Je vous écris d’Allemagne… Les lettres du Pasteur Daniel Ollier (1883-1884)

JE VOUS ÉCRIS D’ALLEMAGNE… LES LETTRES DU PASTEUR DANIEL OLLIER (1883-1884)

« La gaieté allemande est de nature particulière. On rit avec son voisin, on fume, on boit, et jusqu’au bout on respecte le président. »

Le pasteur Daniel Ollier a été assassiné dans le lieu le plus sûr de la terre, en Suisse, sur un sentier de montagne. Un crime jamais élucidé. C’était en 1894. Nous savons peu de choses de son existence, qui donnerait l’impression, à travers la chronique familiale, d’une certaine banalité. Fils modèle, frère affectueux, pasteur animé d’une grande sincérité, religieux sans être bigot, érudit, il n’a pas eu le temps de marquer son époque, ni même l’histoire du protestantisme français.
C’est l’anti-Des Esseintes. Le héros décadent de Huysmans s’abîme dans les extravagances l’année même où Daniel Ollier achève un voyage en Allemagne entrepris à la fin de 1883 ; le périple a été minutieusement planifié pour se terminer pendant l’été de 1884, en août, mois où il doit célébrer des cultes dans plusieurs paroisses autour de Lille. Sa famille est installée dans la région depuis 1864. Alors que Des Esseintes, en partance pour Londres, s’arrête au débarcadère de Sceaux (l’actuelle gare Denfert-Rochereau du RER), estimant qu’il en a déjà bien assez vu, Daniel Ollier parcourt, quadrille l’Allemagne dans tous les sens ; il envoie trente-quatre « bonnes lettres » à sa famille.
Il faut se réjouir que la piété familiale les ait conservées, se réjouir aussi que leur auteur n’ait pas eu le temps de les transformer en un savant ouvrage qu’il aurait peut-être écrit plus tard : telles quelles, ces lettres sont un document passionnant à plusieurs égards, sur une période de l’histoire allemande, sur la France des débuts de la IIIe République, sur les protestants français devant ce nouveau régime ; écrites par un garçon d’un peu plus de 21 ans, elles permettent aussi d’entrevoir le haut niveau de culture d’une élite sociale qui ne se définissait pas par la fortune ni par la propriété, mais par une forte exigence de rigueur morale. « Être digne de… ». « L’instruction et le sérieux des classes supérieures » ne sont pas des vains mots pour les Ollier (le père de Daniel est lui-même pasteur).
Pourquoi partir pour l’Allemagne ? Claude Digeon a montré que la défaite de 1870 avait stimulé la curiosité, l’intérêt des intellectuels français pour ce pays, dont on avait depuis longtemps appris la langue, admiré les philosophes, dont maintenant on étudiait les institutions, l’organisation et le fonctionnement . Connaître et comprendre le vainqueur est aussi devenu un devoir patriotique. Les universités allemandes sont alors considérées comme les meilleures du monde et souvent présentées comme l’illustration éclatante de la supériorité intellectuelle du pays. Ce sont elles que Daniel Ollier va visiter pour connaître de première main leur enseignement, en premier lieu celui de la théologie. Muni de lettres d’introduction et de recommandation, il est aimablement reçu par de dignes pasteurs et professeurs, auxquels il demande l’autorisation d’assister à leurs cours, autorisation libéralement accordée. L’administration universitaire n’a pas son mot à dire, apparemment, et notre étudiant d’échange n’évoque nulle part les difficultés ou complications administratives qui semblent si fréquentes aujourd’hui. Étudiant exigeant, donc très critique, le jeune homme n’est pas toujours séduit ni passionné par les maîtres rencontrés ; mais il est là pour se perfectionner, améliorer sa connaissance de la langue, bien décidé à saisir toutes les occasions qui s’offrent, même les plus austères.
Protestant et français, républicain, pacifique (non « pacifiste »), meurtri par la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine, il est dans une situation complexe ; reçu chez l’ennemi, qui peut être bonhomme, accueillant, affectueux et même aimable, ou prétentieux, arrogant, agressif, ironique, dissimulant mal son anxiété, il est aussi sur des terres qui lui sont doublement chères car l’Allemagne est la patrie de Luther, car elle a reçu de nombreux réfugiés huguenots. Et ces réfugiés, « pauvres et vaillants », en même temps qu’ils sont un motif de fierté pour le voyageur français – ils ont rendu à l’Allemagne la générosité de son accueil en lui apportant la prospérité – lui rappellent constamment par leur œuvre la guerre civile française, l’impardonnable faute de Louis XIV contre une partie de son peuple.
Le voyage de Daniel Ollier est bien un récit d’apprentissage de la complexité pour un esprit que sa culture personnelle, l’héritage intellectuel, moral et religieux transmis par sa famille, a bien préparé à cette épreuve. Une épreuve dont il revient plus fort sans doute, affermi, enrichi de ces vies qu’il a côtoyées, parfois de fort près, et dont aucune n’entre dans les catégories simplistes des propagandes.
Le jeune homme n’est pourtant pas un anticonformiste ; il n’est pas prêt à écrire Le Joujou patriotisme de Remy de Gourmont . Il tient à certaines valeurs fondamentales de son temps et de sa société ; en particulier, il a une notion de la hiérarchie familiale et professionnelle qu’on qualifierait aujourd’hui de « rigide » : pour lui, « un suffragant est un suffragant » et doit « se tenir à sa place » ; c’est à son père qu’il écrit ses lettres, sans juger nécessaire de se perdre en protestations d’affection pour sa sœur malgré toute la tendresse qu’elle lui inspire. La conquête coloniale française du Tonkin, vivement contestée par un Clemenceau , ne lui inspire qu’une approbation sentencieuse et l’espoir de voir triompher les valeurs chrétiennes, portées bien haut par la République laïque. Il manifeste aussi spontanément son dégoût de la communauté juive de Prague, qu’il dit – sans distance là par rapport à la vulgate de son temps sale et corrompue . Très critique à l’égard des conquêtes et des guerres napoléoniennes, qu’il oppose à l’action bénéfique et à l’influence de Luther, il ne peut s’empêcher d’admirer le « grand homme » dans le sens où il reste un maître d’énergie.
Daniel Ollier n’est cependant pas conservateur et, dans cette France coupée en deux par la prochaine séparation de l’Église et de l’État (qui prit encore vingt ans), il se situe clairement dans le camp républicain. Étonné de l’ignorance d’un jeune diplomate français nommé en Allemagne, il remarque que ce dernier doit son poste à ses origines aristocratiques, non à sa compétence.
Protestant minoritaire dans un pays de tradition catholique, il est favorable à la distinction entre spirituel et temporel, estime que les religions en général ont tout à gagner à s’éloigner du pouvoir. Séjournant dans un pays à protestantisme d’État, loin de ressentir cette alliance entre l’Église protestante et le Trône comme une sorte de revanche, il la dénonce tout aussi radicalement que le catholicisme triomphateur en France : triompher appauvrit, dans la guerre comme dans la paix : « L’Église, écrit-il, n’est pas d’un siècle, d’un roi du moment, d’une République, l’Église est de tous les siècles, elle n’a d’autre chef et d’autres maîtres que Dieu, tel que nous l’a fait connaître Jésus-Christ (…). » Serrez les rangs !
L’Allemagne qu’il rencontre pendant ce voyage de presque dix mois est elle aussi partagée : glorieuse, sûre de son bon droit, convaincue d’avoir pris une juste revanche sur la France de Napoléon ; inquiète en même temps de la menace d’une nouvelle guerre, tellement désireuse de faire admettre par le vaincu que l’annexion de l’Alsace-Lorraine est définitive car conforme au sens de l’histoire ; une Allemagne qui ne comprend pas que le grand rival continue, malgré tout, de briller, de séduire, de créer, et pas seulement dans le domaine des « articles de Paris », qui s’imposent toujours par leur élégance dans le monde entier.
Dépassons cette histoire franco-allemande, qui a pu être surmontée grâce à des hommes comme Daniel Ollier et à ses successeurs dans les deux pays : jamais ne s’est totalement éteinte la connaissance, même ténue, de l’autre, cette petite flamme préservée par et pour quelques-uns, dans l’attente de temps meilleurs.
Au-delà de l’histoire, ce qui rend ces lettres si attachantes, ce sont les petites histoires, ces amitiés, ces regards échangés, ces moments heureux, vécus parfois dans le doute, l’incertitude du lendemain, mais arrachés à la tragédie des peuples. Leur lecture fait revivre des dizaines de visages qui ont souri au jeune homme à ses débuts dans la vie, lui ont fait partager et goûter une autre existence.
Puis, dans une atmosphère moins feutrée que celle des familles où le jeune homme a été reçu, il faut évoquer cette société d’étudiants chrétiens de Wingolf : elle constituait une vaste fraternité, qui permettait aussi d’ignorer ce sentiment de solitude si fréquent chez l’étudiant « déraciné », de compenser la désocialisation qu’auraient peut-être suscitée ces périples universitaires (un siècle avant Erasmus). Peut-être les études perdaient-elles un peu de cohérence au cours de ces voyages fréquents aux quatre coins du pays, mais les étudiants nouaient « des amitiés dans toutes les parties de l’Allemagne, dans toutes les classes de la société, dans toutes les carrières » et formaient « une union puissante qui dure pour la vie ».
Si Daniel Ollier n’appelle pas à importer en France ce modèle, déroutant pour nous, il incite au moins à le reconnaître, à se laisser ébranler par lui et à s’en inspirer. La cordialité simple et respectueuse qui unit professeurs et étudiants dans l’Allemagne d’alors a, elle aussi, un sens et parle d’une société. Dans ce qu’elle a de meilleur.
Puissent les quelques lettres ici présentées conduire prochainement un éditeur français à les éditer toutes.

