« Faire » de la politique sur Internet. Le cas des blogs

« Faire » de la politique sur Internet. Le cas des blogs

Konstantinos Spiliotis

L’Internet est un énorme espace public non unifié mais fragmenté en un nombre chaotique de sites électroniques, qui structurent trois grandes sphères correspondant aux sphères institutionnelles de la politique, de l’économie et de la société civile. Sur Internet, la société civile a trouvé une terre propice en vue de développer une action qui est complémentaire à son action sur le terrain social et politique. Le mouvement altermondialiste, par exemple, parallèlement à son activisme nomade à travers les villes et les pays, a utilisé les réseaux informatiques pour établir un réseau d’espaces publics d’information virtuels qui lui ont servi à informer sur les causes du mouvement.
Les forums virtuels et les listes de discussion sur Internet réunissent des individus connus ou inconnus qui organisent des débats autour d’un thème précis qui sont régis par les participants suivant des règles et une éthique de discussion (la fameuse nétiquette) que tous doivent respecter, sinon ils en seront exclus. Sur ces espaces publics virtuels, des idées, propositions, rêves, connaissances et savoirs, s’échangent quotidiennement, et n’importe qui peut s’inscrire à un forum ou une liste de discussion afin de pouvoir consulter leur contenu ou même y participer.
Un blog ou blogue est un site Internet représentant un espace public virtuel créé par un individu ou un groupe d’individus qui y émettent des informations (texte, son, image) auxquelles ont libre accès des internautes qui auront éventuellement l’occasion d’y réagir et inscrire sur le même site leurs commentaires. On estime qu’il existe dans le cyberespace à peu près cent millions de blogs et leur croissance quotidienne atteint le nombre de 70 000 unités. Les blogs ont progressivement pris la forme d’espaces publics d’information individuels sur lesquels on pourrait entrer en contact avec les opinions personnelles des blogueurs sur des questions éthiques, politiques, économiques, sociales, artistiques, scientifiques, etc.
La question qui nous intéresse est double. D’abord, est-ce que la participation à des forums ou listes de discussion pourrait déboucher sur des actions et propositions collectives ? Et deuxièmement, quelles seraient les conditions de naissance des réseaux de blogs qui déboucheraient sur une mobilisation sociale, une revendication sociale ou même un mouvement politique ? Pour nous, c’est l’action concertée des individus et des groupes sociaux, « conscientisés », évaluant avantages et inconvénients des divers scénarios, qui oriente systématiquement Internet dans le sens d’une démarche collective ; l’existence des réseaux informatiques ne détermine pas par elle-même cette démarche.

Qu’est-ce qu’une action politique sur Internet ?

En 1999, dans le cadre de la RAND (Conseil de Recherche et de Développement), fondée en 1946 par l’armée de l’air américaine, John Arquilla et David Ronfeldt ont élaboré le concept de guerre de réseau en essaims. Ils utilisent le terme de « swarming » pour décrire une forme de guerre fondée sur l’attaque continue, massive et de plusieurs sources, afin que l’ennemi ne puisse réagir efficacement à une multitude de fronts ouverts par les éléments constitutifs du réseau. Le but est la désintégration de la cohésion de l’ennemi :
« La guerre de réseau en essaims – un moyen apparemment amorphe, mais délibérément structuré, coordonné et stratégique, de lutte dans toutes les directions, par des systèmes de force soumis à une impulsion durable, à partir de positions rapprochées ou écartées – va très bien marcher, ou au moins fonctionner, si elle est élaborée surtout sur la base du déploiement d’unités bien articulées entre elles, très nombreuses, mais petites, dispersées, en réseau […]. La guerre de réseau en essaims ne peut pas fonctionner si elle est basée sur des formations traditionnelles de masse ou de manœuvre. Ces unités en essaims ne sont pas seulement toutes reliées entre elles, mais peuvent de plus se coordonner et faire appel à d’autres ressources dans le champ de bataille. À cette fin, la guerre de réseau en essaims dépend d’un système sensoriel vaste, intégré, qui peut distribuer non seulement de l’information spécifique ciblée mais, de plus, une vue panoramique totale sur l’environnement du champ de bataille et autour de celui-ci. »
En termes d’action sociale et d’activisme politique, la guerre de réseau en essaims est une question de communication horizontale impliquant simultanément plusieurs niveaux d’action à la fois géographiques et civils, ce qui devient évident dans le cas des mobilisations sociales et politiques sur Internet.

