Une contribution locale à la compréhension de la préférence partisane pour le Front national en 2006-2007 : la fédération Nord-Flandre

Une contribution locale à la compréhension de la préférence partisane pour le Front national en 2006-2007 : la fédération Nord-Flandre

Djamel Mermat

« Si on avait perdu la dernière guerre, on n’aurait pas tous ces problèmes d’immigration »
(Michel C.)
« Je dis toujours : si on veut gagner une élection il faut prendre exemple sur Hô Chi Minh »
(Didier La.)
(bribes d’un dialogue de plusieurs heures dans le bus qui nous mena
au Palais des Sports de la Porte de Versailles, le 15 avril 2007)

Rares sont les études à avoir saisi sur le vif, les motivations, les actions et l’expression des nouveaux partisans du FN, qui l’ont rallié par vagues successives à compter du 21 avril 2002, et y sont restés. En effet, au regard des recherches actuelles, c’est plutôt le manque de connaissances sociologiques qui prévaut. Encore faut-il, pour rendre ce parti en campagne intelligible, préférer aux résultats et impressions tirés des sondages d’une opinion assez labile et d’un électorat relativement versatile, les enquêtes de terrain plus fouillées, s’appuyant entre autres sur des observations participantes et des entretiens de type biographique. Par conséquent, si l’on veut bien examiner en priorité ses pratiques politiques concrètes, avant ses discours officiels, c’est un tout autre Front national qui fait surface. On pourrait ainsi se représenter le « frontisme » comme un « patchwork », où ce qui fait figure d’extrême droite plurielle serait contourné sur sa gauche.
Considérant que le chercheur pratique à bien des égards « un art », Harry Wolcott promeut l’incertitude liée à la recherche et milite pour que l’intuition ait une place de choix dans l’adaptation au terrain d’un socle méthodologique partagé par la communauté des chercheurs en sciences sociales . L’une des façons d’enquêter a d’ailleurs consisté à s’infiltrer dans le parti politique afin de voir ce qui s’y passe. On peut citer à cet égard Anne Tristan , qui s’est fait passer pour une secrétaire au chômage dans un quartier nord de Marseille, dans une démarche proche de celle de Günther Wallraff .
Cependant, au point de vue de cette journaliste on peut opposer celui d’un autre journaliste, aussi avisé et confirmé : Claude Askolovitch. Dans un entretien avec Jacques Le Bohec , il revient sur l’expérience qu’il a accomplie douze ans après celle d’Anne Tristan, dans une organisation politique en pleine stagnation électorale à la suite de la scission des partisans de Bruno Mégret, situation exactement inverse de celle qu’avait connue sa consœur infiltrée dans une force en pleine ascension : « Le FN est moins fermé qu’on le croit ». Après son Voyage au bout de la France (1999), il signale en effet l’écart qui persiste entre son travail de journaliste de terrain et la vision donnée par des éditorialistes avant tout soucieux de noircir le tableau. Pas d’angélisme, cependant : cette relative ouverture s’explique par la volonté de contrer l’image habituelle en laissant penser qu’ils n’ont « rien à cacher » et par le fort besoin de reconnaissance sociale de dirigeants flattés qu’on vienne les voir.
Finalement, des deux statuts, observateur avoué, ou membre central du groupe sous une identité factice, le plus stimulant mais aussi le plus riche d’enseignements nous paraît être paradoxalement celui d’observateur (journaliste, chercheur) sans davantage d’implication.
En effet, outre les résultats obtenus par C. Askolovitch dans un FN qui avait toutes les raisons de se méfier, nous avons constaté qu’en Nord-Flandre, nous ne pouvions pas nous déconcentrer. L’ennui était par conséquent largement peu présent de par le fait qu’on s’intéressait sensiblement à nous. Même les plus réticents étaient amenés à nous expliquer justement les raisons de cette méfiance. Pour les plus empathiques des « frontistes », et en particulier des néo-frontistes, la curiosité les poussait à entamer un dialogue sous-tendu par une série de questions : que peut-il bien observer ? Que va-t-il écrire sur nous, sur moi ? Va-t-il me citer, extraire une phrase de l’entretien que je lui ai accordé ? Cela dit, pratiquement jamais, « nos » observés de Nord-Flandre ne nous ont demandé quel usage nous avions projeté pour les photographies prises au cours de notre recherche. Nous consacrions donc une partie de notre temps de travail à appréhender, plus ou moins finement, la psychologie élémentaire de chaque personne croisée ou envisagée. Nous avons essayé de mettre en place des stratégies, plus ou moins opérationnelles, pour faire tomber les murs de leur défiance, sortes de digues régulièrement consolidées notamment par les responsables dirigeants locaux. Mais finalement, nous pensons avoir appris presque autant au cours d’une discussion avec une personne qui nous exposait les motifs de son refus à nous accorder un entretien, ou en arguant de ce qui constituait son malaise. Par conséquent, nous n’avions pas le temps de nous ennuyer puisque nous alimentions, à notre corps défendant, certaines des discussions entre « frontistes », hors de notre présence.