Jean-Kely Paulhan

Lettre IV 2 décembre 1883

Chers parents,
[…] Cette semaine vous apportera le récit d’une fête à laquelle j’ai été invité à prendre part. L’invitation est venue en allemand, je l’ai déchiffrée. Il s’agissait d’assister au 34e anniversaire de la fondation de l’association évangélique des étudiants en théologie. Vous ne l’ignorez pas, les associations fleurissent de ce côté-ci des bords du Rhin ; il y en a de tous genres.
[…] À 8 h 15 nous entrions à Bonn, dans la Saul-Kaübe Strasse à l’hôtel Eintracht, lieu de réunion. Aussitôt présenté aux étudiants récents, j’ai été accueilli avec sympathie. On attendait les professeurs de théologie, jusqu’à leur arrivée j’ai causé et observé. Le local est une grande salle rectangulaire, assez bien décorée. Au fond, dans un massif de dracénas, de lauriers et de buis, le buste de Luther. Sur les côtés, des photographies aux murs et des bustes en plâtre ; quelques drapeaux aux diverses couleurs des sociétés et aux couleurs nationales, ornaient les murs et les appareils à gaz. Dans la salle une longue table en fer à cheval, avec des verres de bière, des livres de chants (Commersbuch), des chaises.
Les professeurs arrivés, mon candidat qui présidait a ouvert la séance. J’étais au bout de la table, à côté de M. le professeur Benrath . Après lui venaient les autres professeurs, et à droite et à gauche, les étudiants. Tout le monde s’est levé, et professeurs et étudiants ont chanté, les uns de mémoire, les autres sur le livre, un chant populaire des étudiants avec accompagnement de piano. Le candidat a ensuite prononcé son discours ; il a rappelé le but et les origines de l’association, il a fait allusion aux fêtes récentes de Niederwald et de Luther, et s’est arrêté sur une partie de son œuvre. En terminant, il a proposé une « puissante Salamandre » en l’honneur de la société et de son avenir. Cet exercice est assez curieux et sent son Moyen Âge. Au commandement du président, on boit, debout, puis, rabaissant les verres, au commandement « ein, zwei, drei » on fait avec les verres un roulement prolongé sur les tables, on lève les verres et les choque par trois fois sur les tables, ensemble et en mesure. Une fois assis, on chante de nouveau. Au toast des étudiants, Monsieur le Professeur Bender a répondu. Son toast ressemble fort à celui que Monsieur Sabatier portait dernièrement au dîner de consécration. Il a réclamé la liberté entière dans la recherche scientifique, au nom de la science, qui n’est qu’à cette condition, au nom de l’église qui n’existe pas, et n’est pas vivante, si à côté d’elle les hommes de l’étude, de l’esprit, ne cherchent, ne remuent les idées. Mais il y a plus, non seulement Monsieur Bender a parlé à peu près dans les mêmes termes que M. Sabatier, et sur le même ton, celui d’un homme qui n’est pas absolument de l’avis de ceux qui l’entourent, mais encore comme tempérament il lui ressemble assez ! Il est de taille moyenne, tête carrée, châtain clair, prêt à placer son mot et à le bien placer.
[…] Un jeune pasteur, à l’allure distinguée, qui se trouvait là, et de Bonn, si je ne me trompe, a professé son amour pour l’exégèse et la nécessité de l’union de la pratique et la théorie. Pas de théorie sans pratique, pas de théorie qui n’ait besoin de se vérifier dans la pratique. Pas de pratique qui n’ait besoin d’être fondée sur une solide théorie. La physionomie de la séance est fort curieuse : de loin, tel ou tel étudiant se lève, interpelle un professeur, « à votre santé », et le professeur qui n’a que trop à boire, fait avec ordre, et quand le tour est venu, l’interpelle à son tour, et boit à sa santé. Pour alimenter les « pompes », une roulette de bière est au fond de la salle, et le garçon va tirer votre verre. Si un étudiant parle trop, le président l’oblige à boire, pour calmer son ardeur. Ainsi les choses se poursuivent autour des bocks, dans la fumée légère, au son des plus joyeux chants de l’Allemagne, chants curieux, à vrai dire, que ces hymnes d’étudiants moitié comiques, moitié tristes, sérieux : mais d’un puissant effet quand ils sont attaqués par quarante ou cinquante voix mâles, souvent en parties.
Cependant, le bruit n’est pas trop fort, décidément la gaieté allemande est de nature particulière. On rit avec son voisin, on fume, on boit, et jusqu’au bout on respecte le président. Vous le savez, j’étais à côté de M. le Professeur Benrath, il a été fort aimable. Il connaît la France, il a écrit un ouvrage sur les Cévennes et ses protestants, il a passé quatre années à Rome. C’est un érudit fin et malin ; à Rome il a rôdé autour des cardinaux, d’aucuns prétendent qu’il en a conservé quelque chose. Il était correspondant de La Gazette de Cologne. Il m’a conté qu’à l’occasion du quatrième centenaire de Luther, il a reçu la lettre d’un professeur italien d’une Faculté de Théologie qui lui envoyait en son nom et au nom des étudiants une petite somme pour contribuer aux frais de l’érection des statues. Il m’a fort loué de voyager. « Vous n’observez pas mal, et vous ne dites pas mal non plus, vous autres Français », me disait-il ; « ainsi dans ces dernières fêtes allemandes, le meilleur récit et compte rendu du Niederwald a été publié dans le Temps, le meilleur article sur Luther dans les Débats ». Nous avons parlé un peu de tout, même de M. Bonet-Maury . « J’ai lu son livre, c’est facile à lire, mais cela ne signifie pas grand-chose. » Je lui ai fait observer que ce n’était pas l’étoile de Paris. « Je m’en doute un peu », m’a-t-il dit finement. Il m’a invité à aller le voir ; je ne l’ai pas rencontré. […]
Encore un trait dans la soirée, un étudiant apprenant que j’ai étudié à Paris : « Paris, ah ! Ce doit être colossalement beau ! » Vous ne pouvez vous imaginer le prestige que Paris a en Allemagne. Paris ! Et tous les yeux brillent. La France, et tout le monde lève les yeux ; un Français, et tout le monde regarde. Dans le monde bien élevé, c’est un sentiment de malaise ; celui d’une personne qui a des droits sur une autre, mais qui n’ose les faire valoir, craignant quelque explosion… « de furia francese ». Dans le peuple, l’ouvrier vous regarde tristement, ou durement l’enfant éclate de rire, et vous crie : « Napoléon ». En ce qui me concerne, je ne sais comment on lit sur mon visage mais souvent j’entends dire : « Un Français ! » […]
Cette soirée m’a, vous le voyez, vivement intéressé. Elle est, dans son genre, unique pour un Français. Ce n’est ni la soirée pure et simple des étudiants, ni la soirée officielle, c’est quelque chose d’intermédiaire, fort curieux. J’en retiens deux excellentes choses : le chant, moyen d’union, de distraction, joie pour le présent, souvenir pour l’avenir : la cordialité des professeurs ; l’intimité, la confiance, que des fêtes de ce genre font naître entre professeur et étudiant. On apprend ainsi à se respecter et à s’aimer. Les professeurs qui n’avaient pu venir, avaient eu grand soin de se faire excuser ou de s’excuser par lettre. […]

