L’importance du discours sur les valeurs en politique aux États-Unis : pourquoi et avec quelles conséquences ?

L’importance du discours sur les valeurs en politique aux États-Unis : pourquoi et avec quelles conséquences ?

Gaël Raballand

« Si nous avons parfois tant de peine à comprendre les États-Unis, leur politique, leur attitude à l’égard de l’Europe, particulièrement de la France, c’est surtout parce que nous ne connaissons pas assez les dispositions profondes, les tendances essentielles qui caractérisent cette vaste communauté de cent vingt millions d’individus ou ses différents groupes, la vie intellectuelle, morale et sociale de ce peuple. » Firmin Roz écrivait ces lignes en 1931. Plus de soixante-quinze années plus tard, mis à part le chiffre de la population américaine, ces propos restent d’actualité.
Certains Américains critiquent la généralisation excessive à laquelle se livrent des observateurs européens de la politique américaine. Pour un Européen, à première vue, la politique aux États-Unis est déroutante pour de nombreuses raisons, à commencer par le fait que tout et son contraire y sont défendus. Les États-Unis, c’est le pays de Noam Chomsky, qui place sur la liste des best-sellers ses livres qui critiquent ouvertement Washington, et défend sans relâche la thèse de l’impérialisme américain ; mais c’est aussi le pays d’Ann Coulter qui, elle aussi, place sur la liste des best-sellers ses livres dès leur sortie mais, contrairement à Noam Chomsky, défend invariablement la thèse du complot de la gauche et des féministes dans les media qui manipulent la société américaine. Les États-Unis, ce sont Noam Chomsky et Ann Coulter.
Pourtant, malgré la forte symbolique de l’élection de B. Obama à la présidence, une majorité d’Américains continue de partager des valeurs censées représenter l’âge d’or américain qui ne sont pas forcément compatibles avec le vent du changement souhaité par l’ancien sénateur de l’Illinois.
Quelles sont les valeurs américaines plus ou moins mythiques au centre de ces débats ? Pourquoi la politique a-t-elle glissé sur ce terrain aux États-Unis ? Ce mouvement est-il appelé à se dissiper ou, au contraire, à se renforcer ? Cet article démontre l’importance des valeurs dans la politique américaine actuelle , en analyse les causes et les conséquences à court et moyen termes.

La droitisation de la politique américaine et l’importance des valeurs en politique

Les États-Unis ont cela de paradoxal que c’est un pays divisé sur quelques questions de valeurs avec des positions antagonistes aux deux extrémités de l’échiquier politique. Pourtant, dans le même temps, une grande majorité de citoyens américains partage des valeurs et idéaux communs.
Les États-Unis forment un pays, voire le pays, par essence conservateur. Le socialisme n’y a jamais dépassé le stade de groupuscule et, aujourd’hui encore, lorsque un Américain se déclare libéral , deux se déclarent conservateurs .
Croire que les questions économiques et de redistribution de la richesse ne motivent plus le vote aux États-Unis serait une erreur. Bien au contraire. Mais, à la différence des questions économiques, les questions morales engendrent des positions globalement plus marquées . Ce fait avait déjà été souligné par Siegfried qui écrivait (1954) : « La politique, aux États-Unis, est faite d’intérêts, de passions, d’idéologies : la proportion varie selon les temps et les lieux. […] Les idéologies […] sont inséparables de la vie américaine, car il s’agit d’un pays d’idéologues, toujours soucieux d’affirmer leurs principes, et même de les appliquer. »
La « greffe républicaine » a pris aux États-Unis dès lors que de nombreux cadres du parti républicain ont recouru de plus en plus systématiquement au discours sur les valeurs américaines , ce qui correspondait à une attente de plus en plus forte d’une partie de l’électorat. Force est de constater que ce sont très souvent les même « ficelles » qui sont utilisées à des fins électorales .
On pourrait penser avec l’élection de B. Obama à la présidence en 2008 cette époque révolue. Pas forcément, pour deux principales raisons : tout d’abord, le candidat républicain, qui a tenu des propos en parfaite conformité avec la ligne idéologique de son propre camp, a rassemblé près de 58,5 millions de suffrages et les idéologues du parti « hibernent » actuellement dans certains think tanks en attendant leur heure ; d’autre part, la période Bush et le 11 Septembre auront laissé des traces dans la politique américaine pour de nombreuses années avec une radicalisation globale des positions en politique intérieure et, plus encore, en politique étrangère. Il sera extrêmement difficile à B. Obama de revenir à l’avant-Bush, d’effacer son passif tout en conservant une crédibilité nationale dans une majeure partie du pays.
Le recours aux valeurs s’appuie, d’une part, sur la dénonciation du déclin moral des États-Unis et identifie les responsables du complot que sont les représentants de toutes les minorités, le pouvoir, l’État fédéral, les médias et les intellectuels ; d’autre part, sur la référence au début du XIXe siècle, âge d’or américain plus ou moins mythique, et synonyme d’une unité (passée) du pays. Il est d’ailleurs intéressant de noter que John McCain mais également Barack Obama ont tous deux fait référence au passé mythique américain pour justifier leurs positions.

