Paroles vraies à travers le chaos : les chroniques de Schlumberger sous l’Occupation

Paroles vraies à travers le chaos : les chroniques de Schlumberger sous l’Occupation

Jean-Kely Paulhan

« Il n’est pas bon de trop dire à des hommes qu’ils sont esclaves. Ils finissent par le croire. » J. Guéhenno, 23 mai 1941

Pour Élisabeth Porquerol

« Publier sous la botte »… L’expression a eu et continue de remporter un franc succès. Elle donne le sentiment d’exprimer une situation simple : la décision de se faire imprimer, dans un pays vaincu et occupé par une armée ennemie, implique un consentement à cette occupation, qui va de la lâcheté à la compromission. L’image de la botte est facile à mémoriser, un peu comme les anciennes affiches de propagande, avec leur symbolisme lourd mais efficace. Celui qui publie doit ramper (comme un serpent, sans doute une vipère… lubrique ou non), à moins que le censeur botté ne soit monté sur sa table de travail. La pression du pied ne doit pas écraser la main qui écrit, mais l’on suppose que le regard de l’homme écrivant ne se détache jamais de cette botte. En même temps, si l’oppresseur se tient droit, l’on peut aussi s’interroger sur ce qu’il peut voir des signes tracés à côté de sa botte plutôt que sous elle. L’image ne doit pas être contemplée : quelques secondes de plus et sa cohérence première se défait. Il est vrai qu’elle ne doit pas inciter à la réflexion, plutôt empêcher de se poser des questions, menacer d’opprobre les questionneurs : il y a une ligne à ne pas franchir.
Nouveaux Jalons (Sagittaire, 1943) de Jean Schlumberger, disparu il y a quarante ans, incite pourtant à ne pas se satisfaire des démarcations établies, à revendiquer un droit de regard, et, surtout, un droit de lecture. Nous ne chercherons pas ici à mettre en cause un « point de vue moral » qui, au fond, emporte notre assentiment : publier pour soutenir un pouvoir armé qui cherche à contrôler les corps et les esprits n’est pas respectable. (L’affirmer en 2008 en France n’a d’ailleurs rien de très dangereux ni d’original.) Notre propos est autre : sans contester le droit de retrait de certains ni la dignité qu’il signifiait hautement, chercher si l’esprit de résistance s’exprimait seulement dans ce refus de publier, dans ce « silence public ».
Nous avons aussi voulu rendre justice à un homme un peu oublié, effacé par son appartenance au cercle du « contemporain capital », Gide. Au point qu’on se dispense de le lire, comme en témoigne une récente histoire du Figaro, ironisant sur un témoignage essentiel, dont le journal a perdu le souvenir : « L’écrivain Jean Schlumberger adopte la tenue de camouflage qu’il ne quittera plus : celle d’un homme qui interroge l’Histoire. »
Le mépris vient de loin, et, comme souvent, des plus proches qui l’autorisent en quelque sorte chez les autres. Au point que Schlumberger paraît s’y résigner, froidement, pratiquant l’art « de se faire oublier de ses propres contemporains » . Lors de la publication du premier volume de Jalons, il note que la condescendance de Gide, lui reprochant au fond de ne pas être assez provocateur, se justifie sans doute, en termes de carrière. Des termes que la gravité des circonstances lui fait refuser : « Certains [articles] sont excellents [m’écrit Gide]. On ne pourrait leur reprocher qu’une chose : c’est de ne soulever jamais la protestation. On est contraint d’acquiescer sur toute la ligne, tant, lors même que tu es le plus hardi, tu l’es avec modération. » Réaction de Schlumberger, sans doute piqué au vif mais aussi lucide : « Ces quelques mots sont bien caractéristiques. Impossibilité où est Gide de quitter le terrain de l’œuvre d’art, de l’auteur qui souhaite briller. Aucun souci de l’utile, des chances qu’on a de telle ou telle manière d’agir efficacement sur les gens : ce n’est pas en soulevant des protestations qu’on soutient les courages. Mais évidemment, dans vingt ans, c’est le paradoxal qui gardera son sel. »
Quand surviennent la guerre et l’occupation allemande, contrairement aux générations plus jeunes, Schlumberger n’a ni besoin d’« apprendre à nommer la France » , ni besoin de se déprendre d’une obsession de son « moi » .
L’homme qui s’amuse de l’exaspération de Roger Martin du Gard à propos de la petite cour de Cabris , qui remarque : « Une fois de plus on constate combien la guerre l’a [Gide] peu atteint » , a un passé de modéré ; plutôt conservateur, selon les critères de 2008, il a su clairement s’engager et, d’abord, engager sa propre vie : combattant volontaire de la Grande Guerre, il appartenait à la branche de la famille Schlumberger qui avait choisi la France, contre la décision du patriarche de la famille. Il avait été aussi, encore mineur, un dreyfusard actif, avant de soutenir le mouvement des universités populaires. Il hésite en 1919 à rejoindre le « Parti de l’Intelligence » , proteste auprès de Jean Paulhan contre la publication du communiste Aragon dans La Nouvelle Revue Française au début de la Seconde Guerre.
On connaît aussi l’horreur (partagée par toute la « famille Gide ») que lui a inspirée Guéhenno, « ce furieux », discourant lors de la séance de clôture du Congrès international des écrivains pour la Défense de la culture, un certain 25 juin 1935 .
Avant de lire les chroniques de Schlumberger entre 1941 et 1942, reprises en 1943 dans Nouveaux Jalons, il faut s’intéresser aux lieux où il a décidé de les présenter. L’écrasante majorité de cette cinquantaine de textes a été publiée dans Le Figaro, limité à quelques pages, replié depuis 1940 à Lyon, en zone non occupée, sous l’autorité directe de Vichy, dont la censure retarde parfois la parution d’un texte ou l’interdit (beaucoup plus rarement) . Après l’occupation totale du territoire français, ces textes, publiés dans le journal et les textes censurés sont réédités, en 1943 par un éditeur parisien replié à Marseille, les Éditions du Sagittaire. En tête du volume, où les chroniques, non reprises dans leur ordre de publication chronologique, voient parfois leurs titres légèrement modifiés, un écrit un peu plus long, « Fidélité à soi-même », paru dans la revue Fontaine, connue pour son esprit de résistance, à Alger, en mai 1942.