Mercredi matin
[…] Hier soir j’ai assisté à une belle fête d’étudiants. […] La société d’étudiants de « Wingolf » célébrait sa fête annuelle. […] Dans une grande salle, haute de 8 à 10 m, large d’autant et plus, les tables se trouvaient dressées, toujours en fer à cheval. Autour des murs, couraient des guirlandes de feuillages de chêne et de bouquets de sapin ; des drapeaux aux couleurs nationales et locales complétaient la décoration. À une tribune, ouverte sur l’un des murs, était un petit orchestre. Autour des tables, les Wingolfites : un ruban en soie, jaune et or en écharpe ; une petite casquette noire avec galon sur la tête ; telle est la tenue des membres ; les présidents, assis aux quatre coins, ont une tenue plus complète. De grandes bottes, à larges oreilles, des pantalons blancs, des vestes de velours noir soutachées, des rapières au côté. J’étais placé en face des professeurs Krafft et Christlieb, qui sont Wingolfites, à côté du jeune pasteur dont je vous ai parlé.
La société de Wingolf a des principes spéciaux : entre autres, ne pas se battre, ne pas trop boire ; et l’on reste Wingolfite pour la vie. Elle compte actuellement trois mille membres, en Allemagne et à l’étranger. Comme la soirée précédente, on a chanté, porté des toasts, fumé et bu un peu. Monsieur Krafft a rappelé les morts de l’année.
Monsieur Christlieb a exhorté les membres à rester fidèles à leur devise, in silentio, conscientia. Il a rappelé la conscience du travail des réformateurs dans le silence : Luther et ses amis, Zwingli et ses amis. Il n’a rien dit de Calvin, je ne sais pourquoi. Le pasteur, faisant allusion au mauvais temps, a dit que Wingolf devait tenir bon. Les présidents ont bu à la santé de l’association des membres des sociétés de Marburg et de Giessen, venus à la fête. On a communiqué à l’assemblée trente et quelques lettres ou télégrammes de « Vivat, Crescat, Floreat ». On a aussi causé ; présenté à MM. Krafft et Christlieb, j’ai un peu causé avec eux. Le premier connaît M. de Pressensé, qui du reste est, je le sais, le plus connu de nos protestants français avec Adolphe Monod . Le second a habité à Montpellier pendant un an ; il connaissait MM. Boniface, de Félice, Sardimont. Ici s’est terminée la première partie de la fête. La seconde était la plus curieuse. Les étudiants ont évacué la salle ; on a disposé les tables en deux files parallèles ; et aux sons de la musique, en passant sous les épées croisées des présidents, deux par deux, ils sont tous rentrés, une quarantaine. Alors a commencé une cérémonie que je ne puis vous décrire ; il faut l’avoir vue. Les présidents montent sur les chaises, derrière les deux vis-à-vis, et par une série de mouvements, en mesure, en chantant, ils enfilent les casquettes sur les rapières, puis on les remet par une autre série de mouvements ; c’est le sceau de l’amitié, on boit l’un dans le verre de l’autre ; on est devenu véritables frères, sacrés. Je ne peux prolonger aujourd’hui le compte rendu de cette fête, ce sera pour la prochaine fois, avec les réflexions qu’elle m’a fait faire (pour le vin, soyez tranquilles, j’en trouverai).

Lettre VII
Adamsdorf, 24 décembre 1883

[…] Je filais sur Berlin à toute vapeur. […] Un vieil Allemand, voyant que je ne lisais plus ma Gazette de Cologne, que je rêvais, me la demande. Un moment après, il me la rend, et me donne son opinion sur la politique, me croyant allemand. J’ai un vague souvenir qu’il m’expliquait comme quoi la France serait anéantie dans une nouvelle guerre par l’Allemagne, unie à l’Autriche et à l’Italie. Je ne voulais ni ne pouvais engager une discussion, j’ai répondu « Vous croyez ? » et me suis endormi sur cet oracle de malheur ! […]
Vous vous rendez difficilement compte de ce que c’est pour des cœurs français que d’être en Allemagne. Il faut beaucoup de courage et de patience. Oh ! On ne nous dit rien. Mais nous voyons, nous entendons, nous comprenons, nous devinons. Ce peuple songe beaucoup à la France ; il en a peur, dans sa force. Le prestige de notre pays est immense. Et nous, qui voyons cela, nous frémissons de crainte, car nous sentons le souffle d’union, d’amour pour le pays qui règne ici, et nous ne pouvons nous empêcher de dire… ce serait horrible, effroyable, si cela éclatait.

Lettre VIII
Adamsdorf [29 décembre 1883]

[…] M. Bahn dit avec raison, « Qui n’a vu un Noël allemand n’a rien vu de l’Allemagne. » On sent bien dans cette fête la nature de ce peuple. Il est profondément mystique, et je ne m’étonne plus qu’il compte parmi ses théologiens et ses écrivains tant de représentants de cette tendance. Tout porte ici, d’ailleurs, au mysticisme : il y a du mystère dans ces profondes forêts de sapins qui nous entourent, l’œil cherche en vain à percer leurs sombres retraites ; et quand le vent caresse mollement les cimes des bois, il y a un sourd murmure qui fait rêver : il y a du mystère dans ces immenses plaines, légèrement ondulées, que baignent les vapeurs du soir : il y a du mystère dans le regard de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants qui vont et viennent en silence par les routes et les sentiers.
[31 décembre]
Aussi ce peuple a de la peine à comprendre notre nature, notre génie. Notre conversation vive, notre tempérament ardent les étonnent. Ils prennent volontiers pour un caractère superficiel ce qui n’en est que l’apparence. La facilité avec laquelle nous passons d’un sujet à un autre les confond. C’est vous dire que ce peuple prétend être profond, sérieux, suivant ses réflexions. Quelquefois dix minutes après une conversation, on entend telle ou telle partie reprise. Ils désirent être complets, […] ils ont des prétentions à la science. Il faut reconnaître que leur nature même les rend plus aptes à la réflexion et à la méditation ; et à supposer qu’ils fussent plus penseurs que nous, ils n’auraient pas pour cela à s’en faire un grand mérite. Puis nous remarquons ici un fait curieux. Souvent M. Bahn nous dit, « Observons bien ceci, c’est profond ! » et il nous explique comment. Ce qu’il regarde comme profond n’est souvent qu’ordinaire, et en France nous l’aurions dit, sans le prendre pour tel.
Souvent aussi, leur pensée est obscure, ce qu’ils regardent encore comme profond. Cette même tendance les empêche de comprendre notre musique religieuse. Je chantais les airs de nos cantiques, l’autre jour. M. Bahn n’y comprenait rien. Mais il est impossible de rien chanter de religieux sur cet air, nous disait-il. Même marque de leur nature. Ils aiment les airs lents, à grandes parties, tendres ou puissants. Ils en suivent alors la mélodie avec amour. Mais tout cela est intime, et rarement se manifeste au dehors. C’est à peu près l’inverse de notre caractère. Et ce que je dis, s’applique aux femmes, comme aux hommes. Ils croient volontiers que nos femmes ne sont pas fidèles à leurs maris, qu’elles n’aiment qu’à moitié leurs enfants, et que les maris le leur rendent. La femme allemande, au contraire, est le modèle : profonde de cœur, tendre de sentiments, essentiellement femme d’intérieur, elle ne rêve que de son mari et de ses enfants ! Ce jugement venant toujours de ce faux point de vue, que nous ne sommes qu’un peuple léger et frivole, papillonnant autour de tout ce qui brille, brûlant gaiement nos ailes…
C’est donc ici que je prends leur prétendue profondeur en flagrant délit de légèreté et de superficialité ; car enfin, nous ne sommes pas que légers, et nos philosophes, nos littérateurs, nos savants montrent, ce me semble, assez de profondeur, lorsqu’ils se placent à la tête des mouvements qu’ils représentent.
Sottes rivalités de peuples ! Les Allemands ont ce que nous n’avons pas et nous avons ce qu’ils n’ont pas. Nous n’avons pas cet esprit de suite, cette persévérance, cette volonté ferme, ce sérieux, cette intimité de sentiments qui les caractérisent ; mais ils ne connaissent ni notre enthousiasme, notre audace, notre élan généreux, ni la vivacité, l’ardeur brûlante de nos sentiments, de nos passions. Au point de vue religieux, je leur concède volontiers qu’ils sont mieux doués, ou tout au moins que leur manière de concevoir la religion a quelque chose de plus idéal que la nôtre. C’est là du moins mon impression du moment, la suite viendra peut-être la modifier. Et cependant, avec notre légèreté, nos infidélités, notre manque de sérieux, nous sommes leur grande et constante préoccupation. La France ! Les Français ! Leurs journaux nous suivent, nous observent dans tous nos mouvements. En ce moment, ils ne sont pas fâchés de notre affaire du Tonkin ; ils estiment qu’étant essentiellement « unruhig » turbulents, il est bon pour nous que nous soyons occupés quelque part. L’opinion est telle ici, que si quelque nouvelle guerre éclatait, tout bon Allemand dirait : « C’était une nécessité que vous avez voulue. Vous êtes dangereux, vous nous obligez à vous déclarer la guerre. » Ce serait bien la France qui serait encore l’agresseur, quoique la déclaration de guerre vînt de Berlin. Ils ne sont aucunement rassurés sur l’avenir ; l’ennemi est pour eux à l’Occident, non pas à l’Orient. La Russie avec ses steppes ne les effraye qu’à moitié, les Russes ne sont pas capables, suivant eux, de leur résister. Toutefois, ils n’aiment pas l’idée de cette guerre, car les Russes sont des sauvages, des barbares, et rien que le souvenir des crimes qu’ils ont commis en 1815, au retour de France, suffit pour les faire redouter. Les Français ne se sont guère mieux conduits. On se souvient à Adamsdorf, du passage de nos troupes, au retour de la Campagne de Russie. Nos ancêtres n’étaient pas tendres, paraît-il. Chose cruelle, que ces antipathies de peuple à peuple créées par la guerre. Ainsi des hommes vivent et meurent pour se détruire, dans la haine les uns des autres. Chose bénie que le christianisme qui vient par-dessus ces haines proclamer des paroles de paix et d’amour à tous les hommes, adoucit les mœurs, fait progresser la civilisation, et permet qu’en ce moment, deux fils de la France, c’est-à-dire, deux hommes en principe et suivant la nature, ennemis héréditaires de l’Allemagne, par conséquent, méprisables, haïssables, soient reçus cordialement, généreusement, affectueusement presque, par ceux même qui devraient les haïr. […]