Comme nous le voyons, et pour reprendre les conclusions de Myriam de Loenzien et Simon-David Yana : « La position du chercheur n’est pas univoque. Elle consiste en la recherche d’un équilibre entre distance et proximité avec les informateurs et avec le milieu étudié et de la plus grande clairvoyance possible pour pouvoir évaluer les biais potentiels et interpréter les données en prenant en compte ces biais potentiels ».
Avec le recul, nous nous disons que nous avons bien fait de décliner notre véritable identité et en entier, lors de notre expérience en Nord-Flandre, les dirigeants et les partisans étant tous soupçonneux a priori. Nous avions donc tout intérêt à jouer tout de suite la transparence au cas où un de nos faux pas (par exemple à un moment où nous pouvions nous sentir saturés par notre environnement), une étourderie, pouvaient nous desservir et accélérer la découverte de notre véritable identité.
C’est donc principalement l’absence d’enquête localisée par observation directe et pendant une longue période, à deux exceptions près, sur une « entreprise politique » provoquant encore débats, inquiétudes et anathèmes, qui nous a décidé d’étudier le FN de la Fédération Nord-Flandre (N-F) de juin 2006 à octobre 2007. Est-ce à dire qu’en suivant un fragment représentatif de cette fédération, de manière pluri-hebdomadaire, nous pouvons vérifier l’hypothèse selon laquelle il serait possible d’éviter « la diabolisation nationale en parlant directement aux gens que l’on connaît de choses qu’ils connaissent » ? Autrement formulé : ce que les partisans du FN ressentent comme une « malédiction médiatique » cèderait-elle devant une « propagande de proximité » ? Nous comptons bien prendre la mesure exacte de cette tendance, en nous intéressant in fine aux étapes d’intégration au FN traversées par les néo-frontistes. Cette expression nous l’employons indifféremment de celles de « primo-partisans » ou « primo-arrivants », pour désigner les personnes qui, pour la première fois de leur vie, deviennent sympathisant, adhérent ou militant du FN.
En fait, devant le malaise que suscite la perspective d’avoir à dévoiler son appartenance politique, qui contraint certains à cacher leurs idées, on se demande ce qui attire ces personnes dans un parti comme le Front national. Quelles sont leurs motivations, en particulier depuis trois ans ? En effet, au cours de cette période on aurait pu légitimement s’attendre à ce que la préférence pour le FN s’affiche et se dise avec moins de retenue qu’auparavant, le pic du 5 mai 2002 leur permettant de se compter au-delà des 5,5 millions de citoyens (un record), opérant selon toutes vraisemblances à la façon d’un déverrouillage du complexe qui les réduisait jusqu’alors au silence. Et surtout parce que c’est entre 2003 et 2006 qu’il eût été envisageable de parier a priori sur une recrudescence des adhésions, gonflant ainsi les rangs de la formation dont les nouveaux venus savent qu’elle soutient le concurrent naturel du candidat sortant ou de son successeur. Il s’agirait en quelque sorte pour eux de s’écrier que « cette fois, c’est possible ! » et de voler au secours d’une victoire enfin imaginable (ce que l’on appelle l’effet « bandwagon »).
Or, nous verrons que l’adhésion aux idées se révèle relativement autonome par rapport aux moments électoraux. À la lumière des observations que nous avons conduites , le racisme rejaillit comme une caractéristique du « frontisme », mais elle n’est pas la seule. Nous nous efforcerons de saisir « les capacités d’ordonnancement du monde » des frontistes en période électorale, en postulant qu’ils adhèrent en toute bonne foi à leurs discours. Ces remarques nous conduiront à expliquer comment se redéfinit l’« ethos frontiste » ou la façon d’être « frontiste », à l’approche d’une élection présidentielle. Pour ce faire, nous avons collecté des informations personnelles sur plusieurs périodes de façon à produire des repères individuels. Elles nous autorisent à hiérarchiser les motifs qui déclenchent une identification à l’idéologie frontiste.

