Les nouvelles sources de pouvoir et d’influence dans le monde : Comment la politique étrangère peut-elle relever les défis du XXIe siècle ?

Les nouvelles sources de pouvoir et d’influence dans le monde : Comment la politique étrangère peut-elle relever les défis du XXIe siècle ?

Nicolas Tenzer

C’est devenu un lieu commun d’affirmer, à la suite de Joseph Nye et d’autres, que le soft power est l’un des instruments majeurs pour une nation désireuse d’exprimer un dessein mondial et de participer aux affaires du monde. Son pouvoir et son influence ne peuvent plus être seulement fondés sur la force militaire et l’expansion économique, encore moins sur des déclarations solennelles, quelle que soit par ailleurs leur pertinence, ni même souvent des partenariats dont les faits peuvent démentir les intentions. La faculté d’action dans le monde ne repose pas seulement sur les pouvoirs et les organismes publics, mais aussi sur les milieux économiques et le monde académique. Toutefois, la manière dont cette influence entre dans les faits est souvent obscure et les politiques sont eux-mêmes dans le flou dès lors qu’il s’agit de réfléchir aux objectifs en la matière et aux modes opératoires. Personne n’a aujourd’hui une vision globale et une compréhension d’ensemble des voies et moyens que la plupart des pays déploient, avec une ampleur et une pertinence variables, pour se « placer » sur la scène mondiale. Aucune enquête d’envergure, académique ou officielle, ne permet de dresser la cartographie, très évolutive, des nouveaux jeux des puissances autant moyennes que grandes.

Une scène mondiale aux influences protéiformes
L’une des principales difficultés provient du fait que les États eux-mêmes ne maîtrisent, ne décident et ne contrôlent pas tout. Les stratégies sont souvent locales, décentralisées, empiriques et fondées sur ce qui est perçu comme un devoir évident par une série d’acteurs non étatiques, à savoir développer et promouvoir ce qu’ils analysent comme relevant de l’intérêt national dans leur propre secteur d’activité, qu’il soit commercial, scientifique ou intellectuel. Comme dans le modèle le plus pur du marché – et la comparaison n’est pas dénuée de sens , ces acteurs n’ont pas un but commun prédéfini et souvent ignorent ce que font les autres. Il n’y a ni big brother ni gestionnaire global. Il m’a souvent été demandé, à l’occasion de conférences, si d’autres pays avaient une stratégie mieux orchestrée que la nôtre de déploiement cohérent de leurs forces économiques et de leurs leviers d’influence intellectuels. Je réponds à chaque fois que, assurément, certains pays ont une vision plus claire que d’autres de leur stratégie, mais qu’aucun ne dispose d’un plan complet. Mais c’est aussitôt pour ajouter que l’objectif d’ensemble est mieux intériorisé que chez nous par cette pluralité d’acteurs et qu’ils peuvent se réunir aisément, quand besoin est, pour agir de concert.
En somme, certaines nations sont conscientes de l’importance de ces nouveaux facteurs de pouvoir et d’influence et les entreprises autant que les chercheurs et universitaires et, souvent, les organisations non gouvernementales (ONG) savent qu’ils peuvent compter sur l’appui de l’État. D’autres, en revanche, le sont moins – et l’on verra que c’est un point de faiblesse à corriger côté français. Depuis longtemps, certains pays prennent en compte les intérêts économiques, doctrinaux et politiques sous-jacents et en amont, alors que d’autres se reposent sans doute à l’excès sur la diplomatie la plus classique. Plusieurs nations aussi ont, pour ainsi dire, « sanctuarisé » l’action internationale et, malgré les contraintes budgétaires qui peuvent induire certaines réorientations, ils ne lésinent pas sur les moyens dès lors que le développement de leur présence dans les pays qu’ils estiment prioritaires est en jeu. D’autres, au contraire, parce qu’en ce domaine les clientèles n’existent pas, font de leur déploiement international la variable d’ajustement de leur budget et préfèrent le discours général sur leur rôle à une réflexion plus pragmatique sur l’efficacité de leur action. Ces derniers ont peu de chances de survivre dans la compétition qui commence et qui ne pourra que se renforcer. Pour résumer encore, certaines nations se reposent sur des stratégies d’État que ceux-ci ont de plus en plus de difficultés à définir et à porter alors que d’autres ont compris que c’était la nation, par l’ensemble de ses composantes, qui devait devenir un acteur international.

