Génocide, déni et répétition en Serbie, en Croatie et en Bosnie : La justice internationale face à ses responsabilités

Génocide, déni et répétition en Serbie, en Croatie et en Bosnie : La justice internationale face à ses responsabilités

Louise L. Lambrichs

Après l’immense et remarquable travail de mémoire accompli sur la Deuxième Guerre mondiale, en particulier en Allemagne de l’Ouest et en France, on aurait pu croire à l’émergence, en Occident, d’un style de conscience nouveau qui eût permis aux instances internationales de tirer les leçons de l’histoire. Visiblement – et la barrière des langues n’y est sans doute pas pour rien –, l’opération psychique, au niveau des gouvernements en tout cas, tarde à se produire. Si un grand nombre de personnes ont été frappées par la tragédie de la guerre en ex-Yougoslavie, peu ont compris les origines idéologiques de cette guerre, et beaucoup continuent de propager des discours qui, troublant les esprits, perturbent aussi l’exercice serein de la justice internationale au lieu de l’aider à statuer comme il paraîtrait souhaitable de le faire pour lutter contre les falsifications de l’histoire. À partir d’un travail mené depuis dix-huit ans, et dont les résultats ont été publiés en 2005 et 2007, la présente contribution, s’inspirant d’une conférence donnée en mars 2008 au Rectorat de Sarajevo à l’occasion du soixantième anniversaire de la Convention internationale sur la prévention et la répression du crime de génocide, tentera de mettre en évidence ces leçons qui permettent de comprendre pourquoi, surtout après un génocide, il est indispensable que la justice internationale se prononce clairement et sans ambiguïté, faute de quoi la réconciliation souhaitée risque bien de n’avoir jamais lieu .
De l’histoire occidentale du XXe siècle, on peut tirer une première leçon : c’est qu’un génocide est par définition inoubliable. Le génocide contre les Arméniens nous l’enseigne, qui continue de hanter les générations suivantes, et surtout le génocide contre les Juifs d’Europe, perpétré par les nazis avec l’aide de nombreux pays européens . On peut donc supposer que plus les années passeront, plus on parlera en Europe et dans le monde de ce qui s’est produit en Bosnie. Deuxième leçon de l’histoire : au début, la reconnaissance de ce qui s’est réellement passé est toujours le fait d’une minorité agissante, fortement combattue par l’opinion régnante. Les responsables politiques, plus exposés que d’autres et soucieux de ne pas compromettre leur carrière, mettent généralement des années à reconnaître qu’une politique génocidaire s’est produite, notamment lorsqu’elle a été menée avec leur aide – délibérée ou involontaire – ou sans qu’ils s’y soient clairement opposés. Toutefois, le travail de la société civile, possible en démocratie, même s’il est difficile puisqu’il rencontre de nombreuses résistances, finit par les y contraindre. Pour obtenir cette reconnaissance, il est donc indispensable à la fois d’être conscient des faits et de publier, de travailler avec ardeur, de traduire, de comprendre et de faire comprendre pourquoi ce génocide s’est produit, de façon à éviter que cela se reproduise. Le travail sur cette mémoire douloureuse est indispensable non seulement pour les victimes qui en resteront marquées à vie – et c’est le moindre des respects qui leur est dû – mais aussi pour les bourreaux et pour la société tout entière, notamment pour les jeunes, car il contribue à développer un style de conscience nouveau, permettant de résister aux effets délétères des mythes historiques et du négationnisme, quand ceux-ci donnent de la voix dans les débats politiques .
