tout du moins une étape pleine d’espoir) pour le mouvement nationaliste ukrainien. Mais les événements de 1917-1920 sont déjà largement passés du royaume de la mémoire vivante à celui de l’histoire écrite, même s’ils font encore l’objet de plaidoyers partisans de la part de sympathisants communistes, à la fois en Russie et en Ukraine. Les années 1930, en comparaison, restèrent ardemment une part de la mémoire vivante.

Se débattre contre la Terreur stalinienne

À la fin des années 1980, les réactions du public devant les révélations sur les crimes staliniens étaient semblables en Russie et en Ukraine. Les activistes démocratiques des deux républiques condamnèrent le stalinisme de toute leur force, et le public en général semblait avide de publications concernant la Terreur. Les branches de la Société mémorielle situées en Ukraine entreprirent les mêmes travaux d’investigation qu’en Russie, les nationalistes ukrainiens travaillant souvent main dans la main avec des démocrates russophones.
Tout cela, cependant, changea avec l’effondrement soviétique, lorsque les nouvelles autorités commencèrent à utiliser le souvenir de la Grande Purge comme un outil pour se construire une identité, dans le but de discréditer le passé soviétique. La nouvelle classe régnante des deux pays, particulièrement après que le Parti Communiste s’est reconstitué en 1993, avait une nouvelle raison, plus pragmatique, d’incorporer la Terreur dans la mémoire officielle : pour diminuer l’attrait électoral des communistes, qui à l’époque semblaient une sérieuse menace pour les pouvoirs en place. Les programmes télévisés et les publications d’État à propos des crimes staliniens remplacèrent les « révélations » de l’époque de la glasnost.
Pourtant, une différence vit rapidement le jour entre les politiques officielles concernant la mémoire en Russie et en Ukraine. Non contentes de condamner le modèle soviétique du socialisme, les autorités ukrainiennes avaient à cœur d’affirmer l’identité nationale indépendante de leur peuple et, ainsi, la légitimité de l’État ukrainien . Leur quête d’une nouvelle idéologie rencontra le désir de la diaspora de restituer enfin à l’Ukraine le récit historique que les exilés avaient chéri pendant si longtemps, qui employait le terme « ethnique » à répétition, parmi d’autres métaphores de victimisation. Mais la Grande Purge ne figurait pas de manière proéminente dans les histoires diasporiques. Son récit n’aidait en rien à établir l’idée d’une identité nationale séparée et blessée, car il aurait été difficile de prétendre que la purge visait spécifiquement les Ukrainiens : toutes les nationalités soviétiques avaient subi de lourdes pertes. En effet, les ethnies polonaises et allemandes vivant en Ukraine étaient arrêtées (suspectes a priori de comporter des espions polonais ou allemands) proportionnellement plus que les ethnies ukrainiennes .
À la place, le nouvel État ukrainien adopta le point de vue de la mémoire diasporique, en commémorant la Famine comme le plus grand des crimes staliniens, et visant d’abord les ethnies ukrainiennes . La Famine de 1932-1933 est maintenant appelée, en Ukraine, l’Holodomor, ou terreur-famine ; une journée de deuil a été décrétée, et un projet de loi fut récemment évoqué en vue de décréter criminelle la négation de la famine. Plus important encore, les manuels scolaires et les médias acceptèrent également la notion diasporique que la Famine était un génocide intentionnel des ethnies ukrainiennes. Bien qu’il soit exact que la Famine ait été un crime terrible de l’État stalinien envers la paysannerie, elle toucha aussi durement la Russie, le Kazakhstan et les minorités vivant en Ukraine. L’idée qu’elle doit être qualifiée de génocide des Ukrainiens n’est pas encore acceptée par la majorité des historiens occidentaux. En Ukraine, cependant, c’est une idée dominante. L’une des conséquences de la classification de la Famine comme génocide est que la recherche des auteurs de ce crime est également définie en termes ethniques, désignant exclusivement les Russes et les Juifs ; mais on ne trouve généralement une argumentation aussi rudimentaire que dans des publications nationalistes marginales. L’opinion officielle, telle qu’exprimée par des sources proches du gouvernement ukrainien, est plus subtile : la Russie est responsable de la Famine parce qu’elle est le principal successeur désigné de l’Union soviétique.