Comment se dessine le nouvel ordre du monde ?
L’essentiel aujourd’hui est d’apprécier de manière concrète et opérationnelle la manière dont se forge la nouvelle carte du monde politique, économique et intellectuelle. Cette réalité neuve réside aussi dans le fait que ces différents domaines sont de moins en moins séparés en termes non seulement de finalités, mais aussi de moyens d’action. En revanche, l’importance de la professionnalisation et de l’excellence dans les différents secteurs d’activité devient plus marquée. Les compétences générales, sauf à un niveau très supérieur, sont moins recherchées que les aptitudes professionnelles pour lesquelles des standards internationaux plus ou moins rigoureux commencent à se mettre en place.
D’abord, certains pays sont particulièrement conscients de l’importance des appels d’offres liés aux marchés d’expertise non seulement en termes économiques, mais en ce qui concerne le positionnement dans les réseaux d’influence mondiaux. Rappelons seulement que ceux-ci sont lancés par les organisations internationales, certains États et instances locales dans des pays en développement, à revenus intermédiaires ou émergents, ainsi que par certaines agences d’aide bilatérales (où ils sont en principe « déliés » ) et même par certaines organisations non gouvernementales et fondations – qui seront suivies demain par certains fonds souverains. On peut estimer que le montant de ces appels d’offres pour les cinq prochaines années s’élève au bas mot à 500 milliards d’euros pour la seule expertise. Leur impact est direct sur l’économie, avec de surcroît un effet multiplicateur potentiel en raison d’appels d’offres ultérieurs qui porteront sur les travaux, les fournitures de biens ou de nouveaux conseils. On ignore trop souvent que leurs conséquences à plus long terme sont indirectes, en ce que les réponses aux appels d’offres ont un impact sur les normes techniques et parfois juridiques, les politiques des États et les standards internationaux qui gouvernent ce qu’on appelle les meilleures pratiques et les recommandations qu’émettent les organisations internationales. Bien sûr, ces marchés sont extrêmement concurrentiels, exigent la plus grande qualité, mais conduisent aussi à fixer le cadre général de ce que cette qualité signifie. Celui qui l’a définie à son profit, par une influence qui s’appuie sur les bons réseaux, aura marqué un point sur ses concurrents – concurrents d’ailleurs autant commerciaux qu’« idéologiques ». Enfin, certains succès peuvent être aisément reproduits ailleurs et être labellisés par les bailleurs multilatéraux.
Ensuite, les organisations internationales et certaines commissions ou divers comités en leur sein sont les lieux effectifs où sont définies les stratégies et les règles pour l’avenir. Même si ces instances n’ont pas la capacité de contraindre à ce qu’elles soient appliquées, il est difficile pour un État isolé de les balayer d’un revers de la main. Ainsi, des experts au sein de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) travaillent sur les stratégies de santé publique à moyen terme et les solutions thérapeutiques, comme le fait d’ailleurs ONUSIDA pour cette maladie. Divers comités techniques au sein de l’Union européenne et du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) planchent sur les normes environnementales. La Commission des Nations unies pour le droit commercial international (CNUDCI), basée à Vienne, où les avocats américains occupent une position dominante, crée le droit souple (soft law) dans des domaines aussi importants que le commerce électronique, les régulations en matière de transport maritime, les sécurités ou encore l’arbitrage. Nous pouvons aussi mentionner les recommandations concrètes relatives aux politiques de développement dans de multiples domaines, qui influencent l’opinion internationale concernée et finissent par forger le « sens commun » des dirigeants chargés de définir une stratégie : responsables des organisations internationales, patrons des agences d’aide et autorités des pays bénéficiaires.