Lettre IX
Adamsdorf [6 janvier 1884]

[…] La vie intérieure est plus intense que dans les pays où la nature est plus généreuse. Ce que l’homme ne trouve pas au dehors, il le cherche au-dedans. La tranquillité apparente des corps, n’est qu’une illusion, au fond l’âme vit tout aussi ardente, elle est plus cachée, plus timide, plus réservée. Et que trouve-t-il au-dedans, Dieu, la patrie, la famille.
Il trouve Dieu, et il est pieux, de cette piété propre à la nation allemande, piété mystique. Il va régulièrement à l’église du village, quand le pasteur est fidèle et intéressant. Il vient même des curieux pour l’entendre. Ainsi, le jour de Noël, l’église d’Adamsdorf était pleine, ils étaient venus de toute la région environnante, hommes, femmes, enfants. Le jour de l’an, il y avait communion, 98 personnes prenaient la Cène. Les hommes d’abord, une cinquantaine : ils viennent tous ensemble sur plusieurs rangs de profondeur, écoutent à genoux l’institution de la Cène, et communient successivement des mains mêmes du pasteur. Les femmes après, les jeunes filles la tête nue, à genoux aussi comme pour les hommes. Dans l’annexe, il en va de même. Et ce qui attache ici l’homme à l’église, ce n’est pas sa contribution pécuniaire, elle est presque nulle. Adamsdorf en particulier est très riche, 100 000 marks en terres, 80 000 en espèces, proviennent de vieilles dations, donnant un revenu d’environ 7 000 marks, sur lequel on ne prend qu’une partie des frais, le patron de l’église, ou Rittergutbesitzer, étant tenu de faire les réparations d’église et autres dépenses.
La seule contribution du fidèle ici, c’est pour l’œuvre des Missions. Le pasteur ne jouit pas du même prestige que chez nous. Il est vénérable et vénéré par les petits, mais les grands, les riches, ont pour lui une considération relative. […]
Après la piété, l’homme trouve au dedans de lui, l’amour de la patrie, et je ne connais pas de pays, sauf l’Angleterre peut-être, où il soit aussi vif qu’ici. Cela pour deux raisons, il est inné, il est fortement entretenu et développé. Le pays est pauvre mais l’homme aime son pays, comme l’ours aime ses déserts de glace, comme le loup ses forêts. C’est là qu’il a vu le jour, que sa mère a consolé ses premières douleurs, a partagé ses premiers jeux, qu’il a vu son père travailler et peiner, c’est là qu’est son cœur. Puis, en grandissant, à côté de ce côté de cœur qui n’a cessé de se développer dans ce milieu, on a imposé à son intelligence, comme vérités indiscutables, à l’école, qu’il est Allemand, membre de l’empire germanique, dont tel a été le passé, tel doit être l’avenir, sous la garde de Dieu et de l’empereur ; à l’église, qu’il ne saurait être plus agréable à Dieu qu’en aimant de toute son âme l’Empereur et l’Empire. Voilà ce qu’il a appris à l’École, chanté et prié à l’Église. Aussi quand le moment de servir son pays arrive, il part résigné et joyeux, dans sa piété d’État ; prêt à tout. Il sait que Dieu est avec lui, et que tout le village prie pour lui, chaque dimanche. Il sait aussi que si Dieu permet qu’il tombe au champ d’honneur, son nom viendra s’ajouter inscrit en toutes lettres, avec sa qualité, au tableau d’honneur des tués de 1816, 1864, 1866, 1870, qui pend là-bas au mur dans l’église, sous la tribune, et que depuis son enfance il regarde avec un respect mêlé de crainte émue. Il sait aussi quel accueil lui est réservé au retour, et dans ce double sentiment, dans cette double pensée d’amour de Dieu et d’amour pour la patrie, il trouve une force incomparable. Oh ! Il ne s’embarrasse pas des difficultés que peuvent soulever dans l’esprit, l’union des deux amours. Il va de soi que l’un ne va pas sans l’autre. Il tuera son ennemi pour l’amour de Dieu. Il priera, avant de piller, de brûler, de massacrer, quel qu’il soit, théologien ou artisan, médecin, professeur ou ouvrier. C’est là quelque chose qu’il m’est difficile de comprendre.
La qualité de chrétien se concilie mal dans mon esprit avec celle de soldat, et je considère comme un mal des temps ce qu’ici on regarde comme une chose naturelle.
Il trouve enfin la famille, et l’on croit généralement ici mieux la comprendre que chez nous. La femme y règne en maîtresse pour tout ce qui touche au bien-être commun ; elle aime mieux et plus que chez nous, dit-elle. Elle est seulement peut-être moins intelligente. L’aveu est pour le moins curieux. […] Hier encore, j’ai pu le recueillir, et je l’aurais relevé poliment, si je n’avais craint engager une discussion pénible qui me paraissait inconvenante. J’emporte donc et je fais mon profit. Ce que je puis constater, c’est une atmosphère plus patriarcale. Quand ici, on reçoit quelqu’un, même un étranger, volontiers toute la famille se produit et s’efforce d’être agréable à celui qui est venu. On sent alors quelque chose du « Gemüth » allemand, à peu près inconnu dans nos intérieurs où règne dans une réception plus d’officiel, moins d’ouvert, de désir de plaire, de rendre heureux. Mercredi dernier, nous étions à Soldin, pour passer l’après-midi chez le Superintendant Eulés Schmidt. Tout le monde s’est dérangé pour recevoir « les vieux ennemis héréditaires ». Monsieur, Madame, Mesdemoiselles, Messieurs les fils et parents. Café, vins, gâteaux, cigares à discrétion. Monsieur m’a posé une question embarrassante, qu’on renouvelle ici souvent : « Est-ce qu’on nous hait beaucoup en France ? » En pareil cas, on répond comme on peut, c’est ce que j’ai fait. « Les souvenirs de 70, ai-je dit, seraient moins amers sans l’Alsace-Lorraine. » Puis j’ai montré comment, si nous connaissons mal l’Allemagne, les Allemands aussi nous connaissent fort peu. En fait de littérature, tout se borne à Zola et à quelques classiques. En fait de journaux, on lit Le Figaro et quelques petits journaux sans portée. Là-dessus, les journaux allemands brodent à plaisir. On a confessé la vérité relative de mon assertion, et on m’a avoué qu’en Allemagne les journaux politiques n’avaient pas la valeur des nôtres. Dans la rédaction, peu ou point d’hommes de valeur, des organes simplement. […]
La conversation des dames allemandes, jusqu’à présent, me paraît assez sérieuse ; elles s’entretiennent volontiers de livres et de choses de livres, la lecture supplée en partie au défaut de vivacité de leur esprit et de leur imagination. Hier, elles étaient quatre, j’ai suivi leur conversation attentivement pendant quatre heures, et je n’ai remarqué que des questions assez élevées de littérature. Elles savent presque toutes un peu de français et d’anglais, qu’elles aiment à l’occasion placer dans le courant de l’entretien. Mais, avec ce que je mets volontiers à leur acquit, je n’aime pas qu’elles rappellent si complaisamment que les Françaises sont si légères, et s’occupent tant de politique… leur patriotisme ardent est assez aveugle.