L’adhésion : une marche de longue haleine relativement indépendante des moments électoraux

Notre premier axe d’analyse consiste à retracer les différents temps de l’adhésion aux idées du Front national, ou plus précisément, à scander les évolutions les plus marquantes dans l’itinéraire personnel de ses nouveaux partisans. Ainsi, nous pourrons tenter de rendre compréhensible cet ensemble souvent perçu comme composite, afin de parvenir à présenter une synthèse autour de quelques profils d’« adhésion ».
Selon nos sources (des entretiens informatifs avec les responsables fédéraux recoupés par nos investigations de proche en proche), au 9 avril 2007 , 65 % des effectifs totaux de la Fédération N-F ont rejoint le FN après juin 2006. Lorsqu’on se penche sur le FNJ (Front National de la Jeunesse) local, on frôle les 75 %. Le décollage des adhésions a surtout eu lieu à compter du début du mois de novembre, c’est-à-dire à la veille de la première Convention présidentielle. En revanche, et contre toute attente, l’annonce de la possession des 535 parrainages par le candidat Le Pen (le 14 mars) n’a nullement bridé le rythme des adhésions (équivalentes à 21% de l’échantillon retenu), sans pour autant lui faire atteindre son paroxysme.

48 personnes de notre échantillon sont concernées (soit 72,7% en possession d’une carte de membre). Les sympathisants sans carte sont plutôt âgés (au-delà de 65 ans), tandis que les militants sans carte sont plutôt jeunes (entre 17 et 22 ans). Enfin, aucune personne supplémentaire, encartée entre le 9 et le 29 juin, n’a pu, sur la base de nos critères de sélection, être intégrée à notre étude.

Quand nous évoquons près de 80 personnes rencontrées régulièrement, nous aimerions éclaircir un point : en règle générale, hormis les 66 « primo-partisans » de notre panel , les soutiens irréguliers du FN, électeurs, sympathisants de ce parti, sont âgés de plus de 60 ans, voire 65 ans. On pourrait considérer ce résultat comme normal et explicable par le fait que ces personnes, pour profiter pleinement de leur retraite, souhaitent s’écarter du foyer militant, et se retrouvent à la périphérie du noyau actif.

Trois événements, avions-nous pour intuition en commençant notre enquête en mai 2006, auraient encouragé les partisans, encartés ou non, du mouvement de Jean-Marie Le Pen à s’affirmer : la victoire du « non » au référendum sur le projet de Constitution européenne (29 mai 2005), la très large défaite aux régionales de mars 2004 de ce que le FN appelle la « fausse droite », c’est-à-dire la droite parlementaire, et surtout le « formidable » élan impulsé le 5 mai 2002 où c’est un candidat généralement classé à l’extrême droite de l’échiquier politique qui, fort de plus de 5 millions d’électeurs (une performance inédite pour ce courant de pensée) et ce, en dépit d’une opposition de 15 jours, hétéroclite et tous azimuts, à sa présence au second tour dispute la victoire finale du scrutin présidentiel. En fait, l’explication de l’engagement par une de ces séquences électorales rend relativement bien compte de la réalité des motivations des nouveaux adhérents. Relativement, car il faut encore distinguer différentes catégories d’acteurs selon le moment qui a été parmi les trois, pour eux, le plus déterminant. Nous retenons donc l’événement considéré comme la pierre de touche, le point de non-retour dans l’engagement.
Il y a aussi et avant tout une quatrième catégorie d’acteurs, la plus importante, pour qui les événements de la vie quotidienne, leur confrontation directe (être insulté ou avoir la sensation d’être toisé par ce qu’ils nomment : des « bandes de jeunes ») ou indirecte (« la multirécidive » délictuelle et criminelle ), mais contrainte et souvent irréversible, à une réalité brutale qui les ronge, sont la raison principale de leur activisme. Le FN représente alors une structure d’accueil idoine et un dérivatif électoral pertinent pour des personnes qui ont l’impression – à raison, la plupart du temps – de ne pas voir leurs problèmes pris en compte par les politiques. C’est de la sorte que Cédric, un militant de 27 ans, fait exactement coïncider son envie d’adhérer avec la perte de son emploi (ouvrier en installations de sanitaires et chauffages) le 26 mai 2004. Depuis, il a pris sa carte (le 9 février 2007) car, selon lui, « seuls Jean-Marie Le Pen et le FN pourraient lui donner du travail ». Nous ne sommes pas certain que Cédric croie que l’accession au pouvoir de son parti pourrait changer sa situation, d’autant plus que la sclérose en plaques dont il est atteint progresse rapidement, refermant les unes après les autres les différentes portes d’une possible réinsertion sociale. En effet, l’omniprésence du chercheur au « Front » lui permet de voir directement l’impact de certaines pratiques ou de certains événements personnels ou collectifs sur l’évolution de l’intégration de chaque « primo-arrivant ». Avec notamment 43 entretiens (parfois d’une durée de quatre heures), sans compter les multiples discussions informelles, nous avons pu en saisir toutes les nuances.