À présent, pour être rigoureux et permettre ainsi au sens de l’histoire d’émerger – car l’histoire qu’écrivent les humains par leurs actes et leurs discours n’est pas absurde, elle a une signification ancrée dans la culture et il est important de la mettre au jour pour éveiller les consciences, échapper autant que possible au mécanisme de répétition mortifère et construire l’avenir autrement –, il est capital de ne pas galvauder les mots et de préciser ce qui distingue radicalement un génocide d’un massacre de masse ou d’un crime contre l’humanité. Beaucoup de personnes, en Bosnie, en Croatie, en Serbie, mais aussi dans toute l’Europe, parlent de génocide pour désigner des faits isolés qui se sont produits dans des lieux isolés (on parle couramment, par exemple, du « génocide de Srebrenica »), et l’usage abusif de ce terme n’est pas seulement choquant (puisqu’il tend à banaliser le crime le plus grave qui soit), mais il est dangereux pour l’avenir – et c’est bien l’enseignement que l’on peut tirer de la guerre de Yougoslavie elle-même. Il convient donc que la démonstration soit aussi claire que possible, documentée, historiquement étayée et fondée sur des concepts solides.
De ce point de vue, le travail de mémoire accompli sur le génocide des Juifs, devenu en Europe la référence historique la plus emblématique, permet de compléter la définition donnée par Raphael Lemkin en 1946 en la détaillant. Si tout le monde aujourd’hui est d’accord pour admettre que le génocide est la volonté d’exterminer un peuple pour ce qu’il est, sa croyance confessionnelle, son appartenance, sa différence stigmatisée par son nom, etc., les interprétations varient assez largement, parmi les chercheurs, quant à ce qui doit être, ou non, qualifié de génocide. Ces débats sont alimentés par les dispositions adoptées par la Convention de l’ONU sur la prévention et la répression du génocide qui, détaillant les caractéristiques du génocide, estime que chacune relève, en soi et indépendamment des autres, du crime de génocide. Si ces dispositions procèdent de bonnes intentions, elles ne permettent pas de sortir de l’impasse que constitue le cas d’école de la guerre de Yougoslavie puisqu’elles favorisent au contraire la perpétuation d’un discours en miroir où les Serbes, s’identifiant aux Juifs après la Deuxième Guerre mondiale (sans distinguer la politique de collaboration avec l’Allemagne nazie et les règlements de comptes entre nations), se présentent depuis lors comme « victimes d’un génocide » au même titre que les Juifs. En faisant de chaque caractéristique un crime constitutif de génocide, l’ONU pourrait bien contribuer, non pas à la prévention, mais à la banalisation du concept qui devient utilisable pour tout massacre – toute population massacrée dans un lieu donné pouvant considérer qu’elle est massacrée pour ce qu’elle est. Va-t-on récrire l’histoire en prétendant que les massacres accomplis par les Allemands contre les Français, ou que les représailles alliées contre l’Allemagne nazie sont des actes de génocide ? Non, bien entendu. C’est là que la position des Juifs, revendiquant la spécificité radicale du « judéocide » par rapport aux massacres entre ressortissants des divers États-nations, se soutient pleinement, et permet d’éclairer ce qui s’est passé en Yougoslavie. En effet, lorsqu’on étudie de près la propagande de Milosevic et de ses alliés nationalistes, on observe que le négationnisme serbe, relativement aux responsabilités de la Serbie pendant la Deuxième Guerre mondiale, s’est construit sur la base d’un amalgame entre la politique de collaboration des Oustachas avec l’Allemagne nazie (contribuant à l’extermination des Juifs), et le règlement de comptes des Croates avec les Serbes qui les opprimaient depuis longtemps, et qui aurait dû être mis sur le compte de la revanche (parallèle aux règlements de comptes séculaires franco-allemands). Si « tuer les Juifs et les Serbes » était bien le slogan des Oustachas, sa mise en exergue par les nationalistes serbes a permis de masquer la politique de collaboration de la Serbie elle-même avec l’Allemagne nazie, documentée depuis et mettant en évidence que la Serbie de Nedic s’est montrée au moins aussi efficace, sinon davantage, dans l’extermination des Juifs que la Croatie de Pavelic . Cet axe de lecture s’avère, sur ce terrain particulier, très éclairant. En effet, selon notre analyse, ce « négationnisme positif » faisant valoir une prétendue amitié séculaire entre les Serbes et les Juifs , largement démentie par la tradition antisémite serbe d’une virulence exceptionnelle – pourrait bien avoir été, au cours de cette dernière guerre, le point nodal constitutif du déni international inconscient, ayant engendré la plupart des erreurs qui ont conduit, sous les yeux des troupes de l’ONU, à la répétition génocidaire déplacée en Bosnie.