Lettre XI
Berlin, Janvier 1884

Chers Parents,
J’ai assisté à une fête des plus intéressantes : les étudiants célébraient l’anniversaire de la fondation de l’Empire allemand, 18 janvier 1871. Le rendez-vous de notre société « Wingolf » était fixé à 7 h 1/2. À 8 h, au nombre d’une cinquantaine, nous partions pour la fête. Elle avait lieu dans le Jardin d’Hiver du Central Hôtel. Représentez-vous une immense halle vitrée et ceinturée, deux fois grande comme le Palais Bramcon, et vous aurez une première idée du local.
Figurez-vous ensuite cette halle richement décorée, par des peintures à demeure représentant des sujets allégoriques, par des panneaux de fleurs artificielles, par des massifs de palmiers, de cactus, de dracénas ; ornée de statues, de fontaines, de rocailles. Aux murs voyez les écussons des diverses sociétés, avec les drapeaux aux couleurs les plus diverses ; le tout éclairé par 18 lampes électriques et je ne sais combien de becs de gaz !
Puis pour animer ce tableau, 5 à 600 étudiants, avec les casquettes de leurs corps, bleues, blanches, vertes, rouges, et leurs chefs, en bottes à l’écuyère, épée au côté, grande écharpe de soie aux couleurs du corps en travers de la poitrine, souvent culottes en peau blanche. À droite, vers le centre, une grande estrade réservée au public payant ; à gauche, grand orchestre. Au centre, les tables des professeurs et hôtes, de chaque côté longitudinalement les tables des sociétés. Au-dessous de l’orchestre, une petite estrade réservée au bureau des étudiants, en avant une petite tribune tendue aux couleurs nationales, devant laquelle dans un massif de verdure, le buste de l’Empereur. À l’heure dite, vers 8 h 1/2, l’orchestre attaque l’hymne national, tout le monde se lève et se découvre. Vient ensuite le premier chant national des étudiants ; chacun a devant soi un petit recueil de chants de la fête, je peux donc suivre. Le chant, accompagné par l’orchestre, est assez bien mené ; en tout cas, il est puissant, sortant dans cette grande halle de ces 600 jeunes poitrines. Il est grave, ferme, résolu, … ah ! saisissant pour un Français ; des frissons me passent par tout le corps. À peine est-il terminé que des acclamations retentissent, l’orchestre joint sa voix… accompagné par plusieurs chefs de société, l’épée nue, voici le Feld-Maréchal de Moltke, le ministre de la guerre, l’aide de camp, qui font leur entrée. Le maréchal prend place au-dessous de la tribune publique, en face de l’orchestre, assez près de notre table de Wingolf pour que je l’observe. Il est grand, maigre ; d’allure calme et décidé ; son visage est impassible ; un profil d’acier, d’une finesse extrême. Les ovations continuent, pour MM. Wagner , professeur et député, Stoecker , pasteur antisémite. La joie des étudiants est grande d’avoir M. de Moltke parmi eux, ils le regardent avec avidité et admiration, ils boivent entre eux à sa santé !
Les discours viennent interrompre ces effusions, d’abord discours des étudiants, de Berlin, et des universités voisines, puis discours d’hommes remarquables. Tous célèbrent la fondation de l’Empire, ou plus exactement le nouvel établissement du Saint Empire Germanique. Par la grâce de Dieu, les Allemands sont unis de nouveau ! Gloire donc à Dieu, et aux hommes qui ont fait cette unité, l’Empereur, le Kaiser, Bismarck, de Moltke.
M. le professeur et député Wagner reprend dans son discours les choses de plus haut. Il montre l’Allemagne, morcelée, divisée, en une multitude de petites principautés rivales et ennemies, incapables de rien faire au-dedans et au-dehors, se réunissant peu à peu, regardant vers la Prusse qui grandit, grandit, et finit par son travail persévérant à devenir le salut de l’Allemagne. Les grandes dates se suivent de près, 1864, 1868, 1870-71 ! « On dit que nous sommes sans mesure, ajoute-t-il ; nous voulons simplement ce qui est allemand, nous voulons unir tous les cœurs, toutes les intelligences allemandes, pour que ce peuple joue le rôle que Dieu lui a donné dans le monde. Oui, nous avons pris Metz, parce que c’est la garantie de notre possession de l’Alsace, c’est pour notre sécurité. L’Alsace, la France nous l’avait ravie, profitant de nos misères, de nos malheurs, nous refusant ce qui est à nous ». Le discours se termine par la proposition d’une « puissante salamandre » à la gloire de l’Empire. Le Président commande de sa place, chacun se lève, tambourine en mesure avec le verre sur la table, puis, au commandement, le repose avec bruit, aux applaudissements de l’assistance.
M. Stoecker prononce aussi un discours, après le chant, qui repose un peu du bruit. Il rappelle le mot du célèbre Français, M. Thiers, que de Moltke a été « l’organisateur de la victoire », il affirme que M. de Bismarck est « l’organisateur de la paix ». Oui, voilà ce que veut le grand peuple allemand, la paix dans le respect des droits, qu’il maintiendra jusqu’à la dernière goutte de son sang, la paix pour l’accomplissement de ses devoirs, pour la réalisation de son génie idéaliste, dans un bon réalisme, « Idealismus » et « Realismus », voilà le but de la nation allemande ; « Realismus » dans ces questions sociales qui préoccupent l’humanité. Cela il veut l’accomplir sous ce gouvernement monarchique dans la religion chrétienne, avec la grâce de Dieu.
Tonnerre d’applaudissements ! M. Stoecker est, on le voit, un orateur favori des étudiants ; il a parlé comme le désiraient tous ceux qui assistent à cette fête, c’est-à-dire les conservateurs positifs et chrétiens. Il a du reste quelques dons de l’orateur ; du feu, de la chaleur, et du mouvement. Sous ce rapport, il diffère beaucoup de M. Wagner, qui parle froidement et sèchement. Il n’est ni petit ni grand, la tête ronde un peu, les traits assez grossiers.
À M. Stoecker succède un poète national, M. Wolff , qui lit des vers patriotiques, couverts aussi d’applaudissements. Le poète a du reste une belle tête d’allemand, grande tête, grand front découvert, cheveux et barbe gris-blanc. Enfin, pour clore la série, un député, M. Cremer , vient à son tour faire entendre sa voix. Petit, trapu, gros, grosse tête noire, face sanguine, il fait l’apologie de la monarchie, la grande et glorieuse monarchie prussienne, allemande ! « Vous ne voulez pas, dit-il, n’est-ce pas, de cette république dont la France nous donne l’exemple, la France qui n’est plus à gouverner, la France qui est un scandale à l’Europe. Vous ne voulez pas de cette république turbulente, quoi… bonne à rien ! » Cris, « non, non ». « Vous voulez de cette monarchie qui a fait les glorieuses campagnes de 64, 66, 70, 71, de cette monarchie sur laquelle Dieu veille, que Dieu protège, parce qu’elle confesse le Christianisme, etc. » « C’est elle qui a fait l’Allemagne ! Prenez une carte d’Europe ! Ah ! Les Français disent que le cœur est Paris ! Le cœur, c’est l’Allemagne ! » Applaudissements tumultueux ! « Ah ! Vous êtes d’heureux jeunes hommes, nous vous donnons, nous les lutteurs, une Allemagne prospère, il ne vous reste plus qu’à la maintenir au degré d’élévation auquel elle est parvenue ! » Applaudissements !!!
Quelques moments après ce discours, la société de Wingolf, fidèle à sa tempérance, s’est retirée, il était 1 h 1/2 du matin ! Inutile de vous dire par quels sentiments cette soirée m’a fait passer. Il est dur d’entendre de cruelles réflexions sur son pays. Mais, décidé à tout voir, à tout entendre, j’ai écouté sans broncher, faisant profit de ce qui se disait. Les étudiants me demandaient quelle était mon impression, je leur répondais simplement que je m’apercevais que j’étais en Allemagne. Mais, intérieurement, je m’en allais tout pensif, songeant à ce que je venais d’entendre, à ce que je venais de voir. Je n’ai trouvé la paix de mon esprit et de mon cœur que dans cette pensée que Dieu qui dirige les nations et gouverne les peuples, ne laissera pas périr la France, ne la laissera pas disparaître, si elle doit encore jouer un grand rôle dans le monde, comme je le crois. Ah ! sans doute, chaque peuple affirme qu’il a Dieu avec lui et pour lui… mais c’est l’événement dans la suite des temps qui montre clairement dans quelle mesure la prétention était justifiée. Événement qui n’est pas nécessairement glorieux, la gloire d’un peuple peut être ailleurs que dans les armes, la véritable gloire est même ailleurs. […]