Les principaux motifs de l’identification à l’idéologie frontiste

Tous nos pourcentages sont calculés sur la base des 66 personnes que nous avons fait le choix de suivre plus particulièrement, en nous appuyant sur un faisceau d’indices puisant à la fois dans leurs propos, leurs comportements et leurs pratiques. La richesse du vocabulaire et des métaphores employées, la régularité et la cohérence des attitudes et des pratiques, le temps passé à en parler, constituent des indicateurs de base autorisant une première hiérarchisation.
Alors, en quoi les partisans de fraîche date du Front national se distinguent-ils radicalement des partisans pré-21 avril 2002 ? Au terme de notre étude empirique, d’après un effectif certes restreint, les six origines principales motivant l’engagement des « primo-partisans frontistes » par ordre décroissant d’importance, sont :
1. Le rejet d’une immigration extra-européenne, souvent teinté d’une islamophobie à « fleur de peau » (dominant pour 56, soit 84,8 %).
2. L’exaltation engendrée par la campagne présidentielle de 2007, surtout par ce qu’elle offre en termes d’investissements militants (82,4 %).
Cette exaltation se lit dans les reprises du vocabulaire on peut parler de traces, voire de « traçabilité », de la rhétorique frontiste des responsables locaux (qui jouent là le rôle d’agents de formation au « frontisme ») par les « primo-partisans », ainsi que dans l’orientation des réflexions de ces derniers vers les argumentaires préparés et instillés par le niveau national, mais aussi dans le nombre de participations aux différentes activités militantes. Ainsi, il y eut au moins 56 collages d’affiches pendant les campagnes électorales de la présidentielle et des législatives. On peut évaluer en outre que le nombre de jours consacrés aux boîtages (ce néologisme des militants désigne la tâche consistant à distribuer des documents électoraux dans des boîtes aux lettres) est supérieur à 50. Quant aux distributions de tracts de différents types, les « primo frontistes » observés ont atteint un nombre avoisinant l’ordre de la trentaine.
Au total, ce qui n’est pas sans importance pour obtenir des entretiens, nous avons personnellement vu arriver (80,3%) ou revenir (19,7%) toutes les personnes qui ont constitué notre échantillon. Par vagues successives, ces personnes se sont jointes au FN après le début de notre immersion ou en même temps. Nous étions donc en possession d’éléments décisifs permettant de juger ce que la campagne présidentielle a suscité en chacun d’entre eux.
3. Les faits se produisant au quotidien dans leur vie (78,9%), avec une sous-distinction concernant ce qu’on pourrait appeler « la marque indélébile de l’adolescence » (pour 61,4% de notre échantillon), ou l’entrée dans l’âge adulte.
4. La période comprise entre le 21 avril et le 5 mai 2002 comme symptôme de leur isolement sociétal (73,7%).
5. La crise des « banlieues » (71,9%).
6. L’Europe désignée comme étant « responsable de tous les maux des Français » (64,9%) .
En outre, pour la majorité des personnes rencontrées, l’éveil au « frontisme » s’est réalisé à l’adolescence. Marc Swyngedouw, qui a étudié le Vlaams Blok néo-fasciste devenu Vlaams Belang (VB, Belgique), écrivait : « C’est une grande erreur que de croire que ces gens vendent uniquement de la haine. Ils vendent aussi de l’utopie » . L’analogie entre, d’un côté, des passages entiers d’une œuvre de Jean Raspail (1973), et les propos tenus par les militants de l’autre, témoigne d’une variable culturelle indéniable dans la socialisation des « primo-partisans » au « frontisme ». Ce livre se passe de génération en génération au FN et sa lecture est vivement recommandée aux nouveaux venus dans cette organisation politique. L’homologie entre les expressions distillées dans la réalité par J.-M. Le Pen et son parti d’un côté, et des pans entiers de ce roman dit d’anticipation de l’autre, n’est sans doute pas pour peu dans le souhait d’une transmission des valeurs de « la droite de la droite ».

Le Camp des Saints [dernière éd. : 2006].
p. 12 : « Certes, une forte avant-garde se trouve déjà chez nous, qui manifeste hautement l’intention d’y rester tout en refusant l’assimilation, et comptera d’ici vingt ans au sein du peuple anciennement français plus de trente pour cent d’allogènes fortement “motivés”. »
D’autres propos viennent très exactement en résonance du discours frontiste d’aujourd’hui. Page 31, on peut lire : « Charité débridée n’est-elle pas d’abord péché contre soi-même ? ». C’est une formule adaptée et reprise par J.-M. Le Pen : « Charité, bien ordonnée, commence par soi-même », au moment de l’occupation du gymnase de Cachan par des familles « sans-papiers ».
Les 365 pages relèvent de la même veine et étoffent ce canevas idéologico-métaphorique. Elles relatent le péril apocalyptique d’un bateau de migrants en provenance du tiers-monde (l’Inde) qui, de jour en jour, s’approche des côtes françaises (Nice). Mais ce sont les premiers chapitres qui donnent les clés d’entendement du monde pour les « primo-arrivants » au FN.

Pour certains « primo-partisans », la lecture de cet ouvrage semble apporter des informations fonctionnant à l’identique d’un « message subliminal ». C’est pourquoi on ne peut faire autrement que de tenter d’appréhender cette construction idéologique l’adhésion aux idées du point de vue de sa logique interne. On peut établir un parallèle entre ce processus et la définition que donne Philippe Olivier (conseiller municipal de Maisons-Alfort , bras droit naguère de Bruno Mégret ) du raisonnement politique des « frontistes » :
« Autre principe : le raisonnement politique ne se présume pas. Pour vous, les événements à Saint-Dizier, vous les voyez, vous êtes des militants. […] L’électeur, il raisonne, c’est “ah, j’ai vu Sarko, ah, Cécilia qu’est-ce qu’elle est distinguée, hein ! Bon, ben, je vais voter pour elle”. (…) Nous, on a des raisonnements politiques, et on est un peu des extraterrestres. …] C’est-à-dire que d’un fait, on tire une conclusion politique : l’événement de Saint-Dizier bande de beurs immigration double peine expulsion des étrangers clandestins. Pour nous, on part de Saint-Dizier, et on arrive au raisonnement politique. […] On n’a même pas besoin, on regarde la télé, tout de suite (Ph. Olivier fait un geste qui mime des méninges en pleine activité) on fait le cheminement. L’électeur, il [ne] fait pas ça. […] Saint-Dizier, c’est comme s’il était dans le Bronx, comme si c’était en Australie, il [ne] sait pas. Et puis, il va y avoir un autre reportage après, et puis il va passer à autre chose. Si vous lui dites “Saint-Dizier”, il faut lui expliquer le raisonnement politique » (atelier de formation « Constituer sa liste aux municipales », Lens, 13 octobre 2007, session de 14 h-15 h).
D’où notre souci d’étudier les « politiques de conviction » et les « stratégies de persuasion et d’auto-persuasion » mises en œuvres par les soutiens du FN, et de nous en servir pour dégager quelques pistes interprétatives.