Prévenir les génocides

Si l’on désire prévenir les génocides plutôt que de s’en lamenter après coup, il paraît donc plus judicieux de s’intéresser à la façon dont la mémoire historique est manipulée par les fauteurs de guerre, puisque cette manipulation apparaît comme la cause mémorielle majeure de la répétition mortifère . Et il paraît indispensable, pour sortir des différentes arguties qui encombrent le débat public, d’adopter un point de vue aussi rigoureux que radical, consistant à mettre en relation les discours et les faits ; les faits engendrés par des humains, s’ils sont la conséquence d’un certain discours, relèvent aussi d’un langage clair.
Si l’on admet, comme le fait l’ONU, qu’un génocide comporte plusieurs caractéristiques, et si l’on considère en revanche, contrairement à l’ONU, que c’est l’association de toutes ces caractéristiques, et non seulement l’existence d’une seule, qui permet de conclure qu’il y a bien eu génocide (et non seulement des crimes contre l’humanité ou des massacres de masse), alors l’analyse du cas de l’ex-Yougoslavie devient plus précise, plus claire, et permet de balayer les hésitations . Pour tenter de sortir des débats qui divisent toujours les historiens et contribuent souvent à une banalisation du fait génocidaire, il paraît utile de se focaliser, non seulement sur le fait génocidaire (qui, comme tout fait, peut donner lieu à plusieurs interprétations), mais sur les conditions nécessaires de sa réalisation.
Si nous prenons comme référence historique le génocide contre les Juifs tel qu’il fut mis en œuvre en Allemagne et perpétré, entre 1939 et 1945, avec la collaboration de nombreux pays européens dont la France de Vichy, les conditions de réalisation d’un génocide sont les suivantes : 1°) une idéologie spécifique, ancrée dans la culture depuis longtemps, et admise par la plupart des gens, parfois même sans qu’ils en mesurent le caractère criminel car ils l’ont bue, si j’ose dire, avec leur biberon ; 2°) la mise en œuvre d’une politique d’État et la collaboration des institutions liées à cet État à la mise en œuvre de cette politique planifiée (qui prend, suivant les cultures, différents styles) ; en ce sens, un génocide ne peut pas être mis en œuvre seulement par des individus ou des groupes d’individus même si ceux-ci, souscrivant à la politique de l’État dont ils se réclament, peuvent se retrouver acteurs d’un génocide ; livrés à eux-mêmes, des individus ou des groupes d’individus pourraient tout au plus commettre des crimes contre l’humanité ou des massacres de masse, mais pas un génocide stricto sensu ; 3°) la déportation et/ou l’extermination de populations civiles non combattantes, identifiées par leur nom, leur appartenance culturelle, ethnique, raciale ou religieuse ; 4°) la volonté de faire disparaître systématiquement les traces du crime ; il s’agit, autrement dit, non seulement de faire disparaître les personnes vivantes, mais aussi de les priver de tombes et de mémoire pour les générations suivantes ; 5°) des camps de concentration dans lesquels les prisonniers subissent des mauvais traitements contrevenant aux Conventions de Genève, et en particulier des mauvais traitements atteignant les fonctions reproductrices (stérilisation des hommes en âge de procréer, par exemple, pour éviter que ces personnes puissent se reproduire) ; 6°) la volonté délibérée et mise en acte de détruire les traces de la culture du peuple ou des peuples visés.