Lettre XII
Berlin, 28 janvier 1884

[…] Mère s’étonne ensuite que j’aie assisté à la fête en question. En venant en Allemagne, je me suis proposé à entendre les choses les plus énormes, les plus colossales contre la France. Dans un sens, rien ne m’étonne donc, j’écoute et je profite de la leçon. Gayte fait comme moi ; aussi il n’a pas manqué de venir à la fête en question.
Puis, quoi qu’on en veuille ici, à chaque instant nous trouvons des consolations ou parfois seulement des fiches de consolation à notre amour-propre blessé. L’influence et le prestige de la France sont encore considérables. Dans le commerce, par exemple, pour se vendre, un tissu doit passer par Paris. Les négociants d’Elberfeld, où l’on fabrique beaucoup de tissus, envoient leurs étoffes à Paris, pour qu’elles reviennent avec une marque française. Ici, même à Berlin, il y a des magasins qui affichent en grosses lettres qu’ils vendent des soieries de Lyon. Dans un autre ordre de marchandise, on voit souvent au fond des chapeaux, Modes de Paris. Sans doute, les Allemands conservateurs patriotes sont furieux de cet état de choses, et ils crient dans leurs journaux, que les Allemands doivent s’affranchir de cette vile servitude, qu’ils le peuvent, mais, soit que la chose soit impossible, soit que l’opinion soit trop forte, les commerçants y restent fidèles. Ils font la sourde oreille, et continuent comme par le passé !
La langue commerciale est inondée d’une multitude d’expressions françaises : sur les devantures des magasins, dans les catalogues, sur les affiches, on peut voir tous les noms d’étoffes, de nuances, couramment employés. Et dans la société, il est du meilleur ton, du meilleur genre, de glisser quelques mots de français, jamais d’anglais. C’est le fait d’un homme instruit de parler français. Le lycée français de Berlin est très suivi : primitivement fondé par la colonie française, il compte 500 élèves de toutes les classes. Presque tous les cours s’y font en français. Les jeunes gens ont entre eux des centres de conversation où l’on parle français, où l’on apprend à lire et à comprendre nos auteurs les plus fins, Musset, par exemple. Enfin, dans les journaux, en ce qui concerne la France, on trouve toujours les nouvelles les plus complètes. On nous observe attentivement, on nous étudie, non seulement dans ce que nous avons de mauvais, mais aussi de bon. Il va de soi qu’on ne nous ménage pas les critiques.
Tout ceci vous montre combien la France joue un grand rôle dans le monde allemand, quoi qu’ils en veuillent. Est-ce à dire qu’ils nous connaissent bien ? Aucunement. Nos mœurs leur échappent, ils nous prennent volontiers pour des gens intelligents mais légers. La masse de la nation nous ignore. Nos poètes, nos romanciers, nos historiens leur sont inconnus. Ils ne lisent que ce qui est mauvais ; à Berlin comme à Bonn, à la devanture des libraires, pour un bon livre français, il y en a quatre mauvais, de romanciers inconnus en France, et ce sont ces livres qui se vendent le plus. Nos hommes de science, ingénieurs, chimistes, ou autres, ils les négligent. Un étudiant en sciences, élève de l’École Supérieure des Ingénieurs de Berlin, auquel je disais combien nos ingénieurs travaillent à Paris, me faisait la noire réflexion suivante : « C’est curieux, pourtant, personne ne parle des ingénieurs français. » J’ai eu de la peine à lui ouvrir les yeux, en lui montrant qu’ils étaient à l’œuvre aux quatre coins du monde. Il y a des exceptions, et j’ai rencontré des Allemands qui sont mieux au courant, mais je parle d’une manière générale. On nous reproche beaucoup de ne pas connaître les autres peuples, de nous enfermer chez nous, et de nous déclarer satisfaits. Mais je commence à m’apercevoir que les Allemands ne connaissent pas tellement bien leurs voisins. Et si l’on nous accuse de chauvinisme, les Allemands nous dépassent beaucoup dans ce sens. La « Deutschland » « unser Deutsches » « bei uns », ils en ont plein la bouche. Il est vrai que tous n’ont pas l’air d’y croire. Ils le crient bien haut pour s’en persuader.
Et pendant que je fais un peu le procès à ce peuple, que je vous dise une autre de ses vertus ! Nous avons déjà vu l’ignorance relative, le chauvinisme allemand, voici l’indélicatesse. Ils n’en ont pas la moindre idée. Nous avons eu l’occasion de le constater bien des fois à propos du français. Ils nous disent, par exemple, qu’ils seraient bien heureux de faire notre connaissance, pour « profitiren » en français qu’ils ont appris ; ils s’approchent de vous, très aimables, pour parler français, mais si vous parlez allemand, ils vous tournent le dos.
Même les Schmidt, qui sont de bons garçons, nous ont donné à entendre qu’ils aimeraient bien parler un jour français, un jour allemand. C’est journellement, à cet égard, que nous faisons des expériences. Heureusement que nous avons pris la place à revers ; affiliés à une société « Wingolf », membres à un certain degré, « conkmipant », comme ils disent, nous sommes considérés comme amis dans ce milieu, et l’on cause avec nous, en allemand, nous de même. Il est vrai qu’ils en sont pour leurs frais. Ainsi un Français qui ne serait pas en garde, serait tout simplement exploité comme une vache à lait et n’apprendrait rien du tout.
Nous sommes du reste enchantés de cette société de « Wingolf » que nous retrouverons dans toutes les universités que nous visiterons, et pour les membres de laquelle nous aurons des lettres d’introduction. Car c’est là une vaste association. Elle compte aujourd’hui 2 000 membres actifs ou honoraires, et chacun s’honore d’en faire partie. Tous les membres confessent Christ comme le fils unique du Père, venu pour sauver les hommes. Et, unis sur ce principe religieux, reconnaissant également la Royauté, travaillant pour la patrie, ils vivent entre eux comme des frères. Point de querelles, elles sont soumises à un arbitre point de duels, ils sont interdits point d’ivresses, elles sont sévèrement punies. Il faut être étudiant inscrit pour en faire partie nous ne sommes qu’affiliés, ce qui nous suffit. Deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, nous passons la soirée ensemble. Nous buvons un, deux verres de bière en fumant, en causant, et en chantant. Chacun a son petit cercle d’amis, mais chacun oblige son voisin à l’occasion. Nous avons une grande salle pour nous, dans un café, salle dont les murs sont couverts de souvenirs de la société, et vraiment il y a plaisir à être ainsi ensemble, pour causer de tout dans un esprit de paix, de respect mutuel. Voilà le « Gemüth » allemand dans toute sa force, toute sa grandeur presque, dirai-je. Cette vie, tous les étrangers ne la connaissent pas. Les étudiants allemands sont en général membres de sociétés où l’on boit beaucoup, et où l’on se bat beaucoup, et les étrangers prennent la majorité pour le tout. C’est une erreur, il faut connaître « Wingolf », voilà la vraie société allemande, et j’espère qu’elle ira se développant de plus en plus.
[…] Sous ce rapport, j’aime infiniment mieux la prédication de M. Stöcker du dimanche précédent. Je vous ai déjà présenté cet homme qui fait beaucoup parler de lui, en Allemagne et au dehors. Incontestablement il a certaines qualités d’orateur. Il n’a pas le physique, mais il a beaucoup au moral, ce qui est mieux. Il a de l’imagination, et il en faut pour parler aux hommes. Il a de la chaleur, de la vivacité, de l’énergie. Il nous a donné une prédication « royale » sur ce texte : « Moi et ma maison, nous servirons l’éternel. » Il a rapporté les circonstances dans lesquelles ces paroles sont prononcées, traçant à grands traits le tableau. Puis il les a appliquées au Roi et à chaque Allemand. En ce qui concerne le Roi, elles ont une entière réalisation, d’après lui. C’est Dieu qui a fait la campagne de 1864, 1868, 1870-71. Dieu accompagne le Roi dans tout ce qu’il fait. C’est l’alliance complète du trône et de l’autel !
Et nous touchons ici à une grave question, celle des rapports de la religion et du pouvoir. En Allemagne, en ce moment, comme en France sous Louis XIV, le trône et l’autel ont fait alliance. L’un et l’autre sont forts, parce que l’un et l’autre se soutiennent. Mais, est-ce là vraiment la position que la religion doit prendre vis-à-vis du pouvoir ? En France, la chose a eu de terribles conséquences. Est-ce que l’Église catholique n’a pas perdu une partie de son prestige parce qu’elle a prêté son appui à la royauté et à l’empire ? Et encore aujourd’hui, ne renonce-t-elle pas à l’influence qu’elle pourrait exercer sur les hommes, en prenant une attitude décidément hostile à la République, et en se montrant prête à soutenir toute espèce de tentative de réaction ? Je ne prétends pas qu’elle se mette au service de la République, je maintiens seulement qu’elle manque à ses devoirs, en France en prenant parti contre la République, en Allemagne en soutenant l’Empire. L’Église n’est pas d’un siècle, d’un roi du moment, d’une République, l’Église est de tous les siècles, elle n’a d’autre chef et d’autres maîtres que Dieu, tel que nous l’a fait connaître Jésus-Christ dans sa doctrine et sa vie. Sa cause ne peut à aucun titre se confondre avec celle du moment. Elle accomplit son œuvre en dehors de la politique du jour. Si le roi est chrétien, elle s’en réjouit et rend grâce à Dieu. Si le roi poursuit, persécute les chrétiens, elle demande à Dieu de changer son cœur et souffre en silence. Et c’est là ce qui fait sa grandeur et sa force. Sa grandeur, parce que, en agissant ainsi, elle proclame aussi haut que possible, quel est son maître et elle montre ce qu’il est : immuable, éternel, « d’hier, d’aujourd’hui, éternellement ». Sa force, parce que ne s’appuyant à rien de ce qui est humain, elle ne s’expose pas à chanceler, à faiblir.
Quelle responsabilité n’encourt-elle pas à confondre son œuvre avec celle d’un homme ! Vis-à-vis de Dieu, elle se montre infidèle ; vis-à-vis des hommes, elle est une mère injuste et cruelle. Elle n’est plus ouverte à tous ses enfants, elle n’en reconnaît qu’une partie, et éloigne d’elle l’autre partie. Elle s’étonnera peut-être dans la suite que celle-ci la renie et ne la veuille plus connaître. L’Église est et doit être en dehors et au-dessus des partis politiques, des querelles intestines, des misères de la terre. Elle doit être accessible à tous, aux princes comme aux ouvriers, enseignant aux seconds à aimer et respecter les premiers, rappelant aux premiers qu’ils sont pêcheurs comme les seconds et ont besoin de la grâce de Dieu. Voilà quel doit être le rôle de l’Église. Aussi j’ai peine à comprendre comment dans l’opinion, dans le sentiment des gens pieux, on concilie ici ces trois choses : « Königthum, Christenthum, Vaterland. » Je crois qu’il y a le plus grand danger pour la religion à faire ainsi alliance avec la politique, si grande que puisse être l’influence momentanée, le prestige passager qu’elle en retire. […]