Les Nouveaux Jalons de 1943 au Sagittaire : un manifeste pour la Résistance ?

Les deux lectures de ces textes montrent à quel point contexte, format, support, orientent la perception d’un message. L’objet livre peut apparaître comme un manifeste légal ou toléré en faveur de la Résistance. Page après page, toutes les valeurs sur lesquelles Vichy s’est construit se trouvent analysées, contestées, déconstruites, relativisées dans le cas le plus favorable au gouvernement en place. Le lecteur d’aujourd’hui s’interroge sur les raisons qui ont pu faire autoriser un tel livre, qui se clôt sur trois appels à la défense de la patrie, non équivoques : « Porte-France », « Patriotisme absolu », « Contestation pour l’âme de la France ».
Nous n’en connaissons pas exactement le tirage mais savons que le livre, épuisé, a été réédité deux ans plus tard. Le Sagittaire, entreprise prospère sous l’Occupation, qui voit augmenter la demande dans des proportions considérables – « Ce sont les manuscrits qui manquent, non les acheteurs » – tient néanmoins « une place anecdotique dans le paysage éditorial de l’époque » , avec des tirages moyens de 3 300 exemplaires et des ventes moyennes de 2 700 exemplaires .
Pourquoi avoir publié dans cette maison, éloignée de Paris, plutôt que chez l’éditeur habituel de Schlumberger, Gallimard ? Ce dernier était sans doute surveillé de beaucoup plus près par les autorités d’occupation qu’une petite maison devenue provinciale au moment de la guerre. Par ailleurs, le vrai patron du Sagittaire, Léon Pierre-Quint était juif, entré dans la clandestinité, et continuait, dans des conditions de plus en plus difficiles, à gérer l’entreprise, avec l’aide d’amis « aryens » qui lui étaient tout dévoués. Les Éditions du Sagittaire se situaient loin d’une littérature de résistance qui aurait attiré sur elles l’attention. Il est probable que Pierre-Quint était heureux de publier un grand nom de La Nouvelle Revue Française et du Figaro, grâce à la guerre. Mais sa démarche était d’abord commerciale et opportuniste. Son programme de 1941 annonçait un Péguy (figure obligée sous Vichy ), une histoire du combat aérien, une étude sur les « sciences captivantes », ce qui pouvait apparaître comme une sorte de tiercé gagnant compte tenu des attentes du public d’alors. L’année où il publie Nouveaux Jalons, il « sort » aussi des titres maréchalistes et respectables, un Henri Pourrat, Le Blé de Noël, et un Lucien Gachon, La Première Année, promus assez mollement semble-t-il : il fallait d’abord « donner des gages pour obtenir les quantités de papier nécessaires à l’activité sans difficultés » .
Ces titres pouvaient « couvrir » les Nouveaux Jalons, qui correspondaient sans doute mieux à l’esprit, aux espoirs de Pierre-Quint, critique littéraire qui avait consacré des études remarquées à Proust et à Gide, et ne se reconnaissait pas dans la littérature « terrienne, française [arrachée] à ces manieurs de porte-plume, souvent venus du rebut des nations étrangères, qui ont voulu dénationaliser notre esprit » préconisée par Vichy .
Schlumberger, dans l’avant-propos des Nouveaux Jalons, en revendique l’actualité et incite son lecteur à les interpréter, si nécessaire, sans hésitation excessive : « Ces essais sont nés en réponse aux événements du jour. C’est dire […] qu’ils ont tous jailli des réalités présentes. Le lecteur n’aura pas de peine à rétablir le lien qui les rattache à des préoccupations urgentes. »
Je suis partout ne s’y trompe d’ailleurs pas, qui, en 1942, s’attaque en même temps à l’ancienne Nouvelle Revue Française, « celle de Paulhan, celle des Juifs, menée par Julien Benda », et au « gaulliste » Figaro, dans les colonnes duquel « M. Schlumberger s’honore d’être antifasciste, c’est-à-dire partisan du monde gentiment conservateur, capitaliste et pourri d’hier » .
On sait que Le Figaro, replié à Lyon, en butte aux pressions de la censure de Vichy, coupé d’une partie de ses lecteurs, décida de se saborder après l’invasion allemande de la zone Sud, ce qui lui valut après la guerre de reparaître dans l’honneur. La déclaration aux lecteurs de son directeur, Pierre Brisson, fut envoyée à 8 000 abonnés le 5 décembre : « Il s’agit de mentir ou de se démettre : notre choix est fait. »