L’extrême droite plurielle contournée sur sa gauche : le « patchwork » du « frontisme »

Ainsi, en projetant en pleine lumière des individualités disparates du FN N-F, nous pouvons affirmer in fine qu’elles disposent d’au moins trois éléments porteurs en commun : la campagne présidentielle ; le candidat J.-M. Le Pen ; et le fait d’accepter l’étiquette de « frontiste » (au lieu de se considérer, par ordre de préférence, comme les représentants de la « droite nationale, sociale et populaire », d’une « droite radicale », ou extrêmement rarement d’une formation « national-populiste » ). Bien plus, contrairement à ce que l’on pourrait croire, dans l’immense majorité des cas, le « primo-frontiste » de la période 2002-2007 s’éloigne de ce qu’on pourrait appeler un comportement « ni-niste ». Notons d’ailleurs que les seuls à se réclamer du slogan et de la ligne « ni droite, ni gauche » ont été à un moment de leur existence des soutiens de partis de gauche.
En outre, ce qu’il y a de commun aux « frontistes » de la fédération étudiée est que, pendant nos 16 mois d’observations, le FN, ses responsables, ses partisans, et en particulier ses « primo-arrivants », n’ont fait preuve d’aucun ouvriérisme, ni n’ont instrumentalisé le fait que leur parti ait été un jour (dans les années 1979 à 1988) par un vigoureux anti-fiscalisme celui « de la boutique, des commerçants et artisans ». Aujourd’hui, il est encore rare que les discours des dirigeants nationaux sur la fragilité des PME touchent le « FN d’en bas », les néo-frontistes de 2006-2007 (même conscients de leur attirance pour le « front » avant 2006, et a fortiori avant le 21 avril 2002), dans les fédérations, et les mettent en mouvement pour des mobilisations de défense de ces entreprises souvent unipersonnelles.
Certes, ces résultats se restreignent à l’échantillon prélevé à l’intérieur du territoire de la fédération. À partir des divers éléments en notre possession, et par une volonté de regroupements cohérents, nous sommes néanmoins en mesure de présenter une tentative de restitution de la richesse des profils d’« engagés » rencontrés au niveau d’un territoire bien circonscrit.

Nous avons essayé de rapprocher les trajectoires des « primo-partisans » autour de six catégories définies par nos soins, dont trois méritent davantage d’explications, notamment parce que leurs intitulés peuvent intriguer.

Les engagés : « patriotisme populaire et social »

Ils sont marqués par de sincères et vraies valeurs de gauche (égalité des chances, justice sociale, défense des droits acquis). La « solidarité » n’est pas absente de leur vocabulaire même si, pour les trois quarts d’entre eux, « elle doit uniquement se pratiquer entre Français ». De ce fait, ils correspondent le plus à une partie du slogan du FN (« populaire et sociale ») même s’ils rejettent toute catégorisation de droite et ne partagent pas les idées de profit, de libéralisme, et de mondialisation. Ce sont les déçus de la gauche, en particulier du PCF (6 personnes). Certains ont été socialisés avec pour référence des valeurs de gauche jusqu’à l’âge adulte ; pour moitié, ils militaient dans un parti. Cela dit, il est difficile de classer Alain M. (52 ans, éducateur pour personnes handicapées mentales) car il échappe à toute espèce de catégorisation tant son parcours est sinueux et dense. C’est le seul « primo-partisan » à avoir effectué un passage à l’extrême gauche. Avant de venir au FN, il a été actif au PS (sa famille est « SFIO et anti-communiste »), puis « chez les maoïstes » (dès 1973 il se tourne vers les idées de l’extrême gauche par la lecture de Jean-Paul Sartre), et enfin membre du PC (1978), « permanent » dès 1985 et jusqu’à sa sortie en 1990, toujours en assurant en parallèle des engagements syndicaux, associatifs, mutualistes.

Les personnalités trans-courants, au besoin ostentatoire d’être constamment actives

À cheval sur plusieurs positions de l’échiquier politique, les assumant parfois les unes après les autres : leur créneau est davantage l’action, voire l’activisme forcené, et dans ce cadre le travail de terrain envers les exclus, les classes populaires, les habitants des cités abandonnées.