Examinons à présent chacune de ces caractéristiques pour voir lesquelles s’appliquent, ou non, à la guerre déclenchée par Belgrade contre la Croatie d’abord en 1991, puis contre la Bosnie en 1992 : 1°) existait-il, en Serbie, une idéologie spécifique, ancrée dans la culture depuis longtemps et admise par la majorité des gens, parfois même sans qu’ils s’en rendent compte ? Oui. Les textes historiques de référence qui l’attestent ont été publiés en France en 1993, avec un commentaire montrant la continuité entre cette tradition programmatique et la politique mise en œuvre par Milosevic et ses alliés nationalistes . Rappelons qu’avant cette publication, dont on peut regretter qu’elle n’ait pas fait l’objet d’une information plus large, au-delà de nos frontières, ces textes n’avaient jamais été traduits en français, qu’à ma connaissance ils n’ont toujours pas été traduits en anglais, ce qui explique sans doute les tergiversations autrement inexplicables de la justice internationale ; 2°) peut-on parler d’une politique d’État et de la collaboration des institutions liées à cet État, ayant permis la mise en œuvre de cette politique ? Oui. Outre que Florence Hartmann, s’appuyant sur les enquêtes internationales et les résolutions de l’ONU condamnant Belgrade pour son rôle en Croatie et en Bosnie, l’atteste dans Paix et châtiment, en soulignant que les preuves ont été réunies par le TPIY montrant que Milosevic tirait bien toutes les ficelles de l’armée serbo-yougoslave aussi bien en Croatie qu’en Bosnie , la chose était claire dès 1991 pour la plupart des observateurs qui, connaissant la structure totalitaire du régime communiste, se sont alarmés dès la guerre contre la Croatie de l’embargo sur les armes décrété par l’ONU en 1991, donnant la supériorité de la force à Belgrade qui contrôlait à la fois l’armée, la police ex-yougoslave et une grande partie de la bureaucratie ; 3°) peut-on considérer qu’il y a eu déportations et/ou massacres de populations civiles non combattantes identifiées par leur nom, leur appartenance culturelle ou religieuse ? La chose paraît largement prouvée, dès la guerre contre la Croatie où des villages entiers en Slavonie ont été vidés de leur population civile par les forces d’occupation, avec l’aide malencontreuse des forces dites humanitaires, et très largement en Bosnie, au grand dam d’un nombre assez important de jeunes casques bleus ; 4°) a-t-on constaté une volonté de faire systématiquement disparaître les traces des crimes ? Sans aucun doute : non seulement le déplacement systématique des charniers en Bosnie, mais le démembrement et parfois la crémation des corps, l’attestent. Ce travail de mise au jour, largement accompli depuis plus de dix ans, se poursuit avec rigueur, et gagnerait à faire l’objet d’une information très large en Serbie ; 5°) y a-t-il eu des camps de concentration dans lesquels les prisonniers subissaient des mauvais traitements contrevenant aux Conventions de Genève, et en particulier des mauvais traitements atteignant les fonctions reproductrices (stérilisation des hommes, par exemple, pour éviter que ces hommes puissent procréer) ? Oui. Les enquêtes journalistiques et internationales en ont, très tôt dans le courant de la guerre, établi les preuves médicalement constatées ; 6°) y a-t-il eu volonté de détruire les traces de la culture du peuple ou des peuples visés ? Oui, et cela a commencé par la Croatie, où les forces serbes ont bombardé les églises et les cimetières, qui ne sont pas des objectifs militaires. À l’époque, pour qualifier cette politique spécifique consistant à vouloir effacer les traces de la mémoire du peuple visé, l’historien Mirko D. Grmek a même inventé un mot nouveau : mémoricide . À Sarajevo, la destruction de la bibliothèque et des mosquées fait partie de la même stratégie d’effacement de la culture.
L’ensemble de ces réponses affirmatives permet de conclure qu’il y a bien eu, sur une partie du territoire croate et surtout en Bosnie, non seulement des crimes contre l’humanité et des massacres localisés, mais une politique authentiquement génocidaire, dirigée principalement contre des populations croates et bosniaques (slaves européens de confession catholique et musulmane ). On voit par là que le génocide est la volonté mise en acte non seulement d’exterminer les populations vivantes, mais aussi d’effacer toute trace de leur passé sur terre (en effaçant les traces de leur culture) ainsi que tout avenir possible (en stérilisant les hommes en âge de se reproduire ).