Le Figaro de 1941-42 : un quotidien gaulliste ?

Ici encore, nous ne cherchons pas à mettre en cause une histoire dont témoignent aussi les Notes de Schlumberger, et les collaborateurs parisiens qui évoquent un organe « tout rempli de hurrahs d’Angleterre et d’hosannahs (sic) hébraïques » . Nous imaginons seulement que le gaullisme du journal se déduisait de la tenue qu’il avait gardée dans les quelques pages qu’il pouvait alors publier, et d’un ton plus sobre, qui tranchait sur le culte du Maréchal dans la zone non occupée, contrastant avec les cris de haine et la propagande outrancière de la presse de Paris.
Aujourd’hui, lisant les textes qui entouraient les chroniques de Schlumberger, nous pouvons difficilement les considérer comme vibrant d’un gaullisme immodéré. Mais peut-être la simple retenue de certains articles pouvait-elle apparaître insupportable à tous les tenants de l’ordre nouveau. Quelques jours avant l’article d’Henri Poulain dans Je suis partout, paraît dans Le Figaro un article annonçant « La fin de l’armée de Gaulle » . En octobre 1941, un texte, qui montre par ailleurs une prise de distance à l’égard du collaborationnisme extrême des « Parisiens », insiste lourdement sur « civilité et tact du soldat allemand dans la rue parisienne », sur le fait qu’ « en majorité, il n’y a aucune animosité profonde contre l’Allemagne (…) sauf du fait de terroristes que tout le monde réprouve » . De nombreux articles, non signés ou parfois référencés comme provenant de l’OFI , signalent avec enthousiasme les décrets excluant les Juifs de l’économie ou encore la création d’une « Union des Israélites de France », sous contrôle du Commissariat général aux questions juives (qui « désigne les membres du Conseil d’administration et contrôle leur activité »), en précisant bien qu’ « aucune atteinte à la liberté du culte » n’est envisagée . Les auteurs du journal ne participent pas de la curée.
Le « gaullisme » du Figaro d’alors, dont les grandes plumes sont à peu près les mêmes que dans les années soixante, nous semble tenir presque exclusivement à Jean Schlumberger. Schlumberger soutenu constamment par Pierre Brisson, avec, peut-être (nous en sommes réduit à des hypothèses), la même stratégie et la même conviction que l’éditeur du Sagittaire : « passer » des textes inévitables pour en faire passer d’autres comme contrepoisons .
Porter un jugement sur Le Figaro de ces années 1941 et 1942 ? Schlumberger ne nous aide pas à saisir toute la difficulté de l’époque parce que lui-même ne peut pas connaître tous les acteurs ni toutes les forces qui s’exercent, avec comme résultats la menace de censure, le retard de publication, la censure définitive (pour le journal, mais pas systématique pour une publication en volume), sans parler de l’arrestation, toujours possible.
Ainsi l’une de ses chroniques les plus fortes, « Abandon de poste », l’inquiète d’abord parce qu’il en voit bien la charge provocatrice pour le public conservateur du Figaro, cette bourgeoisie qui s’est « rendue coupable » de l’oubli de ses responsabilités : « [je me demande] si Le Figaro osera l’imposer à sa clientèle. Mais oui, Brisson semble enchanté de cette prise de position » . La chronique finit par paraître et, soulagé, son auteur note : « Bons échos de ma chronique sur la bourgeoisie ; on est aujourd’hui hardi à peu de frais. » À peu de frais, vraiment ? Quelques jours plus tard, il remarque que la censure empêche toute expression libre : « On ne me passe décidément plus qu’un peu de bavardage moral et d’inoffensive critique littéraire. »
Dans ces circonstances, il devient impossible de préciser sa pensée, de défendre une opinion, de rétablir même un fait. Bouger, ne pas bouger, sont également dangereux ; la spontanéité qui caractérisait le libre débat, la nostalgie d’une certaine sociabilité, au moins entre intellectuels non prévenus, partageant le même respect de la démocratie, peuvent devenir des fautes graves.
Schlumberger l’apprend à ses dépens à deux reprises : les règles du jeu ne sont plus les mêmes. Comment réagir à un article élogieux de Maurice Martin du Gard, insinuant que Schlumberger, petit-fils de Guizot, ne partageait pas « son obséquieuse anglophilie » ? : « Il me serait d’ailleurs aussi difficile de relever la pointe anti-anglaise que de protester contre elle. Donc je me tais. » Jean Jardin, directeur de cabinet du président du Conseil, Pierre Laval, répond à une lettre de Schlumberger, envoyée à la demande de Pierre Brisson : « Au ton de cette réponse, je sens que j’ai eu tort et que ma lettre a été reçue avec trop de joie. » Pascal Mercier, éditeur des Notes, commente : « Jean Jardin était trop fin politique pour ne pas sentir qu’il lui fallait ménager l’avenir. »