Se mobiliser à travers les blogs

L’avantage principal de l’Internet est qu’en permettant la dissémination instantanée d’informations, il constitue l’outil technique idéal de communication à distance en vue d’organiser des actions collectives. Un cas révélateur est la mobilisation anti-Le Pen organisée par des blogueurs juste quelques heures après l’annonce des résultats de l’élection présidentielle française du 21 avril 2002, où le Front National se trouvait en deuxième position, ce qui donnait le droit à J.-M. Le Pen de se présenter au second tour . Divers blogs se sont métamorphosés en des espaces publics informationnels s’opposant au parti du Front National et à Le Pen personnellement. Les positions anti-Le Pen se multipliaient d’une liste de discussion à l’autre, d’un blog à l’autre, les mobilisations anti-extrême droite dans les rues étaient convoquées à travers les réseaux informatiques, alors que le nombre des visiteurs sur les espaces publics d’informations anti-Le Pen ne cessait d’augmenter. L’animateur du blog le-maquis.org, D. Langlois-Mallet, a mis en ligne le 21 avril à 21 heures l’information concernant la première manifestation organisée par Act-Up à l’Odéon. Il commente cette mobilisation politique effervescente sur Internet comme suit :
« Avant dimanche, j’avais 30 visites par jour sur mon site, aujourd’hui, je dois être à plus de 700. Nous sommes en présence d’un vrai mouvement spontané de jeunes où l’Internet est un outil d’information et de débat bien plus que de mobilisation. »
Le journal Libération (24 mai 2002) parlait du « réseau des spontanés [qui] s’est constitué au fil des manifestations improvisées, dès le soir du premier tour de la présidentielle, le 21 avril ». L’Internet n’est que « le plus court moyen d’agir » collectivement, affirme le graphiste M. Rabiot qui s’est mobilisé sur le Web comme beaucoup d’autres acteurs (graphistes indépendants, agences de graphistes, étudiants en arts graphiques), en offrant librement des affiches et des autocollants anti-Le Pen, prêts à imprimer et à coller, et en incitant les intéressés à les faire circuler sur d’autres blogs et les envoyer à d’autres individus . Le candidat des Verts aux élections présidentielles, N. Mamère, a lancé sur son site Internet une « pétition anti-Le Pen » ; le responsable du site, Olivier Blondeau, expliquait que le vote pour Chirac (Président sortant) au second tour des élections présidentielles ne sera[it] qu’un « référendum anti-Le Pen » . 1 337 internautes ont signé cette pétition, alors que 6 657 cybernautes ont signé la lettre que le Président sortant avait adressée aux Français, leur expliquant que voter pour lui c’était « préserver les valeurs de la République » .
Les activistes ont créé des sites Web particuliers anti-Le Pen (mainspropres.org, voteravecdesgants.free.fr, mai2002.cjb.net, lapincealigne.org, commentvoterchirac.com, lettreajchirac.free.fr) ; de plus, ils ont déposé des noms de domaine liés à Le Pen et au Front National, en faisant de cette façon barrage au parti de l’extrême droite, car une multitude de ces noms de domaine (quiestlepen.com, antilepen.com, contre-le-pen.com, danger-le-pen.org, niquelepen.com, nonalepen.org, jeanmarielepen.com, ce dernier directement renvoyant sur jeboycottelepen.com) orientait vers des espaces publics informationnels anti-Le Pen. Le Front National, n’ayant pas anticipé cette mobilisation anti-Le Pen sur Internet, est resté dépourvu des noms de domaine renvoyant directement à son site Web .
La conclusion qu’on peut en tirer, c’est que les réseaux informatiques permettent la structuration d’une tribune libre et constituent un moyen technique qu’utilise la société civile en vue de préparer des manifestations, sans imposer des idéologies mais, plutôt, en libérant des initiatives individuelles et collectives. Les individus concrets et les groupes d’individus ne constituent pas des acteurs sociaux déracinés de l’expérience vécue, et l’engagement civil est intimement lié au contexte politique, social et culturel dans lequel il prend vie. Ainsi, l’action collective reste toujours une action dont la formation finale se manifeste dans l’espace public réel, les réseaux Internet représentant simplement une nouvelle forme d’action, qui s’ajoute aux autres et parfois devient principale.