La dénonciation du déclin moral des États-Unis en politique

La motivation du vote américain est souvent fort différente de celle de la majeure partie des pays européens. La radicalisation est notamment fondée sur une dénonciation de plus en plus forte du déclin moral des États-Unis et de plusieurs complots.
Une partie de la population américaine, relayée par une bonne partie de la classe politique, fait ainsi des féministes, des homosexuels et des immigrés illégaux, les responsables du délitement (moral) des États-Unis. C’est ainsi que selon les adversaires les plus acharnés de l’avortement, ce dernier est le fruit du complot des féministes. De même, pour de nombreux citoyens américains, ce sont les lobbies féministe et homosexuel qui expliqueraient une majeure partie de la crise de la famille aux États-Unis.
Les autres responsables identifiés de la crise morale américaine sont l’État fédéral, les médias et les intellectuels, les centres de pouvoir plus généralement. Pour les dénonciateurs de la crise morale aux États-Unis, le pouvoir fédéral, notamment la Cour Suprême, est responsable de ce déclin, de même que les médias, Hollywood, et, plus généralement, tous les intellectuels, dénoncés comme étant à la solde de différents lobbies libéraux .
La conséquence politique de cet état d’esprit, régnant dans une partie du pays, est une apologie de l’homme (politique) moyen, au discours populiste et résolument contre toute forme d’élite. Aux États-Unis, il est bon pour un homme politique d’apparaître comme un homme plus ou moins « comme tout le monde », avec une famille « comme tout le monde », de ne pas avoir trop de diplômes, de ne pas être un intellectuel, un bureaucrate ou un technocrate. C’est ainsi que les deux candidats à l’élection présidentielle de 2008 n’ont eu de cesse tous deux de dénoncer la bureaucratie washingtonienne (alors qu’ils en étaient des produits d’une certaine façon).
Aux dires de ceux qui dénoncent sans relâche les lobbies libéraux, le pays est gangrené par un déclin moral, des divisions intestines, un poids excessif de l’État fédéral et une remise en cause de la liberté des individus ; la seule perspective capable d’enrayer ce déclin est donc le retour à un âge d’or mythique.