Bavardage moral et inoffensive critique littéraire

La guerre civile des années quarante, encouragée par les occupants, pour lesquels elle représente une aide puissante (la répression n’est jamais plus efficace qu’entre gens qui se connaissent bien) a-t-elle réduit Schlumberger à ce « bavardage moral, mêlé d’inoffensive critique littéraire » qu’il paraît redouter ? Ici encore, la réalité est difficile à appréhender. Qui est le mieux placé ? L’acteur-témoin, l’observateur lointain ?
Les cinéastes sous l’Occupation avaient droit au « contemporain vague » de la comédie (Jean-Pierre Jeancolas) et des intrigues policières, au fantastique, et aux adaptations de chefs-d’œuvre littéraires « classiques » jugés, un peu vite, sans danger (« l’évasion dans l’adaptation littéraire », Jacques Siclier). Ces limites n’ont pas empêché le public, à l’affût de toutes les allusions, de s’emparer de certains films et de leur faire un triomphe, parce qu’il y voyait, à tort ou à raison peu importe, une protestation, un appel auquel il fallait répondre .
Lire les chroniques de Schlumberger, c’est éprouver dans un premier temps la petite déception que nous ressentons quand nous guettons telle image, telle réplique surtout, dans un film qui nous est devenu étranger, parce que son sujet, son rythme, le jeu des acteurs, leur physique, leur élocution, les dialogues auxquels ils se prêtent, n’appartiennent plus complètement à notre univers culturel. Schlumberger s’adresse à des lecteurs disposant d’un peu plus de temps que ceux d’aujourd’hui, ayant un bagage scolaire commun les rendant sensibles à certains mots, à certaines évocations, respectueux des gloires littéraires et philosophiques, même s’ils n’en sont pas, ou plus, familiers.
Que leur dit-il exactement ? Très peu en apparence, beaucoup si on le lit attentivement, si on est sensible aussi aux contrastes que seule une presse conservant quelques parcelles de liberté pouvait encore offrir.
S’étonner que le « gaulliste » Figaro ait publié autant d’articles « maréchalistes » ? Ou s’étonner que, très tard, il ait pu publier Schlumberger, presque jusqu’à la fin de 1942 et son interruption ? Comme dans ce numéro du 16 juin 1942, où deux chroniques s’affrontent, à gauche (dans les deux sens du mot), « Familles d’esprits » de Schlumberger, apologie du devoir de « tout hasarder » dans une crise qui balaiera les neutralités prudentes, à droite, celle de Jean Le Cour Grandmaison, Vice-président de la Fédération nationale catholique : « Des jeunes qui savent où ils vont. »
En fait, « bavardage moral » et « inoffensive critique littéraire » peuvent se révéler des moyens efficaces pour alerter les esprits, les tenir en éveil. Il n’est pas question de voir en eux une réponse à la propagande de Vichy – les temps excluent le débat sur la meilleure politique à suivre – mais à coup sûr des signaux, des appels à ne pas se laisser guider par la parole dominante, à réagir autrement. Les mots marqueurs de la culture littéraire transmise par le lycée, qui attirent moins l’attention de la censure parce que l’enseignement secondaire, surtout classique, est supposé loin des réalités politiques de l’heure , servent à introduire des réflexions d’actualité. Quant au lecteur conservateur, qui espère, en quelques dizaines de lignes, se « remonter un stock » de citations et de références propres à l’élite cultivée, parti pour une promenade littéraire de tout repos, il se voit attiré sur des chemins imprévus. Ainsi la chronique intitulée « Sycophantes » n’évoque-t-elle que Socrate, Xénophon, Platon, Tacite, et s’en prend-elle à la démocratie athénienne puis à la Terreur révolutionnaire. Rien de bien dangereux en apparence, mais Schlumberger commence sa promenade par une définition de l’honneur : « poser des règles qui ne concordent pas avec celles de l’intérêt, et qui peuvent exiger des sacrifices », l’achève sur l’impopularité grandissante d’un régime, condamné par « le mépris où, chez les Français, la délation fait immanquablement tomber » . Le recours aux mots désuets, pittoresques, qui apparaissent privés de toute charge explosive, gentiment archaïques, en même temps qu’ils créent un climat de complicité culturelle et sociale entre le chroniqueur et son public, est un des procédés les plus fréquents. Dans « Le chef au visage découvert » , Schlumberger, sans attaquer de front la mystique vichyste du chef, lui demande certes d’être « compétent, proche du peuple », mais surtout de ne pas prétendre « à un pouvoir mystérieux », avant de conclure que « la pure Europe », très exaltée aussi en ces temps, est d’abord « opposée à toute forme de satrapie ». Guéhenno emploie le même mot quelques mois avant, dans un contexte plus violent et explicite, parce qu’il est totalement libre de ce qu’il écrit .
Mais Schlumberger ne se contente pas de clins d’œil. La plupart de ses chroniques ne laissent aucun doute sur les réactions que lui inspire l’Ordre nouveau et permettent de comprendre pourquoi Je suis partout a pu voir dans la récompense de l’Académie française « à l’égard de la France d’aujourd’hui une véritable provocation ».

