Des musiques très politiques

Des musiques très politiques

Stéphane François

À propos de Jean-Marie Seca (éd.), Musiques populaires et représentation du politique, Fernelmont, EME, 2007.

Le maître d’œuvre de cet ouvrage, Jean-Marie Seca, est un professeur de psychosociologie à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a consacré la majeure partie de ses recherches aux cultures marginales, en particulier les subcultures « rock ». Dans cet ouvrage, l’auteur et ses collaborateurs étudient les rapports entre ces cultures populaires marginales et le fait politique. Ainsi la première partie porte sur la musicalisation de la révolte et sa gestion par les États, dont le cas français. La seconde partie approfondit certains thèmes de la première en s’intéressant notamment à des cas régionaux (rock bengali, musique francophone au Vietnam et en Russie, innovation musicale en Afrique, rock underground en Amérique latine). La dernière, sûrement la plus intéressante, porte, quant à elle, sur des exemples de cas radicaux, notamment sur le discours politique de certaines scènes connues pour leur politisation et/ou leur radicalité (black metal, rap).
De fait, cet ouvrage complète utilement le livre intitulé Musique et politique. Les répertoires de l’identité publié sous la direction du politologue Alain Darré . En effet, on oublie trop souvent que ces cultures, certes populaires, jouent un rôle important dans la conscientisation politique des adolescents occidentaux. Cette musique n’est pas seulement écoutée et appréciée. Elle est vécue intensément et constitue bien souvent plus qu’un choix partisan : c’est un mode de vie et surtout un investissement total et de tous les instants, une vision du monde. C’est donc un vecteur d’identité.
Alain Darré écrit que la musique est un « fait social total [qui] entretient des rapports complexes avec l’univers social. Elle occupe en effet une position devenue centrale au sein des éléments qui structurent notre perception du monde, l’entendu rivalisant plus que jamais avec le vu ou le lu. » « Le social est en effet au cœur des processus de production et de réception du musical. Il en détermine largement les développements, fonctions, significations. Dans un jeu de miroir permanent, le musical réfléchit, exprime l’espace social qui l’investit à son tour en lui insufflant de nouveaux sens. “Bien culturel” générateur de “pratiques culturelles” l’objet musical n’est pas de l’ordre du donné mais du construit, produit d’un “ici et maintenant” où s’enchevêtrent codes, normes, valeurs, stratégies d’innovation-reproduction » , en perpétuelle construction. La musique peut être aussi un support d’engagement, à la fois individuel (celui qui écoute) et/ou collectif (ceux qui jouent), de résistance à la domination culturelle ou politique. Ainsi, sont apparus dans les années 1980, à la fois le « rock alternatif » au discours gauchisant, étudié en profondeur par Jean-Marie Seca , et le « rock identitaire » au discours d’extrême droite, succédant tous deux au rock engagé, à gauche, et à la redécouverte des musiques régionalistes, folk, et ethniques, des années 1970.
L’un des meilleurs exemples de la conscientisation politique du rock reste le phénomène des Live Aid, ces concerts à but humanitaire ou caritatif (« charity rock ») dont la version française est à chercher dans les concerts des Enfoirés (des concerts qui permettent le financement annuel des Restaus du Cœur), analysé par Yasmine Carlet et Jean-Marie Seca (« Vingt ans de Live Aid : comment le charity rock a-t-il transformé l’engagement politique en musique populaire »).
Il existe aussi malheureusement un autre phénomène : l’utilisation de la musique pour diffuser des idées. C’est l’une des nouvelles stratégies de l’extrême droite un thème dont nous avons analysé certains aspects . Comme l’écrit Jean-Yves Camus dans sa préface : « En conséquence, et en raison également du primat de l’action culturelle qui constitue pour eux à la fois un choix stratégique (la fameuse « stratégie métapolitique » de la nouvelle droite) et une attitude imposée (par leur faiblesse numérique et l’absence de perspectives dans le combat politique traditionnel), nombre de militants, de groupes, en France et ailleurs en Europe ont à partir des années 1970 principalement, cherché à utiliser les moyens courants d’expression artistique comme à la fois facteur de propagande, moyen de renforcement de la cohésion du groupe et vecteur de la subversion de la société. La musique occupe, dans ce choix stratégique, une place particulière, plus importante que les arts graphiques, égale sans doute, chez les nationalistes-révolutionnaires, à la littérature. »
Il est donc dommage qu’il n’y ait dans l’ouvrage dirigé par Jean-Marie Seca qu’un chapitre sur ce sujet (« De la fascination musicale : stratégies et représentations de l’extrême droite »). Cependant, l’auteur de celui-ci, Gildas Lescop, déconstruit brillamment la stratégie et la fascination de certains courants de l’extrême droite pour le rock, musique longtemps considérée comme de gauche ou du moins considérée comme subversive. Il montre aussi la généalogie de cette récupération (en Italie dans les années 1970 puis en Grande-Bretagne la décennie suivante) ainsi que leur mode de fonctionnement et de diffusion.
Nous n’avons trouvé que deux légers défauts à cet ouvrage : le premier porte sur le chapitre sur le metal (« Musique metal, idéologies extrémistes et rapport au politique ») écrit par deux jeunes chercheurs à la fois acteurs et observateurs et dont les priorités sont de minimiser la dérive droitière de leur musique préférée et de l’absoudre de l’accusation de satanisme ; le second concerne le chapitre sur le rock underground russe (« La scène rock à Leningrad/Saint-Pétersbourg : le “politique” subi, rejeté, recherché »), article très complet mais qui ne traite pas de la récupération du rock par les mouvements nationaux-bolcheviques russes de l’après-perestroïka, en particulier par les animateurs du PNB (Parti National-Bolchevique) de Douguine et Limonov .
Cet ouvrage pointu et érudit est particulièrement utile pour celui qui étudie les évolutions de l’engagement politique dans les pays occidentaux. En effet, il est particulièrement dommageable que ce genre d’analyse soit inexistant en France, n’intéressant que très peu les politologues, qui passent donc à côté de l’une des évolutions majeures de l’engagement politique occidental, ou le fait de personnes engagées, donc forcément peu objectives.