À l’intérieur de ces institutions multilatérales, la faculté concrète d’influence appartient de moins en moins aux dirigeants généralistes du plus haut niveau, quand bien même ils peuvent offrir une vision globale dont ils veilleront à ce qu’elle ne corresponde pas à celle du pays dont ils sont issus, mais à l’encadrement intermédiaire. C’est lui qui est responsable de suivre et même de proposer les termes de référence de certains appels d’offres, rédige les projets de résolution et les documents de travail, élabore aussi les stratégies concrètes qui seront mises en œuvre. Certains États sont très conscients de ces enjeux et ont construit une stratégie – souvent discrète – pour promouvoir leurs ressortissants au sein des organisations internationales, en particulier d’ailleurs sur les postes qui paraissent a priori secondaires, sans visibilité et sans « prestige » particulier, mais qui permettent d’exercer une influence concrète – rédaction de résolutions et de documents de travail, choix et conception en amont des appels d’offres, etc. Enfin, nous devons insister sur l’influence que peut induire un partenariat intelligent entre les représentants des institutions multilatérales dans les pays et les agences d’aide ou de coopération bilatérales : la faculté de ces dernières de proposer des stratégies et d’orienter les programmes internationaux afin de réaliser, avec les moyens d’autrui, leurs propres priorités constitue un élément essentiel de développement de l’influence. Cette faculté est d’autant plus essentielle que les sommes dont disposent plusieurs de ces organisations internationales – et notamment d’ailleurs l’Union européenne – sont considérables et que leurs représentations locales ne disposent pas toujours de la matière grise suffisante pour élaborer des projets en adéquation avec ces financements. Souvent – ce qui devrait d’ailleurs conduire à une autre réflexion qui dépasse le cadre de cet article , ils cherchent à tout prix à dépenser les crédits dont ils disposent et sont preneurs d’idées.
En troisième lieu, la même préoccupation existe pour les principaux think tanks, les centres académiques de niveau mondial, les forums internationaux et régionaux sur les sujets les plus divers et les médias globaux. Ils doivent devenir pour nous aussi partie intégrante d’une stratégie générale d’influence. Cela signifie que nous devons avoir des professionnels de tous horizons capables de participer régulièrement et activement aux différentes réunions – même si l’intérêt potentiel de certaines peut paraître lointain et indirect. Il leur faut y exprimer des idées originales et bien pensées et y proposer des « papiers » dont la vocation est, peu ou prou, de constituer la nouvelle doxa internationale sur les divers sujets. Il n’est pas étonnant que les États-Unis et le Royaume-Uni bénéficient d’un avantage comparatif sur ce sujet : la compétitivité de leurs universités et de leurs centres de recherche, la masse critique de leurs chercheurs, leur ouverture sur le monde leur confèrent une position de leaders mondiaux. L’Allemagne, l’Espagne, les pays nordiques et certaines nations d’Asie ainsi que l’Australie ont accompli des progrès notables sur ce plan. Quand, en avril 2008, le DfID britannique a décidé de consacrer un milliard de livres aux questions de recherche pour le développement pour la période 2008-2013, il montrait par là une claire compréhension du pouvoir que donne l’innovation intellectuelle en termes de maintien et de renforcement du leadership mondial.
Enfin, nous ne saurions omettre la coopération bilatérale par laquelle de nombreux États renforcent leurs capacités d’influence dans un contexte de compétition accrue, quelle que soit par ailleurs la pertinence des recommandations sur la coordination des donneurs et la spécialisation de l’aide au développement. Cela se produit dans les pays en développement autant que dans les nouveaux États industriels. La coopération allemande s’est ainsi engagée dans une action de fabrication des normes techniques par la présence d’ingénieurs au ministère chinois des Transports et élabore dans ce même pays les règles appelées à régir la propriété intellectuelle. En Chine aussi, le Japon a développé une coopération très poussée en matière de droit commercial et est aux avant-postes pour la promotion de ses propres systèmes d’efficacité énergétique. Nous pouvons citer de nombreux exemples dans plusieurs régions de ce type de stratégie. Plusieurs pays sont aussi très engagés dans des situations post-crise sous le chapeau d’organisations multilatérales et essaient de promouvoir dans les pays en phase de sortie de crise leurs propres standards – et entreprises ! – lors du processus de stabilisation.
Devant ces nouvelles réalités qui contribuent à structurer le nouvel ordre mondial, nous ne devons être ni cyniques ni idéalistes. Le but des États développés ne saurait être seulement d’aider leurs propres entreprises et de négliger l’intérêt du pays avec lequel ils coopèrent. En fait, ils sont obligés de tenir compte de la dimension de « réputation » de toute action sur le plan international. La compétition des idées peut finalement engendrer certains bénéfices pour le monde dans son ensemble, si elle se déroule de manière ouverte et transparente et si des contrepoids existent, tels que des ONG indépendantes, permettant d’examiner et d’évaluer les processus et les programmes. Nous ne saurions regretter la période des chasses gardées dont bénéficiaient certains États, qu’ils fussent ou non d’anciennes puissances coloniales. Il reste que les stratégies étatiques ne peuvent plus de nos jours être fondées sur des discours, des mots et des pensées pieuses. Les moyens et les instruments de la puissance – la faculté de créer et de projeter à l’extérieur une expertise de haut niveau conforme aux standards internationaux – sont aussi une nécessité pour qui entend promouvoir les bonnes pratiques sur la scène internationale. Comme je l’ai démontré dans le cas de la France, après m’être rendu dans plus de vingt pays et avoir enquêté auprès de plus de quarante organisations internationales, le développement de l’expertise internationale, publique, privée et académique, constitue le noyau réel de la politique étrangère, même dans le domaine de la sécurité, au sein d’un monde globalisé.