Fidélité à soi-même

Il revendique d’abord le droit, dans cette « France d’aujourd’hui », de ne pas oublier le passé, de relier, sereinement, l’actualité à une autre actualité, contre la politique de la table rase ou le mythe du retour à un paradis d’avant la Révolution française. C’est ainsi qu’il établit un parallèle entre la scission de la France pendant l’Affaire Dreyfus (et les reclassements qu’elle provoqua) et le bouleversement de la défaite : « Les enjeux de la lutte n’étaient rien de moins que les idées de liberté et d’autorité brusquement mises en conflit », opposant, dans la nouvelle situation, « l’intérêt personnel avec toutes ses servitudes, ses humiliantes acceptations » à un « faisceau de convictions » .
Schlumberger donne le sentiment de s’attaquer systématiquement à tous les grands thèmes par lesquels la propagande de Vichy s’efforce de refaçonner la France. Il s’élève contre l’obsession de l’action et le mépris de la réflexion intellectuelle autonome : « L’intelligence est un foyer de qualités morales ; elle a, quand il faut, ses vertus héroïques. Il y a une forme de courage, il y a une lucidité dans la résistance […] qui relèvent proprement d’elle. Et c’est elle qui maintient dans un pays ce non-conformisme fécond qui n’a rien à voir avec la brouillonne indiscipline. » Devant le discours autoritaire et paternaliste du Maréchal (« Je vous ai tenu, jusqu’ici, le langage d’un père. Je vous tiens aujourd’hui le langage du chef » ), il remarque que la dramatisation des rapports entre gouvernants et gouvernés ne peut remplacer l’explication rationnelle : « Il y a de la sagesse à ne pas faire un constant appel aux émotions d’un peuple, tout comme il est mauvais d’évoquer sans cesse l’affection de l’enfant pour le faire obéir. Ces ressorts-là s’usent vite. »
Il insiste aussi sur « le devoir d’imagination », qu’il serait funeste de réserver aux seuls artistes, montrant que l’inaptitude à prévoir les possibles, à comprendre les réactions d’autrui, conduit tout droit à l’échec politique . Évoquant pieusement le « Tout me regarde » de sa mère et sa charité active, Schlumberger rappelle à une société qui voue un culte à Jeanne d’Arc, se réfère constamment à la France chrétienne, l’essence de la sainteté : « Les saints […] sont des gens incommodes, qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, qui soulèvent des problèmes gênants, qui protestent, qui ne laissent pas dormir les consciences. Ou bien l’Occident continuera d’honorer cette charité-là, ou il perdra l’esprit même qui l’a soulevé au-dessus de l’administration gallo-romaine et du désordre barbare. »
Le « redressement intellectuel et moral » voulu par le Maréchal ne lui inspire ni contrition ni regret, juste la fière nostalgie d’un passé glorieux, dont il importe de retrouver les qualités et les convictions qui l’ont rendu possible : « Redressement signifie retour à une position droite qu’on avait précédemment. Des esclaves se dressent, un grand peuple se redresse […] et tout naturellement, son esprit lui propose des images d’un temps où sa démarche était dégagée, où son port de tête était libre. » Ici encore, la réaction est semblable à celle de Guéhenno, qui, sans contester la nécessité de grands changements, réagit, dès l’été de 1940 : « Se réformer n’est pas se renier. La pire des défaites pour les Français serait d’avoir honte de la France. » « Fidélité à soi-même » , qui ouvre les Nouveaux Jalons, est un manifeste contre deux excès, l’individualisme complaisant (le « nomadisme à l’intérieur de soi-même ») et la repentance collective, pour un dépassement des échecs, sans reniement du passé, sans « logique iconoclaste ».
Ce que propose alors Schlumberger est, en attendant des temps meilleurs, un « bricolage » tolérant et modeste, qui évite l’irréparable, inspiré d’une Antiquité, qui « préférait laisser debout côte à côte toutes sortes de divinités peu conciliables, plutôt que d’en réduire une moitié en gravats » .
Tolérant et modeste. Avant de stigmatiser son « abandon de poste », Schlumberger a mis en garde la bourgeoisie ou tous ceux qui aspirent, à la faveur de la défaite, à prendre en mains la destinée du pays, contre une réinterprétation simpliste de l’histoire. Pas plus que la patrie, l’histoire ne peut appartenir à un parti, à une partie : « l’histoire qui prend la couleur du regret trahit trop de renoncements ou des arrière-pensées trop intéressées pour être nationale. Elle ne représente plus que le rêve d’une classe. Au lieu de créer une tradition commune, elle accapare la tradition et en ferme l’accès à autrui. Si ce qu’on appelle les gauches semblent ignorer trop souvent que l’histoire dont on peut se réclamer commence avant 89, c’est grandement la faute de ceux qui prétendent clore à cette même date l’histoire de la France. »
Schlumberger se trouve ici en communion avec le Marc Bloch de L’Étrange Défaite : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Un Marc Bloch qui partageait aussi sa perception de « l’abandon de poste » dont s’était rendue coupable une partie de la bourgeoisie en 1939-40 ; un Marc Bloch dont la lutte clandestine et la mort héroïque sur le front de la Résistance, après sa participation aux deux grandes guerres du siècle, prouvent que l’honnêteté intellectuelle, l’érudition, le sens des nuances et du relatif, l’aptitude à la synthèse, l’effort d’objectivité, ne s’opposent pas, chez les meilleurs des intellectuels, au courage et à l’engagement total.