La perte de l’âge d’or de la société américaine

La religion est l’une des valeurs essentielles à l’origine des États-Unis , et elle s’est maintenue au cours de ses trois siècles d’histoire. Émile Boutmy écrivait en 1902 : « le Yankee a dans une certaine mesure fait l’Amérique, la religion et l’Église ont fait le Yankee » . À la même époque, on aurait pu établir un parallèle avec le rôle-clé joué par la religion et l’Église en Europe. Mais pendant que le Vieux Continent allait être, tout au long du XXe siècle, traversé par une vague de sécularisation sans précédent, la religion et l’Église allaient conserver, aux États-Unis, une vigueur remarquable et même tenir un rôle central sur la scène politique américaine au tournant du XXIe siècle.
Aujourd’hui encore, 85% des Américains déclarent que la religion est importante ou très importante dans leur vie . Dans ce pays où il y a à peine plus d’athées que dans les années 1950 (moins de 5% de la population), où la moitié des habitants est pratiquante et où, chaque année, des dizaines de matchs-exhibitions d’équipes de base-ball ou football professionnelles intitulées « Nuits de la foi » sont organisées (notamment dans le Sud), les fans encouragent leur équipe non pas par des hourras mais par des amen. Les discours empreints de références à la religion sont consubstantiels de la politique américaine et une majorité d’Américains considère cela comme normal. En témoigne cette phrase de Siegfried, écrite au début des années 1950 : « La conviction qu’il faut moraliser, christianiser l’État, ne se limite pas aux seuls croyants ; elle a pénétré le pays entier. »
Et contrairement à ce qui se passe en Europe, on assiste à une nouvelle offensive de la religion. Ainsi, en 2006, G.W. Bush a parlé à plusieurs reprises de « troisième réveil » qui signifie le retour d’une plus grande dévotion religieuse se traduisant en termes politiques. Les convictions religieuses de Barack Obama ont ainsi été scrutées en détail lors de la campagne présidentielle de 2008.
Traditionnellement, la religion aux États-Unis est sociale, positive et… américaine . Aux États-Unis, la religion n’est que l’armature du système social ; elle est soucieuse de la société, humaine et non tournée vers les questions théologiques. La légitimité des Églises est fonction de leur utilité sociale et le « dédain des dogmes est devenu le dogme unique » des religions américaines.
On peut distinguer trois courants principaux parmi les protestants américains : les fondamentalistes, les libéraux et les évangélistes. Les premiers, de par leurs positions extrêmes sur tous les sujets, restent marginaux dans le pays. Les libéraux étaient traditionnellement les plus nombreux et influents aux États-Unis, mais ce courant est en perte de vitesse, se dissolvant de plus en plus dans le sécularisme, dans la mesure où il refuse une forte immixtion de la religion en politique. Les évangélistes, enfin, représentent une voie moyenne entre libéraux et fondamentalistes ; ils partagent avec ces derniers de nombreux points de vue, notamment sur le rôle important de la religion et des valeurs morales en politique. Les évangélistes sont devenus le courant le plus important et le plus influent du protestantisme américain. L’Église baptiste est ainsi devenue la principale église du pays (devant l’Église méthodiste) . Cette primauté se traduit, en politique, par une référence de plus en plus nette à la religion et se cristallise notamment autour des débats sur l’avortement, sur les manuels scolaires et les références à Darwin, sur les prières à l’école ou bien les recherches sur les cellules souches. Deux camps avec des vues divergentes s’affrontent. Mais la majorité de la population se trouve, semble-t-il, de plus en plus du côté des conservateurs, le courant évangéliste dénonçant régulièrement le déclin moral des États-Unis.
Après la religion et la morale, la politique américaine est teintée de références constantes à la liberté. Tout candidat à une élection se doit d’exalter le fait que les États-Unis sont le pays de la liberté et que tout ce qui entraverait son respect doit être combattu.
Le débat se cristallise notamment autour du débat sur la réglementation des armes à feu. Pour de nombreux Américains, posséder une ou plusieurs armes est une valeur américaine. En être privé (ou se voir restreindre l’exercice de ce droit) signifie la perte d’une Amérique passée. Ainsi, de nombreux hommes politiques expliquent par le déclin de la morale dans les établissements scolaires, les tueries régulières dans les lycées ou universités américaines, mais peu s’aventurent sur le terrain de la réglementation des armes à feu, tant il est vrai que la NRA (National Rifle Association), « élue » à plusieurs reprises par les membres du Congrès comme le lobby le plus puissant, compte plusieurs millions de membres .
Enfin, un État faible et une autonomie (self-reliance) des individus sont des valeurs fréquemment mises en relief dans les discours politiques aux États-Unis. Tout candidat met en avant le fait que les attributions de l’État fédéral doivent être limitées dans la mesure du possible au profit des États fédérés. C’est ainsi que toute élection ramène sur le devant de la scène le débat sur le niveau excessif des impôts, la bureaucratie dépensière et inutile de Washington. Ainsi, Mitt Romney, candidat malheureux à l’investiture républicaine, avait fait du « Washington est cassé » son principal slogan de campagne (tout comme il a été implicitement celui de Barack Obama). Que le délitement des politiques sociales fédérales ne soit pas le fait du gouvernement Bush, mais qu’il ait commencé depuis une quarantaine d’années par le biais de la valorisation des niveaux intermédiaires du pouvoir et notamment des États fédérés est un élément assez peu connu .
La crise économique et financière a et n’a pas modifié (encore) en profondeur la société américaine. Pour la première fois, depuis des décennies, des voix de tous côtés, droite incluse, se sont élevées pour injecter de l’argent public pour sauver une partie des banques ou des constructeurs automobiles, ce qui semblait impensable, ne serait-ce que début 2008. Pourtant, dans le cas du plan de sauvetage des banques comme celui de l’industrie automobile, le vote du Congrès n’a pas été obtenu de manière aisée : une bonne partie de l’opinion publique, relayée par certains membres du Congrès, estime que les banques et constructeurs automobiles en situation de banqueroute devraient fermer leurs portes afin de sanctionner des erreurs de gestion et de stratégie. Ainsi, même après le vote du plan de sauvetage de l’automobile au Congrès, une majorité d’Américains sondés regrettait ce vote en estimant qu’il était anormal que l’État (et donc l’argent du contribuable) renfloue les trois grands constructeurs américains.
Toujours est-il que, malgré les difficultés actuelles et plus encore aujourd’hui, une bonne partie de la classe politique et de l’opinion publique se réfère à ce plus ou moins mythique passé américain du XIXe siècle et s’articule autour de ces notions principales : un gouvernement fédéral et une réglementation fédérale faibles, l’égalité des chances, une liberté individuelle totale et une importance considérable de la religion dans tous les domaines.
Peut-on vraiment considérer que ces valeurs américaines ont bien eu une certaine réalité ? Et si oui, quelle en est l’origine ? Dans leurs écrits sur les États-Unis, au début du XXe siècle, de nombreux observateurs de la politique américaine soulignaient effectivement que la religion, le faible pouvoir de l’État fédéral et la régulation étaient des caractéristiques du pays, à opposer à l’Europe dans bien des cas.
Comment cela s’explique-t-il ? Plusieurs éléments semblent avoir modelé fortement la conscience américaine : les motivations des immigrants, la Constitution, la géographie, la démographie et le système électoral. De nombreux immigrants sont arrivés aux États-Unis pour des motifs idéologiques et religieux et ont ainsi tenu à ce que la religion occupe une place importante dans tous les aspects de la vie de ce pays.
La géographie américaine a également représenté un élément essentiel dans la mesure où l’immensité de cet espace rendait impossible, pour l’État fédéral, le contrôle de la totalité de son territoire. Aussi, pendant des décennies, l’immixtion et la régulation de Washington sont-elles restées très limitées et de nombreux Américains se sont-ils convaincus que l’État fédéral n’était qu’un mal. Confronté à une faible légitimité et une impossibilité d’agir sur tout son territoire, l’État fédéral n’a jamais joué le rôle de péréquation des revenus qu’il a pu jouer en Europe et c’est aussi pourquoi, l’inégalité ou plutôt l’égalité des chances, est devenue une valeur partagée par une grande partie des Américains. Cela peut aussi expliquer le fait que la question sociale a toujours été moins aiguë aux États-Unis qu’en Europe. Pendant longtemps, les États-Unis ont pu enrichir de nombreux immigrants et, en raison du besoin croissant de main-d’œuvre tout au long des XIXe et XXe siècles, la conscience de classe ne s’est jamais véritablement développée.
Enfin, le facteur démographique est important car, depuis sa création, le centre de gravité des États-Unis se déplace vers le Sud-Ouest , c’est-à-dire vers le Midwest et ses zones rurales. Dans les dernières décennies, en poids relatif, c’est le Texas qui a connu la plus forte progression de sa population. Aussi les valeurs conservatrices dans ce grand pays ont-elles traditionnellement tenu une place très forte, d’autant plus forte que ses campagnes, par le biais du Sénat et de sa composition, sont surreprésentées par rapport aux grands centres urbains du Nord-Est du pays (qui, traditionnellement, connaissent une très forte abstention, 2008 ayant été une exception à cet égard).