Réseaux ouverts de publicité d’informations

Dans les espaces individuels des blogs, la société civile peut librement puiser des informations. Une question sociale et politique particulière peut passer au premier plan de l’actualité, à partir du moment où un nombre croissant de blogueurs s’y réfère. La particularité du mouvement des blogs consiste en sa capacité à populariser, et même à mondialiser des sujets qui, autrement, seraient restés confidentiels. On peut bien s’informer par exemple, à travers des réseaux de blogs activistes, sur des mobilisations de paysans, dans un village lointain de l’Inde, qui s’opposent à la construction d’un barrage, ou sur l’assassinat d’opposants locaux à une compagnie pétrolière dans une région d’Afrique noire . Le local peut ainsi s’internationaliser par les canaux décentralisés des blogs.
Prenons le mouvement zapatiste des agriculteurs indiens dans la jungle de la région du Chiapas du Mexique : c’est grâce à des réseaux électroniques indépendants d’information, tel « l’Indymedia » (http://www.indymedia.org/el/index.shtml), et à des blogs individuels, que la cause de ce mouvement a atteint une notoriété mondiale. D’après l’auteur de No Logo, Naomi Klein, 4 500 sites Web forment dans 26 pays du monde entier le puzzle d’un réseau international de solidarité avec le mouvement zapatiste. Tout événement se passant dans la jungle se transmet immédiatement à travers ce vaste réseau de solidarité virtuelle. En tapant sur Google les mots-clefs « Blogs Zapatistas » on se trouve devant plus de cent mille pages Web. Dans YouTube, le site Web d’hébergement de vidéos en accès libre, on peut voir des vidéos sur les villages du Chiapas, sur la vie des paysans, sur la cause de leur lutte, sur le chef du mouvement, Marcos, avec des interviews de celui-ci prises par des journalistes. Ces vidéos circulent aussi entre blogueurs, mais pas forcément dans le cadre d’un mouvement de solidarité avec les zapatistes. La diffusion d’une information sur le mouvement zapatiste dans un blog contribue à la notoriété de ce mouvement ; mais il s’agit d’une action individuelle, autonome, indépendante, éloignée, qui inscrit cette information, parmi d’autres informations qui ne sont pas nécessairement politiques, dans un même espace virtuel.
La politisation des blogs ne relève pas uniquement de leur contenu informationnel, mais de l’émergence de mobilisations sociales à travers des blogs, qui peuvent déboucher sur des revendications sociales, sur la naissance d’une contestation critique et politique. L’opinion publique ne peut être influencée que si les blogueurs qui émettent des informations sur un thème sociopolitique particulier décident de s’organiser en vue de préparer des actions collectives sur Internet ainsi que dans l’espace public réel. L’Indymedia est une organisation décentralisée de l’information collectée, traitée et émise par des blogueurs et internautes. Ce réseau international « alternatif » et « indépendant » existe depuis 1999 dans le cadre du mouvement alter-mondialiste, fonctionne grâce au travail de bénévoles, sans rédacteur en chef, ni censure politique, seul le contenu raciste et xénophobe des informations pouvant faire l’objet d’un refus de publication. Des informations politiques y sont chaque jour émises ; des informations qui sont envoyées par les blogueurs et des informations que des blogueurs utilisent. Or, ce réseau ne constitue pas par lui-même une forme de mobilisation politique ; il incarne une forme de participation à une action collective de contre-information par rapport aux médias professionnels et aux gouvernements. Il s’agit d’un réseau d’initiatives individuelles et collectives indépendantes, qui constituent une forme de diffusion d’informations dans un espace ouvert collectif.