Pour une résistance

Les Nouveaux Jalons se ferment sur trois textes, non censurés, qui sans idéaliser la patrie, sans en faire un absolu, justement, malgré leurs titres qui claquent comme autant d’étendards, réhabilitent ces grandes ombres que sont les idées, les convictions, la fierté nationale… Ces idées auxquelles Guéhenno, en 1941, regrette que « personne ne croie plus » .
« Porte-France » prend pour prétexte l’altercation entre un jeune homme patriote et les occupants d’un compartiment de train, aigris, bougons, plaintifs ; le texte s’élargit en une réflexion sur la façon dont l’amour de la patrie peut se réfugier parfois dans de petits cercles, qui maintiennent une flamme, et finit par une évocation « historique » – ô combien transparente – : celle des réactions contrastées des Français, hostiles à Napoléon Ier, lors de l’effondrement de l’Empire, partagés entre égoïstes (Mme de Boigne) et désintéressés (la mère d’Edgar Quinet), ces derniers d’abord désespérés des malheurs de la France. Schlumberger s’en prend ici aux collaborateurs qui ont vu dans la défaite de la France en 1940 le rétablissement de leur pouvoir, sans faire à ce moment la moindre allusion aux débats passionnés sur le philosophe républicain Renouvier, accusé de s’être réjoui, en 1870, de la défaite française par haine de Napoléon III. Il était parfaitement informé de ces débats, mais ils avaient perdu de leur pertinence, provisoirement, depuis que les partisans de la République et de la démocratie, vaincus, étaient pourchassés .
Schlumberger montre aussi dans « Patriotisme absolu » la « jeunesse » du sentiment national dans l’histoire de France et les conditions qui le rendent fragile : pas de patriotisme ardent sans invasion du territoire, pas de patriotisme ardent sans identification à la Nation (dès qu’un chef prétend le détourner à son usage, le sentiment dépérit).
Peut-on voir dans les dernières lignes de « Contestation pour l’âme de la France » un appel à de Gaulle ? « J’attends, dit l’ange blanc, de l’excès du malheur le génie impatient qu’il lui faudra. »
Peu importe, au fond. Schlumberger, conscient que « les pays, comme les hommes, meurent moins souvent sur les champs de bataille que dans leur lit, moins souvent sous les coups de la violence que victimes d’intoxication » , a continué à écrire et à publier « sous la botte », sous les bottes. Soumis de fait à la censure de Vichy puis à une double censure après l’invasion de la zone libre. À la place qu’il occupait, à l’intérieur des limites qui lui étaient fixées.
Guéhenno, resté à Paris, où la présence allemande a un autre sens, un autre poids qu’à Lyon, au moins jusqu’à la fin de 1942, n’éprouve que mépris pour ces gens de lettres qui continuent leur « petit commerce » sous un « petit pavillon hitlérien […] au dessus des misères et des servitudes de leur pays » . « Comment écrire encore ? […] Tous les cadres de pensée dans lesquels je pensais et vivais sont peut-être détruits » a-t-il noté dès la défaite .