Pour résumer rapidement ce constat, aucune nation ne peut être à l’excès confiante en elle-même en se persuadant que d’éventuelles bonnes idées sont suffisantes pour qu’elles soient universellement acceptées et pour entrer dans les faits. Pour la France comme pour les autres pays, nous devons être conscients de la distance potentielle entre des ambitions internationales et la possibilité de les réaliser, en particulier en ce qui concerne la réforme de l’ordre mondial. Cela implique un travail quotidien non seulement dans les réunions officielles à haut niveau, mais aussi sur le terrain et dans des cercles plus confidentiels. Il nécessite de la pro-activité et une base arrière sérieuse d’experts techniques, d’universitaires, etc. capables d’apporter des recommandations concrètes et la conception de programmes durables. Il arrive parfois que de bonnes idées soient réalisées par d’autres en raison du manque de capacités techniques. Une stratégie de long terme ne peut être fondée sur des déclarations générales. Un autre aspect déterminant réside dans la capacité d’une nation de fédérer des efforts venant des secteurs les plus variés d’activité. Les nations appelées à connaître le plus grand succès sont celles qui auront été capables de rassembler dans une vision commune, sans primauté absolue de l’État, les chercheurs et le secteur privé, le monde du renseignement et les ONG, les services diplomatiques et les diverses administrations. Les mettre ensemble suppose aussi la capacité d’échanger des idées, de les évaluer et d’ouvrir à chacun la possibilité d’émettre des opinions différentes, y compris au sein de l’administration. C’est seulement ainsi que la créativité, indispensable dans la sphère internationale (encore plus qu’ailleurs), est possible. Nous le voyons : les nouveaux défis internationaux ont un impact considérable sur les pratiques nationales, ce qui n’est pas la moins féconde de leurs vertus, dans le dépassement des idiosyncrasies anciennes pour l’organisation de notre politique étrangère comme dans de nombreux autres domaines.

De nouveaux paradigmes pour la politique étrangère
Que les outils diplomatiques classiques soient appelés à perdurer pour une large partie ne saurait être contesté. Les relations bilatérales entre États, les négociations multilatérales en matière de sécurité au sens large, les jeux d’alliances et de contre-alliances, les accords bilatéraux, régionaux et multilatéraux continueront, pour un temps indéterminé, à alimenter le travail des chancelleries. Il leur faudra toujours préparer les visites bilatérales et les sommets régionaux et mondiaux. En revanche, ce qui en constituera de plus en plus le soubassement et ce qui permettra à certains États de s’affirmer ne tiendra plus seulement ni même essentiellement aux modes de négociation traditionnels ou à une influence « politique » considérée en dehors d’éléments à la fois matériels et d’ordre intellectuel. L’importance de la puissance économique et le travail de conviction à l’aide d’arguments et de projets à moyen terme ne constituent certes pas des nouveautés, mais leur mode de développement n’a plus rien de comparable avec ce qu’il était il y a trente ans. Il faut même dépasser la notion de « diplomatie publique » mise parfois en avant pour montrer toute l’importance du travail sur l’opinion publique, en un sens élargi (populations puisque tout gouvernement doit tenir compte de sa « rue ») ou restreint (élites d’un pays, y compris médias).
Ce qui fonde désormais (ou devrait déterminer) le travail des appareils diplomatiques est bien l’organisation, nécessairement souple et non dirigiste, de ce foisonnement d’initiatives qui font l’influence et la puissance d’un pays. Cette idée d’organisation ne saurait s’entendre comme une planification des interventions par les ministères des Affaires étrangères ou les cellules diplomatiques plus ou moins étoffées dont disposent les têtes des exécutifs, mais comme un ensemble de trois éléments.