D’une communauté d’émotion à une mobilisation sociale

Le cas de la jeune Grecque Amalia Kalyvinou est révélateur de la constitution d’une mobilisation de blogueurs en Grèce procédant à des pétitions sur Internet et revendiquant, en tant que société civile organisée en réseaux, l’application par l’État d’une série de propositions politiques. Le 19 juillet 2005, cette jeune fille, alors âgée de 29 ans, a commencé à écrire dans son blog son histoire personnelle de cancéreuse dans les hôpitaux grecs. Elle faisait un journal intime de son blog individuel. La dénonciation de la corruption des médecins et de l’hégémonie bureaucratique dans le système de santé grec a été illustrée, jusqu’à sa mort, le 25 mai 2007, par la biographie tragique de cette blogueuse avec sa description des fautes médicales, des dessous-de-table versés aux médecins et de la perte de temps provoquée par le poids de la bureaucratie du système sanitaire. Le prénom Amalia est depuis le début devenu, entre les blogueurs grecs aussi bien que d’autres pays, un mot symbole dans le combat contre l’arrogance du pouvoir politique et pour la dignité du citoyen, qui n’a pas les moyens financiers de faire face à des problèmes de santé graves exigeant des soins coûteux. Le blog d’Amalia était plein de messages de soutien, et même aujourd’hui, après sa mort, on peut y placer son commentaire.
Le 1er juin 2007 a été le jour consacré à la mémoire de cette blogueuse ; son site a été visité par 56 116 internautes de trente pays, des messages pour le cas Amalia circulaient par milliers entre les blogs et plus de 400 000 individus ont cherché à ce jour sur Google des informations sur Amalia . Pendant cette période une communauté d’émotion a donné naissance à une contestation massive du système de santé grec portée à la connaissance de toute la société grecque, que même les médias et les dirigeants politiques dénonçaient. Cette communauté a commencé à former peu à peu une voix commune et collective, d’où cette mobilisation de blogueurs qui s’est formée sur Internet (http://amaliasday.blogspot.com/), où ils ont constitué un forum et une pétition à signer en grec et en anglais (698 signatures début avril 2008), alors que le texte principal de leur « mouvement » est disponible, en plus du grec, en huit langues européennes.
Pendant l’été 2007, des incendies désastreux ont ravagé les montagnes autour d’Athènes et dans plusieurs régions du pays. Du coup les blogueurs mobilisés dans le cas d’Amalia se sont mobilisés pour dénoncer encore une fois les intérêts économiques dominants et l’insuffisance politique de l’État considéré comme incapable de protéger ses citoyens. Deux manifestations ont eu lieu dans la capitale, organisées par les réseaux de blogueurs, les manifestants étant vêtus en noir, silencieux, incarnation d’une société civile qui rassemblait des individus provenant d’espaces politiques différents, même contradictoires entre eux, pour revendiquer un État qui assure aux citoyens une dignité et une responsabilité publique.
Après ces deux mobilisations autonomes et spontanées de la société civile, sont apparues deux tendances dans la communauté des blogueurs grecs. L’une, minoritaire, soutient qu’il s’agit de mobilisations apolitiques, négativistes, qui mettent en cause l’ensemble du système politique, ce qui présente le risque d’affaiblir la légitimité du système représentatif. Ces formes de protestation sont utiles pour réveiller la société dans son ensemble, mais elles restent toujours des actions sentimentales difficilement traduites en actions politiques concrètes. Ses adversaires affirment que le « mouvement des blogueurs » met l’accent sur des questions essentielles de la vie sociale et politique, qu’il anime la société civile par des revendications concrètes comme dans le cas d’Amalia, des mobilisations d’informations et des manifestations de protestation qui peuvent être en même temps contestataires d’un système visiblement injuste ou d’un État incapable d’assurer à ses citoyens le minimum requis.