Les causes du glissement de la politique vers la lutte des valeurs

On peut attribuer ce mouvement à une conjonction de facteurs. La société américaine traverse probablement des crises économique et sociale très importantes depuis quelques années, ce qui a induit une perte de repères.
Les problèmes économiques que les États-Unis traversent sont immenses. Une partie des villes industrielles du Nord-Est, des terres agricoles du Sud et du Middle West est confrontée à une paupérisation croissante. Dans ce contexte de perte des repères, les discours politiques fondés sur l’identité et une mythification des valeurs américaines rencontrent de forts échos.
Il est bien loin le temps où les États-Unis accumulaient les excédents commerciaux et étaient l’un des principaux exportateurs de coton, de pétrole, de blé, de viande et d’acier. Aujourd’hui, les États-Unis accumulent des dettes extérieures avec un taux d’épargne des ménages quasi nul et des niveaux de surendettement record.
Un cercle vicieux s’est ainsi enclenché : réagissant à la chute de certains secteurs industriels et agricoles traditionnels, le pouvoir fédéral intervient, les soutient de plus en plus massivement, et c’est le leadership financier américain qui est de plus en plus mis à mal par l’endettement public et privé.
Le monde rural et celui des petites villes du Sud et de l’Ouest paient un lourd tribut à ces évolutions économiques. L’industrie en milieu rural, souvent constituée de petites et moyennes entreprises, a subi une disparition progressive au cours de la dernière décennie. Plus de la moitié des emplois détruits en milieu rural ont été enregistrés dans l’industrie. Ils ont bien souvent été remplacés par des services à faible productivité, ce qui a induit des salaires très faibles et a provoqué l’explosion du nombre de travailleurs pauvres. La caricature de cette évolution est Wal-Mart, premier employeur du pays, mais qui, de par les salaires qu’il verse, oblige bien souvent ses employés à ne faire leurs courses que dans ses magasins.
Les campagnes américaines, notamment dans le Sud du pays , sont rongées par la pauvreté. Elle atteint ainsi 18% dans cette région, avec un taux bien supérieur au reste du pays et près de neuf Américains sur dix installés dans la pauvreté durable (quasiment intergénérationnelle) se trouvent également dans le Sud des États-Unis. C’est également dans cette partie du pays qu’on trouve plus de 85% des Américains qui ne possèdent pas de diplôme de l’enseignement secondaire .
Le monde rural américain se perçoit de plus en plus en crise à cause de l’arrivée massive de travailleurs hispaniques recrutés par les industries agroalimentaires, qui restent souvent les dernières entreprises demandeuses de main-d’œuvre peu qualifiée.
Dans ce contexte économique et social très difficile, l’État fédéral est souvent jugé responsable de ces évolutions néfastes, en raison de la lourdeur de la fiscalité et, de plus en plus, des excès du libre-échange. Ainsi, Frank explique qu’au Kansas, État qui a énormément souffert des délocalisations industrielles dans la dernière décennie, la signature de l’ALENA par l’un des représentants démocrates de l’État a fait fuir une partie de l’électorat vers les républicains. Ce ralliement démocrate aux thèses soutenues traditionnellement par le parti républicain a essentiellement limité le débat aux sujets « moraux » : avortement, contrôle des armes mais aussi place de l’État fédéral.