Les « engagés retour sur investissement »

Cet engagement, pensé comme utilitariste, est marqué par l’apolitisme ou une culture de gauche très peu ancrée et pas du tout assurée. Il ne se manifeste pas sur des propositions racistes grossières mais plus sur des sentiments envieux envers les étrangers et toutes les personnes supposées issues du monde arabo-musulman, qui pourtant, pour la plupart, vivent dans un même contexte, un même environnement, et la même réalité. Ils attendent du FN plus un bien matériel qu’un bien symbolique (et dans ce cas davantage une reconnaissance au sein d’un groupe faisant figure de phratrie, que la victoire de ses candidats).
Ainsi répertoriés, les néo-frontistes rencontrés servent d’exemples à cette mise en perspective d’un nouveau mode d’adhésion au FN. Il découle de cette catégorisation que ce qui ressemblait déjà à une gageure avant 2006 (faire coexister différentes factions d’extrême droite à l’intérieur de l’organisation) risque de se compliquer encore plus sérieusement après 2007 (adapter ces courants d’extrême droite à des partisans venant de toutes les sensibilités politiques, de droite principalement). Nous retiendrons aussi que les chemins de la socialisation dans le cadre des valeurs partisanes du FN et de l’adhésion en actes passent surtout par une « réaction » à des scandales insupportables comme la prétendue « puissance de la police de la pensée (unique) », qui s’illustrerait notamment, aux dires des « primo-partisans », dans « les procès intentés à Bruno Gollnisch qui, lui, œuvre pour la liberté d’expression, de recherche… » ou la « corruption du système politico-judiciaire » dont le dernier exemple en date serait l’« affaire EADS », après le « scandale Clearstream » ; les bilans ou actions des élus frontistes, même au niveau local, ne sont connus, en revanche, que de 10 % au plus de notre échantillon. D’ailleurs, nous n’avons rencontré que six personnes pour qui les « émeutes » dans les banlieues n’ont eu aucune influence intrinsèquement mobilisatrice en faveur du FN : Annabelle, 20 ans, qui a habité dans un « secteur chaud » de Roubaix entre 1987 et 2005, où les voies de fait étaient coutumières ; trois amis (Vincent Ch., Yohan et Jonathan) du quartier sensible de Lille-Fives, chez qui nous avons décelé le moins d’allusions ethnocentristes ; Alain M. qui vit dans une cité réputée dangereuse de Loos ; et enfin, Alain Lo., 49 ans, malade, épuisé moralement par les démarches visant à obtenir la garde de son fils (né d’une union avec une Algérienne, décédée il y a 2 ans) que sa belle-famille a tenté de kidnapper à plusieurs reprises (comme l’attestent des procès-verbaux dressés par le juge aux affaires familiales), et qui ne sort qu’épisodiquement de son appartement HLM situé en « zone à risques » (Fort de Mons, à Villeneuve-d’Ascq).
En outre, pour au moins trois des « primo-partisans » rencontrés, le « frontisme » représente sans ambiguïté, l’ultime recours un « joker du peuple » avant d’envisager sérieusement de mener des actions désespérées, illégales, voire criminelles, comme le terrorisme ou l’assassinat. Les conditions d’énonciation de ces sombres desseins ne nous ont pas incités à les prendre – intégralement au second degré :
« J’espère qu’il [J.-M. Le Pen] les aura [les 500 parrainages d’élus], parce que s’il ne les a pas […] et que Le Pen demande d’aller dans la rue, avec je ne sais pas moi, des… battes de base ball, ou des barres de fer, je casse tout ! […] s’il fait un appel au meurtre, s’il [nous] appelait au meurtre, là, pour un truc comme ça, tu vois je le dis franchement hein !, si vraiment il n’a pas ses signatures, et que… c’est anti-démocratique, au plus haut point, si Le Pen appelle au meurtre, je vais dehors, je ne sais pas ce que je fais… euh, tuer » (une militante, retraitée de 61 ans, 25 septembre 2006).

À titre conclusif sur l’intégration des « primo-partisans » du FN, il existe un cas intéressant qui mérite un détour sociologique : Jérôme (31 ans, carrossier). Celui-ci représente une exception édifiante. Il pourrait être considéré comme un idéal-type du néo-frontiste, en ce sens qu’il réunit toutes les caractéristiques que l’on ne retrouve que partiellement chez les autres « primo-partisans », parmi lesquelles : le « frontisme » comme dernier rempart à l’abstention et l’incivisme ; un glissement très progressif en trois temps dans le rôle du militant, qui voit d’abord s’écouler trois ans et sept mois entre sa prise de carte et sa « volonté de faire » (remontant à la crise des banlieues d’octobre-novembre 2005 qui sert de catalyseur de la transition de l’adhésion en idées à l’adhésion en actes), puis huit mois supplémentaires à demeurer dans l’expectative avant sa venue à la « permanence » du parti, et enfin, sept mois d’attente préliminaires à son premier collage, qui contrairement à l’idée que l’on pouvait s’en faire comme baptême du feu, n’a pas forcément lieu dans la foulée des premiers contacts avec les structures militantes ; une autre caractéristique presque paradigmatique du « primo-arrivant » est la critique d’un FN local authentifié comme peu entreprenant. Certains n’hésitent pas à ironiser à propos de ce qu’ils appellent « l’organisation prussienne du front » à l’échelle de leur département ; une connaissance lacunaire flagrante aussi bien du programme du candidat Le Pen ce qui pourrait éventuellement étonner de la part d’un « lepéniste » auto-déclaré que du FN ; une réappropriation, sans en connaître l’origine exacte ni le moment à partir duquel elle a été employée, de la qualification « droite nationale » ; le tiraillement dû au dilemme entre acceptation d’une modernisation, d’une ouverture du parti et de son discours, d’un côté, et la volonté de conserver ses fondamentaux de l’autre ; inhérents au trait précédent, la préférence en dernier ressort pour une stratégie sans alliance électorale, et le maintien concomitant de l’utopie d’une arrivée au pouvoir (local comme national) en solitaire ; enfin, la plupart du temps, une fidélité au vote FN antérieure à l’acquisition de la carte d’adhérent.