D’abord, il convient que l’« environnement » intellectuel, économique, social, fiscal, etc. propre à un pays soit favorable à son action internationale. Cela signifie que celle-ci figure au nombre de ses priorités et que tout soit fait pour que ses entreprises, ses centres de recherche et ses universités, jusqu’à ses collectivités locales, non seulement soient incités à s’y consacrer, mais considèrent que c’est à l’aune du monde qu’ils doivent se mesurer. A contrario, si la base de développement national des entreprises, notamment petites et moyennes, n’est pas assez forte pour qu’elles puissent envisager sereinement un déploiement international, si les centres académiques n’ont pas une dimension et une qualité reconnues par la communauté mondiale, si le regard des élites du pays, au niveau national et local, se porte plus sur le clocher que sur le monde, si les administrations elles-mêmes ne considèrent pas le reste de la planète comme un champ où elles peuvent projeter leur expertise et dont elles peuvent en retour attendre beaucoup pour s’améliorer, le pays se marginalisera avec de graves conséquences pour la richesse, le niveau de vie et l’esprit public de ses habitants.
Ensuite, pour qu’un pays s’affronte à un monde concurrentiel et mouvant, l’information constitue un atout de premier plan. Cela signifie qu’entre les différentes parties agissant dans le monde, l’échange d’informations doit être permanent et immédiat, au-delà des traditionnelles querelles de chapelle dont le danger est moindre dans l’ordre interne. Chaque ressortissant d’un pays doit agir de manière « patriotique » en sélectionnant l’information utile et en la communiquant. Cela suppose logiquement qu’il existe aussi des personnes et des organismes pour la recevoir et pour la traiter, ce qui est loin d’être le cas en France où le manque d’exploitation de l’information est un travers national. Ces circuits d’information doivent être organisés pour éviter, d’un côté, le trop plein et le « bruit », de l’autre, l’abstention ou le recel.
Enfin, sans que l’État régente et définisse tout d’en haut sans consultation et recueil d’avis multiples et argumentés, il est nécessaire qu’il existe au moins un cadre stratégique minimal qui puisse guider ces acteurs divers. Au-delà des critiques de fond qu’il est toujours possible de faire valoir, les États-Unis ont parfaitement intériorisé l’idée qu’il existait un intérêt national et que celui-ci devait guider la définition d’une stratégie dans les diverses zones du monde et dans leurs relations avec les différents partenaires bilatéraux et multilatéraux. Quand il est bien défini, cet intérêt national repose sur un équilibre de considérations multiples, politiques, de sécurité, économiques, commerciales, appréciées selon des temporalités différentes, et prend en compte les interactions avec d’autres pays ou d’autres domaines et tient compte de scénarios plausibles d’évolution. Quand, au contraire, il repose sur une seule obsession, des objectifs simplistes et vise à des résultats immédiats sans appréciation des conséquences à moyen terme, il conduit à de nombreux errements. De fait, la seule bonne méthode de définition de l’intérêt national consiste à effectuer des consultations aussi pluralistes que possible.
Il faut ajouter qu’une telle évolution de notre politique extérieure conduit à une révision du travail concret des représentations extérieures de l’État et en particulier des ambassades. Celles-ci doivent consacrer plus de temps à l’appui aux canaux multiples de l’influence, disposer d’une faculté d’action rapide d’intervention en matière économique comme de partenariat intellectuel – ce qui requiert aussi plus d’autonomie dans la sélection des priorités et l’affectation des moyens, avec naturellement un contrôle a posteriori rigoureux , une observation plus avisée et documentée de l’action des concurrents, une présence plus soutenue auprès des représentations sur place des organisations internationales et une capacité d’analyse et de proposition sur le plan bilatéral et multilatéral. Le travail diplomatique classique d’ordre politique pourrait bien être, dans plusieurs zones du monde, relégué au second plan ou, lorsqu’il devra rester prioritaire, être mieux soutenu et conforté par des réseaux d’influence plus diversifiés.

Éléments pour un plan d’action
Pour un pays comme la France, cette conversion du regard et de l’action constitue une nécessité vitale si nous entendons ne pas sortir du jeu mondial sur le plan économique, diplomatique et intellectuel. Compte tenu de la rapidité de l’évolution du monde, la définition d’une nouvelle stratégie et d’un plan d’action concret ne peut pas attendre, car chaque jour qui passe, nous compromettons nos chances de redressement.