La politique américaine de demain

Dans ce climat, les États-Unis sont-ils condamnés, à moyen terme, à être de plus en plus extrêmes politiquement ? 2008 sera-t-elle une exception ou aura-t-elle lancé un mouvement similaire à celui de 1980 à droite ?
La marge de manœuvre pour Barack Obama et pour le parti démocrate est probablement assez faible. L’élection de Barack Obama est notamment due à la mobilisation politique exceptionnelle de centaines de milliers d’exclus, notamment dans les grandes villes américaines. Ceci a suscité de telles attentes qu’en cas d’échec de révolution tranquille du pays, le parti démocrate pourrait être assez vite sanctionné. Or, étant donné l’ampleur de la crise économique actuelle, est-il vraiment du pouvoir du président américain de créer des emplois et d’améliorer le pouvoir d’achat d’une partie importante de son électorat, à savoir les exclus des grandes villes américaines ? On peut en douter.
Le futur de la politique américaine se trouve sûrement dans le camp républicain pour peu qu’il évite les dérives xénophobes, racistes ou théocratiques et adapte son discours en direction de l’État et des minorités . Or, ceci semble poindre. Ainsi, une partie importante du parti républicain abhorre la droite religieuse et son dogmatisme. C’est un peu ce que ressentent aujourd’hui certains partisans du parti républicain. Au soir de la défaite de John McCain, le gouverneur républicain du Minnesota, Tim Pawlenty, expliquait que son parti devrait tenir des positions un peu plus centristes sur un certain nombre de sujets et notamment sur la place de l’État dans la société.
Il est également important de relever que dans les deux dernières décennies, se sont mis en place des réseaux d’influence conservateurs fort puissants qui travaillent à renforcer les perceptions négatives du parti démocrate au sein de la population américaine . Même si certains sont en sommeil aujourd’hui, ils devraient renaître de leurs cendres tôt ou tard.
Toujours est-il qu’aujourd’hui, confrontée à une crise multiple (économique, sociale, identitaire), la société américaine a trouvé refuge dans une mythification de son passé et une dénonciation de plus en plus forte du déclin moral, politique et économique du pays. Les États-Unis peuvent-ils vraiment avoir un État fédéral minimal à l’heure où des régions deviennent des friches industrielles et agricoles ? Les États-Unis peuvent-ils continuer à accorder à la religion dans la société et la politique une place omniprésente ? Les États-Unis peuvent-ils abandonner la réglementation fédérale dans une société aussi complexe sans faire le lit des séparatismes locaux, à l’heure où ces mouvements se renforcent dans certaines parties du pays comme le Sud et le Vermont ?
Quoi qu’il en soit, il faut probablement arrêter de projeter sur la politique américaine nos références politiques et culturelles européennes. La politique américaine s’appuie sur certains ressorts qui ne sont pas les nôtres en Europe. Tant qu’on ne tente pas de comprendre quelles sont les motivations électorales de l’Américain des campagnes et des petites villes, on aura beaucoup de difficultés à décrypter la politique américaine.