À Front renversé : le FN tel qu’en ses échecs
Au cours de ce cheminement initiatique trois mutations cardinales du « primo-partisan » ont lieu.

- Une plus grande implication dans les tâches militantes
Celle-ci se symbolise notamment par le fait d’être sollicité pour seconder et suivre les élus ou les responsables tentant de récolter des parrainages : seuls cinq militants furent autorisés à accomplir cette tâche. On liera à cette activité une autre mission de confiance : le phoning ou démarchage téléphonique, soit depuis le domicile du « primo-partisan », soit depuis un des bureaux du groupe FN au conseil régional Nord-Pas-de-Calais.
Une dernière frontière est traversée lorsque le partisan assure lui-même la publicité de son appartenance au FN. Un exemple éclairera le lecteur sur une possible dédiabolisation des partisans de cette organisation depuis 2002. C’est en quelque sorte l’acceptation de l’outing. Or, cette étape signe une socialisation au « frontisme » en cours de perfectionnement. Pour la quasi-totalité des impétrants que nous connaissons le mieux, la désoccultation n’essaime guère au-delà du cercle des intimes. Seuls les membres de la famille les plus compréhensifs et les plus proches, comme les amitiés les plus solides, résistent à cette annonce. D’ailleurs, une fois réalisé, « le dévoilement (de la vérité) » ne prête pas nécessairement à confidence.
En effet, en quête d’entretiens, nous avons essuyé quelques réponses implicites de refus : en témoigne le silence de quatre « primo-partisans » qui avaient pourtant adhéré sous nos yeux. Cependant, sur cinq ex-candidates aux dernières élections régionales que nous avions jointes par téléphone, deux ne nous ont pas re-contacté (alors que l’une d’elles nous avait donné un accord de principe pour un rendez-vous, et que l’autre « demandait à réfléchir encore un peu »), et trois ont eu une réaction très vive de rejet à l’égard de notre proposition : soit en nous opposant une fin de non-recevoir comme si nous venions de les blâmer, soit en nous assurant que nous devenions persona non grata dans tout le parti et qu’elle allait battre le rappel, en transmettant nos nom et prénom au plus grand nombre de « frontistes » possible, à commencer par le premier secrétaire de la fédération Nord-Hainaut. La dernière personne, enfin, se délesta manifestement d’un poids, en se déchargeant sur nous d’un trop plein d’aigreur à l’encontre des chercheurs, sondeurs, journalistes et « autres nuisibles qui en veulent au “Front” » (sic). Cela étant, nous la reverrons par la suite trois fois, et elle s’excusera auprès de nous d’« être apparue comme une méchante ». Pourtant, à chaque prise de contact, nous avions mis l’accent sur les garanties d’anonymat et de scientificité de notre démarche, sur les noms des personnes que nous avions déjà rencontrées sans problème et qui nous recommandaient… Rien ne leur fit changer d’avis .
Les différentes étapes de cette « détabouisation » que les « primo-partisans » du FN ont pu traverser culminent dans la candidature aux élections . Cas exceptionnel et par conséquent d’autant plus précieux, pour les législatives, il concerne quatre « primo-partisans » de notre cohorte d’une soixantaine de sujets rencontrés régulièrement.