On connaît les échanges qu’il a eus avec Jean Paulhan sur le sens que pouvait prendre une publication sous l’Occupation. Guéhenno lui-même est pourtant tenté en avril 1941 de faire publier des notes sur le dix-huitième siècle « dans l’autre zone ». Il en est vite dissuadé : « J’ai rusé autant que j’ai pu et croyais avoir réussi. Mais Vaillant à qui j’ai lu ces notes hier soir me garantit qu’elles ne peuvent avoir d’autre effet que de me faire révoquer par Vichy, puis emprisonner par nos hôtes, étant bien entendu d’ailleurs que la censure les arrêtera. » Le risque possible n’est-il pas davantage lié à la personne de Guéhenno, proche de Blum et soutien du Front populaire, animateur de Vendredi avec le radical André Chamson et la communiste Andrée Viollis, qu’au contenu subversif de ses propos ? Schlumberger avait certes collaboré à Vendredi, mais il était d’abord lié à La NRF, chroniqueur au Figaro depuis 1937, bien moins marqué et donc plus libre de ses mouvements. Il ne dépendait pas non plus d’une hiérarchie comme le fonctionnaire, professeur, Guéhenno.
Paulhan reproche à Guéhenno non son refus de publier sous l’Occupation mais sa condamnation générale de l’acte de « publier sous la botte ». À ses yeux, la dignité d’un écrivain se perd ou se gagne seulement en fonction du texte qu’il livre et donne à juger, non en fonction de ceux qui l’entourent. « Cher Jean, écrit-il à Guéhenno, veux-tu lire les poèmes d’Éluard [« Dimanche après-midi », in Poésie 42, décembre 1941-janvier 1942]. Ils ne sont pas très obscurs. Tu m’accorderas, je crois, non pas seulement qu’É[luard] pouvait, mais qu’il devait les publier. Bien. Voici un second point : s’il n’avait pas eu Poètes à sa disposition et que La NRF [de Drieu] lui eût offert de les publier, ne devait-il pas également les donner ? […] Je voudrais seulement que tu ne tranches pas en général, dans l’abstrait (ou simplement d’après toi, pour qui la règle est certes excellente), un problème qui prend autant de formes qu’il est d’écrivains (et autant de sens divers qu’il est de courages). »
Si Schlumberger avait refusé certains compagnonnages imposés par Le Figaro, ou simplement la proximité de certains textes que nous pouvons juger aujourd’hui déshonorants, il n’aurait sans doute pas publié la plupart de ses chroniques. Le silence eût-il été préférable ?
Remarquons seulement que très rares ont été les écrivains se condamnant à un silence total, que les résistants les plus engagés avaient des comportements échappant à toute division simpliste et rassurante. Anne Simonin, évoquant l’obstination de Pierre de Lescure à faire jouer en pleine Occupation sa pièce de théâtre, Julma, le souligne : « Dans un parcours aussi cohérent que celui de Pierre de Lescure dans le refus de toute compromission avec l’occupant, il existe des zones d’ombre […] qui rappellent la complexité des choix auxquels furent confrontés les intellectuels pendant des années. » Autre grande figure de la Résistance, la romancière et historienne Édith Thomas ne fut pas aussi intransigeante qu’elle le prétend : « […] en lisant attentivement son journal intime, on s’aperçoit qu’elle essaya plusieurs fois de faire publier [Étude de femme], sous un autre titre et dans différentes versions, chez Gallimard (…) » . Quant à Louis Guilloux, à partir du moment où ses écrits ne peuvent être exploités dans un sens ou dans l’autre, il revendique son droit à l’existence littéraire avant tout : « Tout bien pesé, je crois qu’il vaut mieux publier, parce qu’il vaut mieux être vivant que mort et qu’un ouvrage [Le Paradis] de cette nature et sur ce thème ne sert ou ne dessert personne. »