Lettre XVI
Berlin, mardi soir, 26 février 1884

Chers Parents,
Au lendemain de la guerre de 1870-71, l’Allemagne a été prise comme d’une fièvre de spéculations. Il semblait alors que l’argent fût la seule chose au monde qui eût du prix. La guerre avait endurci les cœurs, on poursuivait sans pitié toute idée noble ou généreuse, comme un signe de faiblesse, le matérialisme le plus plat dominait toutes les actions, toutes les pensées. Les choses en étaient venues à un tel point qu’on put dire : « Aujourd’hui on n’acquiert pas les millions sans frôler avec la manche la maison d’arrêt. »
Tandis que l’argent faisait tout dans certaines classes de la société, il en est d’autres qui continuaient à ne point le connaître. La jalousie, l’envie, la haine couvaient dans bien des cœurs, l’éternelle question des cœurs aigris se posait : « Pourquoi les uns jouissent-ils de tout, les autres sont-ils privés de tout ! » Le socialisme ne pouvait trouver de milieu plus favorable pour se développer. « C’est vrai, vont-ils dire aux classes déshéritées, il y a là une injustice, mais elle est réparable, il s’agit simplement de convertir la propriété privée en moyens de production. » Il prit en peu de temps une importance extraordinaire. Il compta bientôt 75 journaux en Allemagne ; de nombreux orateurs défendirent sa cause, et, à leur appel, des centaines de milliers de malheureux répondirent avec enthousiasme.
Cependant un homme jeune encore, appartenant à l’Église luthérienne, pasteur de cette confession, suivait avec compassion ce mouvement. D’origine plébéienne, son père avait été successivement forgeron, soldat et employé, les frères de sa mère étaient ouvriers, il avait encore dans sa famille des travailleurs, d’origine plébéienne, il connaissait les souffrances et les aspirations des petits. Il songeait souvent au dedans de lui à ce qu’on pourrait faire pour soulager les premières et répondre aux secondes. Résolu et énergique, audacieux et ferme, il arriva à la conviction qu’il fallait arracher aux incrédules du parti socialiste la direction des revendications du peuple, et qu’il y avait lieu de seconder l’ouvrier dans ses réclamations en lui enseignant à le faire dans un esprit chrétien, de paix et d’amour.
Fort de cette conviction, sans apporter de programme bien défini, il alla vers quelques amis auxquels il parla de son projet, et persuadé « qu’un homme avec Dieu finit toujours par l’emporter » il annonça publiquement la fondation d’un parti socialiste-chrétien, et à cet effet, convoqua les ouvriers à une assemblée pour le 3 janvier 1878.
C’est cette nouvelle qu’apportait, le soir de la Saint-Sylvestre, un socialiste à un groupe de socialistes dirigeants de Berlin, réunis ce jour-là, au Café Central, rue de Jérusalem. Ce socialiste était Paul Grottkau , ancien maçon, agitateur de parti. Assez grand et fort, à l’air assez intelligent, il adressait la parole à un jeune homme blond, les cheveux coupés à la Titus, aux traits relativement réguliers, dont les yeux bleu-gris jetaient des feux étranges. Ce dernier était un compagnon relieur, alors député du parti socialiste-démocrate au Reichstag, rédacteur en chef de la Berliner Freien Presse, Johann Most . Les compagnons ne formèrent que l’état-major soumis du parti : pour lui, d’un air d’infaillibilité absolue. […]
Il n’y avait pas à en douter : le mardi suivant, dans l’établissement « Eiskeller », le prédicateur de la cour Stöcker tiendrait une réunion publique, en vue de la fondation d’un parti chrétien-socialiste. Johann Most s’informa de ce « Stöcker », on plaisanta sur sa qualité, sans cacher un grand étonnement ; en fin de compte, on décida d’aller voir « ça ».
Au jour dit, des affiches rouges, placardées dans la ville, conviaient le peuple à la réunion, elles étaient signées « Le Comité ». Le soir venu, vers 8 h 1/2, la salle était à peu près remplie, le parti socialiste-démocrate au grand complet. Un ancien socialiste, Grünberg, vint annoncer l’ouverture de la séance : on accueillit le renégat avec des injures et des rires ironiques. Le bureau fut toutefois constitué : Grottkau, l’agitateur, Most, le rédacteur-député, Dentker, alors rédacteur responsable du journal, secrétaire. Grünberg prit le premier la parole. « Les réformes, dit-il à peu près, ne peuvent être faites qu’avec le concours des hommes de la nation et de l’État, qui ont au cœur le sort des ouvriers. Ni la science, ni la culture, ne peuvent avoir raison de l’égoïsme dont souffre aujourd’hui l’ouvrier, seul l’amour chrétien du prochain peut le combattre. Ce n’est point le christianisme qui est coupable du mal qui existe dans le monde, mais bien les mauvais chrétiens. Que tout homme donc, auquel la position économique et sociale de l’ouvrier est chère, se joigne au parti, qui se fonde sur la base du christianisme et de la royauté, […] et vienne prendre part à la réunion qui aura lieu le 5 janvier dans Mocke’s Saloon, Gartenstrasse ». Après le tumulte qui suivit cette allocution, M. Stöcker put prendre à son tour la parole.
De taille moyenne, assez fort, tête carrée, petits yeux brillants enfoncés, sans barbe aucune, l’air décidé, le pasteur de la cour affrontait la tempête. Qui aurait pu lire dans son âme, aurait vu à quelle émotion il était en proie ! Il parla doucement, avec simplicité, mais avec sérieux et animé du désir ardent de faire passer dans le cœur de ses auditeurs ce qui serrait le sien. Il s’arrête aux trois questions suivantes. 1 Il y a une idée juste dans le mouvement socialiste, la méconnaître c’est aussi nier les droits de la classe ouvrière. 2 Mais les efforts de ce parti sont inutiles, parce que son but n’est ni pratique ni possible. 3 La haine qu’il dirige contre le Christianisme et contre la patrie est injuste et inique. Il termina par ces mots : « Je veux sincèrement, en toute honnêteté, en toute charité, le bien de l’ouvrier, que Dieu me soit en aide. »
Il croyait que des sifflets allaient couvrir son discours, il eut des applaudissements, l’ouvrier avait été touché. Tout n’était pas perdu, tout même était encore à gagner. Les chefs du parti, déconcertés par le succès du pasteur, n’abandonnèrent pas la place. Most succéda immédiatement au pasteur. Les mains dans les poches, il reprit avec suffisance tout le discours de M. Stöcker, critiquant successivement chacune de ses thèses, avec la dialectique acérée et l’esprit caustique qui lui sont propres. « Les jours du Christianisme, dit-il, sont comptés, et à toute la prêtraille il n’y a qu’à crier : ”Faites votre compte avec votre ciel, votre heure a sonné !“ » Sur cette harangue, et sur la proposition de Dentler, on repousse le projet de M. Stöcker à une forte majorité, et la réunion se termine par le chant de la Marseillaise des travailleurs.
En apparence, c’était une défaite en réalité, cette houleuse réunion avait vu, marquait le jour de naissance du parti chrétien-socialiste ! Nous verrons, chers parents, la prochaine fois le développement de ce parti, nous examinerons son attitude vis-à-vis du judaïsme, nous conclurons enfin, en exposant les avantages et les inconvénients qu’il présente. Je crois qu’il y a là une tentative du plus haut intérêt et digne de toute sympathie. […]