« Faire quelque chose »

Une enquête parallèle a été effectuée sur Internet auprès de deux échantillons : d’une part, dix participants d’une liste de discussion française et, d’autre part, neuf participants d’un forum virtuel grec. La liste de discussion sur les logiciels libres gérée par ATTAC 35 (http://www.local.attac.org/35) était restée la même de novembre 2004 à octobre 2007. Les participants réguliers ne dépassaient pas une quinzaine d’individus. Le forum grec sur le cas Amalia (http://giatinygeia.freeforums.org/) existe depuis le mois de juin 2007 et compte 43 participants dont quatorze sont actifs (ils y ont envoyé au moins un message) et quinze disposent de leur propre blog.
À partir d’un même questionnaire posé aux deux groupes d’internautes, on a constaté que tous les répondants participaient depuis plus de deux ans à plusieurs forums thématiques, et qu’ils étaient déjà sensibles à une question discutée dans un forum ou liste de discussion. Il n’y a pas de profil type des participants, d’autant que dans la liste de discussion aussi bien que dans le forum étudiés, l’âge des membres varie, allant de vingt ans à un peu plus de cinquante. Leur point commun, c’est de vouloir participer à un débat en train de se former, d’échanger des informations et des points de vue sur une question précise, de proposer des solutions sur des problèmes, ou de s’en informer.
Une partie des répondants considère que la participation à des forums et/ou listes de discussion peut déboucher sur des actions et propositions concrètes sur des questions politiques précises. Une autre partie trouve cette possibilité « théorique » car « en pratique cela demande une telle énergie qu’il ne s’est jamais rien passé de tel ». Et une troisième partie exprime la certitude que c’est plutôt la dynamique des blogs qui peut insérer dans l’agenda politique et journalistique une question, et moins un forum ou une liste de discussion qui restent des espaces publics, certes considérables, mais en quelque sorte fermés dans un échange statique d’informations et d’opinions. Dans le cas d’Amalia, par exemple, ce sont les blogueurs qui se sont activés en vue de communiquer cette histoire personnelle tragique et la situation actuelle de tout un système institutionnel impliquant médecins, bureaucrates et dirigeants politiques en Grèce. Ce sont les blogueurs qui ont mis en branle la société civile sur ce cas, les journalistes se référant à des blogs pour en tirer des informations : les blogs et les blogueurs ont été à l’origine de réseaux de protestation et de contestation. Tandis qu’un forum ou une liste de discussion structure un espace-centre vers lequel affluent des informations exogènes, les flux d’informations s’y enferment et il devient impossible pour un individu de consulter la totalité des contributions. « Je n’imagine pas un instant aller voir les 300 blogs des inscrits de la liste Detaxe !!! », nous a écrit un blogueur. Or une mobilisation de blogueurs disséminés dans le cyberespace ne structure pas un espace public chaotique d’informations, ils forment un réseau de flux vers un blog qui représente en quelque sorte l’éthique ou l’idéologie de leur mobilisation. Il y a des blogs de référence, et une multitude de blogueurs ont un lien vers ceux-là qui deviennent un espace-centre non pas de flux informationnels, mais un espace-centre qui se trouve à l’origine de la formation des nouveaux flux d’informations. Le blog d’Amalia, par exemple, a suscité d’autres blogs qui s’y réfèrent ; il est le plus apprécié dans la communauté des blogueurs grecs : en effet, malpractice (http://fakellaki.blogspot.com/) est référencé par 1151 blogs ; la deuxième place est occupée par le blog Pour Amalia (http://amaliasday.blogspot.com/2007/05/pour-amalia-le-patient-droit-au-respect.html) avec 312 blogs qui s’y réfèrent, la troisième place revenant au blog pour la renaissance des forêts en Grèce (http://anadasosi.blogspot.com/), avec 215 blogs y renvoyant.