La définition d’une stratégie, premier élément, ne saurait se faire en chambre. Il m’est souvent apparu que certains professionnels de la diplomatie n’avaient pas pris, faute d’ouverture aux mondes économique et académique notamment et de pratique des organisations multilatérales, la mesure des enjeux et des risques. Par pays, par zone, par organisation, par domaine d’intervention – tout ceci devant logiquement se croiser , il convient de définir des priorités, des moyens concrets d’action, des structures et des personnes – publiques ou privées – sur lesquelles s’appuyer. Cela ne peut se faire en cabinet et entre fonctionnaires. De plus, cela compromettrait la diffusion d’une telle stratégie dans le pays.
Ensuite, il faut mobiliser les ressources dont nous disposons dans tout le pays. Ces ressources, ce sont d’abord des personnes de toutes professions, des sphères académiques, publiques et privées, de Paris ou de la province, déjà mondialement connues, spécialistes pointus ou jeunes gens dont la vocation internationale est affirmée. Tel est le facteur le plus encourageant : nous disposons de toutes les ressources nécessaires, mais des obstacles bureaucratiques, l’absence de priorité politique, le défaut d’organisation, le manque de mise en commun de ces ressources dans des viviers tenus à jour, l’absence de circulation de l’information sur les demandes des organisations ou des États, font que nous les gaspillons ou ne les utilisons pas.
De surcroît, nous devons parvenir à une coordination souple, par grands domaines d’activité, de ces personnes et de ces compétences d’origines multiples afin de les projeter dans le monde. Il est d’ailleurs significatif que nous ayons été contraints de développer une telle organisation dans un cadre extra-étatique, puisque les querelles traditionnelles et le déni de responsabilité parfois – ou l’indifférence – ont empêché que le développement opérationnel de la diplomatie de demain se fasse dans un cadre public.
Bien sûr, la veille organisée et exploitée sur les évolutions du monde est prioritaire. Elle seule pourra nous renseigner sur les évolutions de la demande mondiale en matière d’expertise, sur l’état de la concurrence, sur la manière dont se forgent, s’expriment et se déploient les idées sur le plan mondial. Comme cela arrive en amont des politiques, c’est l’information qui manque le plus. Encore récemment, dans tel pays, j’ai pu constater que les représentants de mon pays ne mesuraient pas sa perte de position réelle dont m’avaient informé à la fois les Français travaillant sur des problématiques précises et de nombreux ressortissants de ce pays qui s’en désolaient et m’informaient des méthodes de la concurrence !
Reste une autre question : devons-nous agir dans un cadre national ou européen ? Sans doute, faut-il répondre à la fois pragmatiquement et politiquement à cette question. Le réalisme oblige à mesurer que nous sommes bien concurrents avec la plupart des pays européens sur les marchés tiers et que, sur le plan académique et intellectuel, la compétition n’est pas moins vive – et elle est féconde. En revanche, il peut exister, pour certains domaines, un partage des tâches et des alliances avec plusieurs pays européens. Nous devons aussi tenir compte de trois dimensions, d’ordre politique autant qu’économique.
D’abord, nous avons tous collectivement intérêt à ce que l’Europe pèse plus dans les affaires mondiales, par l’économie comme par les idées. Cela signifie que, devant les risques de marginalisation de l’Europe, il appartient aux puissances qui la constituent – et à la France en particulier – de la renforcer et, pour ce faire, de travailler sur les concepts et les doctrines qu’elle doit propager sur la scène mondiale. Il existe un investissement intellectuel à faire pour l’Europe et avec l’Europe.
Ensuite, compte tenu des crédits que l’Union européenne met en place dans des zones du monde de plus en plus nombreuses, il nous faut contribuer à bien les orienter et à faire en sorte que nous soyons, au moins en partie, les artisans de leur mise en œuvre. Nous devons jouer la complémentarité et non l’opposition, la participation et non l’indifférence.
Enfin, notre présence et notre action dans les autres pays européens doivent être améliorées et renforcées. Rien ne serait pire que de baisser la garde dans nos relations bilatérales au sein de l’Europe des 27, qu’il s’agisse du travail avec les États eux-mêmes ou avec l’ensemble des forces – économiques, sociales, intellectuelles – qui comptent dans les pays européens.
On le voit : la redéfinition de nos moyens d’action extérieure doit être accomplie de manière urgente. Nous le devons pour nos concitoyens, car c’est la source future de leur sécurité comme de leur prospérité, mais aussi de l’éloignement des mauvais démons qui guettent toute nation qui se complaît dans son introspection. Nous le devons aussi si nous avons encore une idée de notre histoire future.