Lettre XX
Berlin 24 mars 1884

[…] Ces jours-ci, Berlin était en fête à l’occasion du 87e anniversaire de la naissance de l’Empereur Guillaume. C’était une fête allemande, calme et modérée. De signes extérieurs de joie, il y en avait peu, c’est au-dedans, paraît-il, que ce peuple jouit. Dans les rues, quelques drapeaux allemands ou prussiens, c’est à dire rouge, blanc, et noir ou blanc et noir ; en face du palais de l’Empereur, la statue du Grand Frédéric était ornée de fleurs, voilà tout. Le monde se pressait en silence pour admirer les beaux uniformes des officiers ou des ambassadeurs, les belles livrées des cochers, qui se rendaient au palais. Le soir, quelques magasins ou cafés étaient illuminés, mais modestement, quelques étoiles de gaz, aux fenêtres des bougies, c’est ici la mode, rien de plus. Et la foule toujours calme, circulait pour… admirer ces quelques lampions, ou çà et là quelques bustes de l’Empereur entourées de fleurs, à l’étalage. À 10 heures, il n’y avait presque plus personne dans les rues, c’était terminé. De fête populaire, de bals, d’illumination, de feux d’artifices, de revue, que sais-je, de ces réjouissances comme on en voit à Paris le 14 juillet, rien du tout, pas l’ombre. Décidément, ces gens sont plus économes ou manquent de ressources, ce qui est plus vrai. Il y avait bien quelques fêtes, mais elles étaient purement privées, et pour y assister, il fallait des cartes spéciales. Je vous avoue que tout cela ne m’a pas enthousiasmé, c’était maigre, très maigre.
Eh oui ! Il a 87 ans, ce vénérable Empereur, et il est encore droit comme un jeune homme, fort et vigoureux, il est d’une trempe vraiment extraordinaire. Je l’ai vu souvent, dans les allées du Tiergarten, en voiture découverte, avec un général, bravant le froid au sortir de table ou avant pour se mettre en appétit. Les deux acolytes, Bismarck et De Moltke, sont de même. Bismarck, que j’ai vu l’autre fois, comme il sortait de chez le Kronprinz, est assez grand et gros, tête énergique, dur, type de bouledogue intelligent. De Moltke est le plus distingué des trois, comme tournure : grand, maigre, profil d’acier, j’ai déjà eu l’occasion de vous le présenter. Mais celui qui mène l’Allemagne, c’est bien Bismarck, qui paraît sur la scène quand bon lui semble. Une question se discute au Reichstag, sans prévenir, jamais on ne sait quand il arrivera, il arrive et pose son avis qu’il faut suivre.
Il y a quelques jours à peine qu’il s’est passé une scène comique et tragique tout ensemble. Le chancelier venait d’achever son discours sur sa conduite à l’égard de Lasker , l’ancien deputé au Reichstag mort en Amérique, qu’un membre de la « gauche » libérale, s’écria : « Pfui ! », Bismarck, indigné, rouge de colère, la voix contenue, comme un maître d’école qui va châtier un polisson, est descendu de la tribune, a marché sur la voix qui venait de se faire entendre, et a sommé le député de se faire entendre de nouveau, tout le monde s’est tu naturellement… Et le maître a tourné le dos dédaigneusement aux polissons. Les journaux ont fait grand bruit de cet incident, les conservateurs surtout, comme de raison ; les libéraux ont rappelé au chancelier qu’il s’était bien fâché pour un fait qui s’est déjà produit et auquel il devrait être à demi habitué.
Le silence des députés est en tout cas caractéristique comme race, tempérament. Jamais chez nous la chose ne se serait ainsi passée. Le député aurait dit crânement : « Eh bien ! oui, c’est moi, et puis après ! » Il aurait eu le courage de son opinion. Ici, on baisse la tête devant la tempête ; autre race, moins fière, rompue à la discipline, à l’obéissance, à la soumission.
C’est là un trio incomparable que celui de l’Empereur, de Bismarck et de Moltke, il faut reconnaître que ces hommes ont eu à l’heure voulue l’intelligence des choses, et poursuivent aujourd’hui dans la paix l’œuvre commencée dans le sang. « L’Empereur veut, dit-il, achever son œuvre en consacrant toutes ses forces au bien de son peuple, à son relèvement social et moral ». « Soyons encore, dit de Moltke, pendant cinquante ans l’arme au bras, et la position de l’Allemagne est assurée en Europe contre les ennemis du dedans et du dehors ».
Il y a du vrai dans tout cela, et si l’Allemagne de l’avenir veut donner aux peuples l’exemple de la civilisation, nous ne l’en empêcherons pas. On nous demande toujours ici avec inquiétude ce que nous pensons de la Revanche. La Revanche, je réponds maintenant, mais nous ne la prendrons pas, si vous ne nous attaquez pas. Nous préparons la défense de notre pays, mais si vous nous attaquez, nous irons joyeusement défendre notre droit et il faudra que vous y passiez ou que nous y passions, sachez-le bien ! Bismarck le sait si bien qu’il ne désire pas la guerre avec la France, incertain de l’issue de la lutte aujourd’hui.
Comme le disait Leroy-Beaulieu , nous n’avons rien à envier aux autres puissances, travaillons en paix au relèvement de notre patrie, soyons toujours prêts à la lutte, et nous assurerons l’avenir de la France.
À propos de la France, je suis bien heureux que Bac Ninh soit entre nos mains, j’avais peur d’un échec ou de quelque chose de voisin, Je ne vois pas bien clair dans cette affaire de Tong-Kim ou celle de Madagascar, mais je souhaite néanmoins que ces peuples passent sous notre domination ; notre civilisation, même avec ses plaies, est supérieure à la leur, empreinte sur bien des points de christianisme ; ils gagneront à s’y soumettre. […]