Que les hommes ne s’arrêtent pas de penser

Jean Schlumberger, qui se trouvait lié à un journal replié en zone Sud, où les conditions d’expression, au moins jusqu’au grand tournant de novembre 1942, pouvaient sembler plus libérales qu’en zone occupée, a tenté le pari, réussi par Guéhenno à Marianne en 1940 : dire « la part de la France », faire œuvre de lucidité, « chercher tout ce qui fait à la France pour l’avenir une âme disponible » . « Le tout, lui avait dit son grand ami Henri Bouché, est de ne pas faire de concessions et de laisser la censure faire son métier. »
Schlumberger a tenté avec succès de continuer une œuvre interrompue, devenue impossible à Paris : empêcher « l’invasion de la vie intérieure, infiniment plus dangereuse pour un peuple qu’une invasion, qu’une occupation territoriale. » Sous une forme différente de celle de Guéhenno, plus contrainte, plus éclatée car elle n’a pas l’unité, le resserrement intime du Journal des années noires, Schlumberger a pu prendre le relais d’une haute parole réduite au silence.
D’autres que nous trouveront pourquoi cette haute parole a été la plupart du temps tolérée jusqu’en 1942, pourquoi on a permis qu’elle se déployât dans un livre en 1943, diffusé sur tout le territoire français par les Messageries Hachette. Ou bien ils affirmeront que cette publication s’inscrivait dans un plan bien conçu. Nous convaincront-ils ?
La simple lecture de ces chroniques de Schlumberger nous a au moins rempli d’admiration pour un écrivain qui a su « maintenir vivantes à travers le chaos quelques paroles vraies ». Guéhenno les maintenait dans la solitude volontaire d’un homme auquel son engagement passé interdisait de les prononcer, pour le jour où « les hommes recommencer[aient] de penser » . Schlumberger, moins exposé à l’origine, les maintenait vivantes pour que les hommes ne s’arrêtent pas de penser.
Après la Libération, rendant compte pour Le Figaro du procès de Pétain, Schlumberger, continue de réclamer le droit à une réflexion libre. Refusant de « charger un bouc émissaire de toutes les hontes et de toutes les haines », dénonçant la confusion de certains débats, de certaines accusations, les comptes rendus d’audience tronqués d’une presse partisane, il ne cherche pas pour autant à excuser Vichy, dont il a commencé d’instruire le procès dans ses chroniques. Le jugement mesuré, serein, que seul le temps rendra possible, n’a rien d’un renoncement aux valeurs chez ce « sonneur d’alarme », pour lequel « [la critique] qui fait honneur et qui peut être utile vient de notre propre camp ».