Sur le négationnisme serbe

Vu les faits constatés et largement documentés, vu la publication des textes historiques de référence témoignant de l’idéologie mise en œuvre, vu en outre l’abondance des analyses pertinentes publiées non seulement en France mais en Angleterre et au Canada, on peut déplorer que dix-sept ans après le début de cette guerre, le discours officiel français, européen et plus largement international ne se montre pas plus clair sur ces événements dont nous avons été témoins. Toutefois, il est probable que cette absence de clarté tient en partie au fait que la question centrale et capitale du négationnisme serbe , bien que documentée en France, et qui seule permet de comprendre le mécanisme de répétition génocidaire, n’a jusqu’ici pas pu être soulevée dans le débat public. Ce défaut de débat explique sans doute l’ambiguïté des décisions de la Cour internationale de Justice (CIJ) qui, bien que l’ONU condamne officiellement le négationnisme depuis 2007, a débouté la Bosnie de sa plainte en omettant de pointer le négationnisme serbe, en refusant de prendre en compte le fait que la Serbie n’a jamais reconnu ses responsabilités dans l’extermination des Juifs et en reprochant à la Serbie, dans cette dernière guerre de ne pas avoir empêché le génocide (limité jusqu’ici par l’ONU au massacre de Srebrenica ). Or, empêcher le génocide relevait, au moins dans l’esprit des populations, de la mission des troupes de l’ONU, dont on peut rappeler qu’elles étaient présentes sur le terrain depuis 1991, et qu’elles ont créé des « zones de sécurité » dans lesquelles elles ont désarmé les populations qui furent ensuite abandonnées et massacrées. De plus, le jugement de la CIJ se heurte à un paradoxe logique qu’il paraît nécessaire de souligner. Si les conditions de réalisation d’un génocide sont bien celles énumérées plus haut, alors on ne voit guère comment une armée aidée de milices ayant planifié un génocide irait soudain l’empêcher. Ce jugement international apparaît donc comme une stratégie défensive, destinée à protéger la communauté internationale de ses responsabilités spécifiques, plutôt que comme l’expression d’une volonté déterminée de reconnaître et de faire reconnaître la réalité des crimes et des responsabilités locales. Or, vu la permanence des dénis serbes actuels, combattus par les activistes de Belgrade, cette stratégie défensive paraît contre-productive. Comme le rapporte Sonja Biserko, directrice du Comité Helsinki pour les droits humains en Serbie et soumise à Belgrade à toutes sortes d’attaques qui font craindre pour son sort , les mêmes discours qu’avant la guerre continuent de se propager en Serbie, grâce en particulier aux nouvelles publications de Dobrica Cosic (qui accuse toujours les Croates et les Musulmans d’être responsables de la guerre), tandis que les manuels serbes continuent d’enseigner aux jeunes générations tous les lieux où les Serbes, pendant cette guerre, auraient subi un génocide.
Ainsi, malgré ce que voudrait laisser croire le discours actuel, rien n’a profondément changé à Belgrade, de même que chez les nationalistes serbes de la diaspora qui continuent de prétendre, à Paris tout au moins, que « Srebrenica, c’est du cinéma ». Et c’est toujours une petite minorité, là-bas, qui reconnaît les faits et travaille à les faire reconnaître dans toute leur ampleur, tandis que depuis la fin de la guerre, c’est aussi une minorité qui, à Paris et en Europe, travaille dans le même sens, en étant combattue à la fois par les nationalistes… et par les partisans inconditionnels de la justice internationale qui, sans approfondir la question, établissent depuis quinze ans des symétries contestables, voire abusives, entre les différents « belligérants », pour éviter d’aborder la question délicate des responsabilités locales des forces de l’ONU . Il est intéressant, et tragique pour les populations locales confrontées aujourd’hui aux propagandes induites aussi par le discours international, d’observer à quel point la justice pénale internationale, jugeant des bourreaux et des victimes « de tous les côtés » sans mettre en évidence la responsabilité spécifique des États (et précisément de l’État serbe dans l’agression ), contribue en réalité à l’effacement de la question politique, idéologique et mémorielle qui fut à l’origine de cette guerre et dont seule l’étude détaillée permet une lecture claire des événements.