Quelle participation politique dans les espaces publics virtuels ?

« Participer consiste à créer une communauté qui se gouverne elle-même, et créer une communauté auto-régie est participer. » Une communauté d’individus qui se connaissent ou pas entre eux, qui utilisent leurs vrais noms ou des pseudonymes, qui se réunissent en des temps réels ou différés dans le cadre d’une liste de discussion sur Internet, qui eux-mêmes posent les règles et les sujets du débat, devient une communauté virtuelle politique par son action même de former un espace public virtuel (de discussion, de critique, de contestation, d’argumentation, de communication). Participer à un forum constitué par une communauté virtuelle déjà existante, ou créer un nouvel espace virtuel de participation publique à des discussions communes, relèverait d’une volonté personnelle qui rencontre les volontés d’autres individus ayant décidé individuellement ou de manière concertée de participer à une communauté d’internautes ou à la constitution d’une nouvelle communauté virtuelle. Et participer à la discussion animée dans un blog, c’est créer une communauté de débat non seulement entre le blogueur-rédacteur principal et d’autres individus, mais, en plus, entre les visiteurs assidus de ce blog. La création d’un espace public est conditionnée par la constitution d’une communauté d’individus qui a besoin de son propre espace d’interactions publiques.
La décision de participer aux débats publics dans une liste de discussion, un forum ou un blog, actualise un désir individuel ou collectif de constituer une relation inscrite dans un espace public, relation politiquement orientée par un processus commun de débat, d’interaction, d’échange, et exprimerait l’intention de chaque individu de donner son opinion librement. Ce désir de formation d’un espace public virtuel trouve son origine dans un besoin social d’interagir avec l’autre. L’homme est né dans un monde politiquement et psychologiquement organisé qui lui est imposé ; il n’est pas, comme l’explique H. Arendt, par essence un animal politique, il devient politique dans l’espace public des relations politiques au sein duquel les opinions et les arguments que les individus échangent leur confèrent le statut de citoyen . Constituer ou participer à un forum ou une liste de discussion sur Internet, créer un blog ou y participer, c’est créer un espace public virtuel, c’est créer un espace d’interactions qui vient s’ajouter à d’autres espaces publics virtuels. Il s’agirait de l’élargissement différentiel de l’espace public politique, d’autant que sur Internet l’espace de discussion est virtuellement illimité, et que chaque nouveau forum, chaque nouvelle liste de discussion politique, chaque blog nouvellement créé, ne s’empare pas de l’espace des autres.
En ce qui concerne les blogs, plus particulièrement, il faut prendre en compte la dimension narcissique de la constitution d’un espace certes public, néanmoins, essentiellement individuel. Les blogueurs mettant en commun leurs opinions, ils ne participent a priori à aucune action collective. La lecture du contenu des blogs, ainsi que l’écriture dans l’espace des blogs, restent des activités intimes. Mais la lecture d’un blog débouche sur une activité publique à travers le commentaire qu’un lecteur va déposer sur l’espace ouvert de ce blog ; celui-ci n’est ainsi qu’un espace publiquement partagé par un nombre plus ou moins grand d’individus. Les blogueurs désirent être lus par un nombre croissant de lecteurs, et leur écriture devient publique par cette aspiration, couronnée quand ils sont commentés, référencés (cités) dans d’autres blogs. Blogueurs et lecteurs-commentateurs s’unissent par un désir de prendre la parole dans un espace à la fois public et individuel. Des mobilisations entre blogueurs, comme celle pour le cas Amalia, restent dans un cadre de participation à un événement, un débat social, une contestation et une protestation