Tout comme la Terreur, la Famine occupe encore une grande part de la mémoire collective vivante, désormais renforcée par les manuels d’histoire, les médias de masse, et les cérémonies d’État. Depuis la venue au pouvoir de Viktor Iouchtchenko en 2005, son administration joue souvent la carte de la Famine pendant les élections et les conflits avec la Russie. Les commentateurs de la diaspora, cependant, font remarquer avec justesse que les autorités ukrainiennes souffrent d’intermittences de la mémoire à propos de la Famine. Il n’y a toujours pas de monument important aux victimes à Kiev, seulement un petit panneau sur le mur du monastère Saint-Michel-au-Dôme-d’Or. Ces trois dernières années, plusieurs représentants du parti Orange ont soulevé la question des excuses à exiger de la Russie, mais cette question est remisée le plus souvent juste après les élections ou après le jour de commémoration (fin novembre) .
Lorsque les éducateurs et journalistes ukrainiens traitent de la terreur stalinienne de cette façon, ils ont tendance à insister sur les épisodes particuliers à leur république, comme la destruction de l’intelligentsia nationale en 1930-1933, ou les répressions soviétiques en Ukraine occidentale après guerre . Pris entre ces événements, l’usage de la terreur par les nationalistes ukrainiens contre les officiels et les civils soviétiques, pendant et après la guerre, semble presque justifié et ne pas mériter que l’on en parle. Néanmoins, une stratégie de longue date dans les livres et articles historiques ukrainiens, lorsqu’ils évoquent spécifiquement les pires années de la Grande Purge (1937 et 1938), est de souligner l’impact profond qu’elles eurent sur la culture ukrainienne, ce qui relie les années 1933 et 1937 et les change en un récit de l’extermination de l’intelligentsia nationale par les bolcheviques. Certains commentateurs influents, comme l’ancien dissident ukrainien Serhii Bilokin, sont spécialisés dans la révélation du vrai et premier nom de famille (souvent juif) d’importants officiers du NKVD en Ukraine .
Pourtant, réduire la portée de 1937 (selon le point de vue d’une nouvelle mémoire nationale) est également problématique car cette année reste encore très importante dans la mémoire collective vivante en Ukraine, comme faisant partie des histoires familiales. Les révélations de la période de la glasnost ont aussi assuré à 1937 une place proéminente dans la mémoire historique « apprise ». C’est pour ces raisons que les politiques ukrainiens ne peuvent entièrement ignorer les sites mémoriels existants, comme la tristement célèbre forêt de Bykivnia près de Kiev, où sont enterrés des dizaines de milliers de Kiéviens exécutés à la fin des années 1930. Iouchtchenko, par exemple, y fait une apparition à chaque mois de mai, pour la commémoration annuelle. Pourtant, le monument au prisonnier politique solitaire à Bykivnia n’a pas de connotations ethniques claires et ne peut aider les nouveaux dirigeants de l’Ukraine à mobiliser les allégeances populaires. Iouchtchenko utilise bien l’occasion pour attaquer politiquement ses rivaux, mais ces attaques sont généralement dirigées contre les communistes .
En Russie, la Terreur est également reléguée à l’arrière-plan de la nouvelle mémoire historique, mais pour une raison autre. En accord avec sa politique globale interne et étrangère, l’administration de Poutine s’est prononcée en faveur d’une réhabilitation partielle du stalinisme en tant que période de grandeur nationale, bien qu’elle reste opposée au socialisme en tant que tel. Alors que les débats font encore rage à propos des récentes instructions méthodologiques pour les professeurs d’histoire, et les manuels historiques à venir qui reflètent cette interprétation , les autorités russes se montrent tout à fait prêtes à continuer d’utiliser la mémoire de la Terreur comme une arme électorale pragmatique contre les communistes, déjà grandement affaiblis. Pendant la campagne de décembre 2007 précédant les élections parlementaires, le président Poutine fit, le 30 octobre, une visite hautement médiatisée à la fosse commune où étaient enterrées les victimes de la Terreur à Butovo, près de Moscou ; il évoqua alors la Terreur en tant que grande tragédie et comme exemple de ce qui peut arriver « quand des idées séduisantes mais vides sont placées au-dessus des valeurs fondamentales, les valeurs de la vie humaine, des droits de l’homme et de la liberté ». En même temps, cependant, il appela le pays à s’unir (autour du parti au pouvoir, bien entendu) pour éviter une répétition de la Terreur .
Ainsi, dans les deux pays, l’un des plus grands crimes du vingtième siècle – la terreur de masse perpétrée par l’État contre ses propres citoyens – n’a pas la place à laquelle il aurait droit dans la mémoire historique officielle, bien qu’il reste une part importante de la mémoire collective vivante. Malgré leur obsession de construire l’État et la nation, ni la Russie ni l’Ukraine n’arrivent à tirer de leçons morales pour l’avenir, à éduquer leurs citoyens à propos de cette tragique page de l’histoire, ou à l’utiliser comme exemple des violations extrêmes des droits de l’homme que peut perpétrer un État moderne.

Traduit de l’anglais par Côme Martin