Cet effacement du politique, dans le discours occidental, au profit d’un discours sur la criminalité organisée pourrait bien masquer ce qui relève d’une politique qui poursuit ses objectifs par d’autres chemins. Si l’on se souvient que les troupes russes, alliées traditionnelles de la Serbie (et dont Dobrica Cosic attendait un soutien plus explicite en 1991-1995) se trouvaient sur le territoire ex-yougoslave et ont pu constater ainsi ce qu’il est convenu d’appeler l’impuissance européenne, si l’on est conscient que l’ancienne URSS se trouve dans une situation comparable à celle de la Serbie : totalitarisme et négationnisme associés, engendrant toutes sortes de manipulations mémorielles soutenues également par une Église orthodoxe nationale, de tradition antisémite et antimusulmane, on ne peut qu’être inquiet devant l’annonce récente par Ria Novosti d’une coopération renforcée entre la Russie et la Serbie contre le crime transnational : ces nouvelles alliances ne seraient-elles pas en train de sceller les fractures européennes existant entre l’Ouest (démocratique, traditionnellement catholique, protestant) et l’Est (anciennement totalitaire, de tradition orthodoxe et qui, sous couvert d’un discours anticapitaliste, n’a rien abandonné de sa virulence contre les États-Unis) ?
Ces alliances politiques qui se consolident dans les Balkans, à la faveur de la non-condamnation de la Serbie pour ses crimes et dans une logique anti-américaine, paraissent moins destinées à favoriser l’Union souhaitée en Europe qu’à creuser des divisions non seulement locales, mais internationales. C’est là une raison supplémentaire pour déplorer que la justice internationale n’ait pas jusqu’ici été plus clairvoyante et plus ferme : en effet, un jugement clair aurait rendu service aux activistes de Belgrade et l’Union européenne aurait pu, de façon moins ambiguë, tendre à la Serbie une main amie, dans une logique d’alliance avec une jeune génération qui n’est pas responsable de ce qui s’est passé mais qui en porte le poids, dans la perspective d’un travail de mémoire et de conscience qui pourrait porter ses fruits dans toute l’Europe de l’Est.

La justice internationale écrit l’avenir des jeunes générations

Le débat sera-t-il relancé à l’occasion du procès intenté par la Croatie à la Serbie ? Vu les positions soutenues jusqu’à présent, on peut en douter, sans pour autant désespérer qu’un éclair de conscience, articulé à des souvenirs pas si lointains, émerge ici ou là. Il paraît capital en effet, vu la stagnation, voire la répétition, ou encore la radicalisation des discours négateurs en Serbie, en Bosnie (particulièrement en Republika Srpska), et même parfois en Croatie (de la part des dirigeants officiels des Serbes de Croatie), que la communauté internationale et la justice internationale adoptent un langage et des positions plus clairs. Car la façon dont se prononcera la justice internationale déterminera l’écriture de l’histoire, et c’est elle qui permettra ou non qu’un travail de mémoire et de conscience, rendu impossible par le totalitarisme titiste, commence enfin pour la nouvelle génération, de Zagreb à Belgrade en passant par Sarajevo. Il serait souhaitable, en effet, de ne pas se bercer d’illusions : soit la justice internationale reconnaît les faits – à savoir le crime contre la paix commis par Belgrade, l’agression contre la Croatie et la Bosnie, et la politique génocidaire unilatérale menée par Milosevic et ses complices –, et à partir de là, on peut espérer que la tendance à Belgrade lentement s’inverse, permettant progressivement d’apaiser la région en marginalisant peu à peu les nationalistes extrêmes grâce à la mise au jour de leurs responsabilités, soit cette même justice reste dans la logique ambiguë qui est la sienne depuis plus de dix ans et contribue, faute d’un tranchant suffisant, à favoriser les dénis locaux, ce qui aboutira à une paralysie de la région, et sans doute à une radicalisation souterraine, d’un côté des forces nationalistes serbes en Croatie, mais surtout en Serbie et en Bosnie, et de l’autre des partis musulmans culminant, à terme, à une répétition des violences.