La réorganisation des croyances originelles, sur le mode : je ne pensais pas « que le “Front” c’était ça, ou ça pouvait être ça » ; « que le FN se révèlerait à ce point un parti pluriel » ; « que l’organisation laissait à désirer ».
Aussi surprenant que cela puisse paraître, concernant une fédération qui revendique clairement son inscription dans la Flandre, les « primo-partisans » du FN ne considèrent pas le VB comme un exemple à suivre, mais il surgit, de temps à autre, comme une référence évanescente. Autrement dit, l’allusion n’a jamais tourné à l’obsession durant ces quinze mois passés au « front », si bien qu’on peut à peine employer le terme d’« émulation ». En effet, dans les discours des « primo-arrivants » esseulés qui évoquent son existence ainsi que ses succès, l’implantation locale de la formation de Frank Vanhecke représente un espoir, et en même temps les néo-frontistes prennent garde de le convoquer trop souvent, puisque le renvoi à ce parti radical flamand pointe de fait les limites de son homologue le plus à droite sur l’échiquier politique français (mis à part un MNR en voie de « groupuscularisation »).
Toutefois, symbole de cette constante réorganisation des croyances, on observe un changement dès le mois d’octobre 2007. En effet, une « BBR » dite régionale, mais en fait très locale, s’est tenue sur une journée à Volckerinckhove (un village de 487 âmes, niché dans les Flandres, très excentré par rapport au pôle fédérateur de la métropole lilloise, et qui a été choisi, entre autres raisons, pour sa consonance avec le vocable « Volk » qui signifie « peuple »). Cette « réunion » du dimanche 7 octobre 2007 (avec une allocution chronométrée de moins de 4 minutes, d’un des deux membres du Vlaams Belang venus en « amis ») est source de déceptions pour les organisateurs et d’inquiétude pour les candidats aux municipales de l’année prochaine. La présence de Martial Bild n’a drainé qu’une maigre assistance : à peine 40 partisans du « Front » l’écoutèrent développer un discours très virulent sur le thème de l’identité (nationale). Nul hasard à ce que l’intervenant ait demandé à L. Pécharman de ne diffuser ultérieurement que les passages les plus « modérés » de son laïus et de placer tout le reste « off record ». Or, c’est ce « reste » qui entre en phase avec les interrogations de l’auditoire dominical. Sur ce plan, l’extrait suivant comporte des propos d’une sévérité et d’une intolérance médianes eu égard à la totalité du discours, qui dessinent le retour d’une « ligne » de pensée beaucoup plus rigoriste et discriminatoire :
« L’évangéliste Luc dit, dans une phrase TERRIBLE, terrible, il dit, enfin il fait parler le Christ, il dit : “vous êtes des serviteurs quelconques… et vous n’avez comme seul devoir que celui de remplir votre mission”. Mais même le terme est encore plus fort, il dit : “vous êtes des serviteurs inutiles”. Eh bien !, il faut que nous soyons des “serviteurs inutiles”. […] Ça veut dire qu’il faut que nous servions notre cause gratuitement, inutilement, sans chercher derrière quelque autre volonté que de faire passer autre chose, que de gagner quelque chose. Non ! Tout simplement, être les serviteurs quelconques, d’une cause qui nous dépasse, et qui est que nous puissions conserver cette Flandre, notre château de Versailles, notre capacité à rebondir, nos FORCES, notre VITALITÉ, notre SANG, tout simplement ! » (un tonnerre d’applaudissements s’ensuit).

La naissance ou la confirmation sans équivoque d’une soif de prosélytisme, d’agir par contagion d’idées et par capillarités relationnelles.
Il pourra être question, par exemple, d’afficher et donc d’assumer son identité après un sévère revers électoral, comme ce fut le cas à la « braderie des patriotes » du 13 mai 2007. C’est la première fois que les « frontistes » s’installaient au cœur d’un vide-grenier de quartier à Lomme (commune associée à Lille). L’après-midi s’est déroulée, dans l’ensemble, sans conflit majeur mais non sans frictions avec une dizaine de chineurs.
Toutefois, dans certains cas, ce qui de prime abord pourrait être considéré comme une sous-socialisation, apparaît après analyse comme la sur-socialisation d’un sujet par une exposition sélective aux valeurs, lieux, personnes incarnant le « frontisme ». Il en est ainsi de Vincent V., ancien skinhead, passionné par les armes à feu et demeuré viscéralement hostile aux Maghrébins comme aux Français d’origine maghrébine. En effet, bien qu’habitant à deux pas de la « permanence », il délaisse pourtant ce rendez-vous de façon progressive dès les premiers jours de décembre après avoir déjà abandonné les tâches militantes dites classiques (dès la fin novembre), pour être incorporé dans le DPS (Département Protection Sécurité, la garde prétorienne de la famille Le Pen) début mars 2007 (il avait au préalable rencontré ses représentants à la Convention de Lille) et se lancer dans une formation d’aspirant gendarme mobile (fin mars).
Il n’est pas très étonnant, au vu de la courbe ascendante des désistements, que seuls 52 fidèles d’une moyenne d’âge supérieure à 55 ans aient par exemple effectué le déplacement de Volckerinckhove , quand environ 150 personnes étaient attendues. C’était une première pour cette fédération, mais pas pour ses voisines (Hainaut, Pas-de-Calais), ni pour d’autres plus éloignées ; mais en Flandre, nécessité fait loi. Autrement dit, si cette Fédération FN organise sa « BBR », c’est moins par mimétisme que pour pallier la suppression des « BBR » nationales, qui sur trois jours représentaient une opportunité alléchante et incomparable de récolter des fonds (en 2006, elles avaient d’ailleurs battu leur record d’affluence, avec près de 21 000 entrées). En outre, le FNJ se trouva très affaibli depuis le 20 juin 2007, par l’absence et le mutisme de ses principaux décideurs, à commencer par son président, Éric Laden. Celui-ci a directement fait pâtir cette organisation de jeunesse, de deux démarches qui lui étaient strictement personnelles : sa réorientation professionnelle, d’une part, qui reste encore floue, et le fait qu’il ait été pendant trois mois formé au grade de sergent, d’autre part. Le fait qu’il ait critiqué, de manière frontale, le bilan de son supérieur hiérarchique (Ph. Bernard) pour les élections législatives était un signe avant-coureur de cette désaffection supplémentaire .