politiques, mais sans avoir la puissance de former une action collective conditionnée par une vision, une critique et une proposition, culturellement, socialement et politiquement unanimes. Car l’espace public d’Internet est un espace fragmenté, et les espaces des blogs divisent la société civile en une multitude de lieux telle qu’une minime partie d’entre eux entretient une communication interactive. Les réseaux de blogs peuvent former des articulations d’espaces publics virtuels et ne déboucher que momentanément sur des mobilisations à la fois collectives et individuelles ; mobilisations qui sont du type « s’unir à d’autres blogs », dans le cadre d’une question sociale et politique, à titre temporaire. Ainsi, une communauté de blogueurs est d’abord une communauté de désir et non pas de participation ; elle devient momentanément politique d’autant que les relations de blogueurs ne sont politiques que temporairement.
On pourrait dire que dans les blogs le narcissisme devient une question politique, en redéfinissant l’individualisme comme la tendance des individus à s’isoler dans leur espace virtuel privé. Chez Tocqueville, l’isolement et l’apathie politique définissent l’individualisme démocratique ; l’individu égoïste donne la primauté à son intérêt personnel par rapport à l’intérêt public ; et l’espace privé de l’individu acquiert une sacralité politique, en ce sens que la société démocratique distingue l’espace public de l’espace privé, en protégeant ce dernier des affaires de la société . À l’ère des blogs, le narcissisme individuel pousse l’individu à être isolé – dans un espace public qui (paradoxalement) lui appartient –, et, en même temps, à devenir politiquement actif à partir de son espace public-privé. L’espace privé des blogs peut devenir politique, lorsque les blogueurs décident qu’il faut agir – et agir pour un blogueur, c’est publier des informations communes, que d’autres blogueurs publient aussi dans leurs propres espaces virtuels, se connecter à des forums sociaux ou à des blogs de référence – et sortir ainsi de l’espace de leur écriture privée (même s’il s’agit d’une écriture critique), en formant collectivement des réseaux d’espaces politiques de blogs.
Un blogueur est connecté à d’autres blogueurs ; il peut communiquer quotidiennement avec plusieurs personnes ou seulement recevoir les réactions de ses lecteurs ; dans l’un comme dans l’autre cas, il se retire dans son propre espace virtuel d’où il s’expose par son opinion. Cet individualisme narcissique exprimé dans le phénomène des blogs fait naître des espaces publics sur Internet, mais une coordination d’actions au travers de blogs ne va pas plus loin qu’une collection de réactions, de contestations et de protestations, qui font semblant de constituer des mouvements sociaux, alors qu’en réalité les individus sortent temporairement de l’isolement de leur blog. C’est le mouvement des blogs qui est constitué à travers l’individualisme narcissique, et toute participation à une mobilisation de blogueurs est conditionnée par leur désir de ne pas rester en dehors d’un évènement collectif, et à partir du moment où celui-ci est devenu un événement de référence. La riche diversité de blogs existants représente une large variété d’opinions, et le fait d’être lu signifie pour un blogueur qu’il ne se sent pas seul ; or son isolement est confirmé par son désir de parler dans son propre espace public virtuel, de s’approprier une partie de l’espace public d’Internet, de l’individualiser, de partager publiquement son espace public virtuel individualisé. Les vedettes parmi les blogueurs sont les grands propriétaires d’espaces publics individualisés sur Internet. En ce sens les blogs constituent dans l’activité politique une forme de publicité particulière, pour les individus, les acteurs politiques, les groupes sociaux et culturels, les journaux, etc., ce qui donne l’image d’une fragmentation explosive de la société civile.