L’espoir qu’a soulevé la CIJ en Croatie, en déclarant recevable sa plainte contre la Serbie (et ce, le 18 novembre 2008, date symbolique de la chute de Vukovar en 1991), existe, mais il est mince. En effet, si l’on se place du point de vue de cette cour internationale, et si l’on a compris sa logique, on voit d’emblée le problème auquel elle va se heurter : ayant statué comme elle l’a fait pour la Bosnie, qui fut la seconde et principale victime du génocide perpétré à l’initiative de Belgrade (et les Croates de Bosnie centrale furent, dans ce pays, victimes de la politique d’épuration des tchetniks aussi bien que les Musulmans), comment pourra-t-elle donner raison à la Croatie sans se déjuger elle-même ? Les juges craindront sans doute qu’un jugement favorable à la Croatie entraîne chez les Bosniaques un sentiment (justifié) d’injustice, puisque étant eux-mêmes les plus grandes victimes de cette guerre, ils n’ont pas obtenu de cette cour le jugement qu’ils pouvaient légitimement en attendre . Toutefois, le courage de la justice – et juger exige en effet un certain courage – voudrait que les juges reconnaissent simplement les faits dont nous avons été témoins, à savoir que la Croatie a été agressée en 1991, et que dès 1991, des populations croates ont été déportées dans des camps de concentration situés sur le territoire de la Serbie . Que le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie n’ait pas prêté une oreille plus attentive aux demandes des juristes croates relativement à ces camps laisse perplexe. Car l’existence même de ces camps, dont certains se situent aux mêmes endroits que les camps destinés aux Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale, témoigne à la fois de la responsabilité spécifique de la Serbie dès 1991, et du caractère répétitif de cette politique génocidaire .
Si la CIJ désire aujourd’hui prévenir de nouvelles répétitions mortifères, elle pourrait s’inspirer de l’exemple de la jeunesse allemande, témoignant de l’évolution possible des mentalités après un jugement clair et un travail de mémoire authentique et sans compromis. La justice internationale a le choix, autrement dit, entre deux styles de répétition : l’une mortifère (si le jugement attendu, reconnaissant les faits, n’est pas au rendez-vous), et l’autre vertueuse, supposant que les juges ont compris les sources idéologiques et mémorielles de ce nouveau génocide. Ouvrir aux jeunes générations en Serbie, en Bosnie et en Croatie la possibilité d’un travail critique de mémoire paraît difficile sans un jugement évitant l’équivoque, et qui seul pourrait conduire à une réconciliation qui ne soit pas de façade. Pour mesurer la responsabilité de la Cour dans cette affaire, il faut sans doute s’extraire des arguments purement juridiques, toujours opposables, pour interroger la conscience historique des juges eux-mêmes. Tous ceux qui ont travaillé depuis plus de quinze ans sur cette guerre et qui en ont pleinement mesuré l’horreur le savent : le procès de la Croatie contre la Serbie est le procès de la dernière chance, et il faut espérer que la CIJ s’en saisira pour reconnaître ce qui s’est passé, à savoir l’agression de la Croatie par Belgrade, et le caractère génocidaire de la politique menée par Milosevic et ses alliés contre ce pays qui entrera bientôt en Europe. Regarder avec courage les vieux démons en face est une étape nécessaire pour devenir capable de leur tourner le dos. À force de travail et de débats, l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale a inscrit cette vérité humaine dans nos chairs comme dans nos mémoires. Débouter la Croatie, ce serait au contraire passer par profits et pertes le négationnisme serbe, inscrire le déni de l’agression serbe dans l’histoire serbe et plus largement européenne, autrement dit inscrire durablement dans les mémoires la falsification de l’histoire que cette justice s’est justement donné pour fonction et mission d’éviter.